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    Martin, Perpet et l'histoire de la ville de Tours
    Les basiliques Saint Martin érigées à Tours
    L'impulsion communiquée par l'évêque Perpet
    Martin et les Tourangeaux
    Martinus ad perpetuum



    Sommaire

      A) 371-2020 MARTIN, DEUXIEME EVEQUE DE TOURS
    1. Hors le légendaire Gatien, Lidoire premier évêque de Tours
    2. Martin, le soldat qui partage son manteau
    3. Du soldat obéissant à celui qui défie l'empereur Julien
    4. Martin et Hilaire de Poitiers : Ligugé et intolérance contre l'arianisme
    5. De son élection à sa glorification, l'humble Martin et les citadins de Tours
    6. A Marmoutier, Sulpice Sévère interviewe Martin et c'est un best-seller
    7. Martin et Ambroise de Milan : retenue face à l'hérésie priscillienne
    8. D'Amboise à Candes, l'évangélisateur Martin et les ruraux de Touraine
    9. Martin apôtre bagaude saccageur du patrimoine gaulois
    10. Illustrations des miracles et actes de Martin sanctifié
    11. Edifications à la gloire de Martin sanctifié
    12. Bribes d'histoire, légendes, reliques, démons, mystifications...
    13. Dix-huit siècles de livres sur Martin et un puissant renouveau contemporain

      B) 398-470 LA BASILIQUE DE L'EVEQUE ARMENCE
    14. Brice, successeur contesté de Martin, est remplacé par Armence
    15. Armence et les Tourangeaux élèvent la première basilique Saint Martin
    16. Les Huns dans la basilique d'Armence et les miracles contés par Perpet
    17. De la famille de Paule et Eustochie, Eustoche et Perpet, évêques aristocrates

      C) 471-994 LA BASILIQUE DE L'EVEQUE PERPET
    18. Le financement, les décorations et poèmes de la basilique de Perpet
    19. Les Wisigoths et sept autres évêques issus de l'aristocratie gauloise
    20. Le passage glorieux de Clovis à Tours et dans la basilique
    21. La reine Clotilde s'installe à Tours, près de la basilique
    22. Radegonde et Brunehaut, deux reines "martiniennes", deux destins
    23. Grégoire de Tours, le culte de Martin et sa virtus
    24. Des Mérovingiens aux Carolingiens, de la cape aux chapelles
    25. Alcuin et Vivien abbés de Saint-Martin, un scriptorium novateur
    26. Luitgarde et Judith, impératrices inhumées dans la basilique
    27. Les Vikings, les remparts de Châteauneuf et Foulques Nerra

      D) 1014-1798 LA BASILIQUE DU TRESORIER HERVE
    28. De la cape de Martin aux Capétiens, du roman au gothique
    29. La richesse des abbayes (aussi Cormery, Beaumont, St Cosme, St Julien...)
    30. Remous ecclésiastiques et nouvelle prospérité de Châteauneuf
    31. De l'occupation anglaise des Plantagenêts à la reconquête de Philippe-Auguste
    32. A Châteauneuf, les bourgeois sous la coupe du clergé de la basilique
    33. La guerre de cent ans, Charles VI le fou et Jeanne d'Arc à Tours
    34. Louis XI, le roi citoyen tourangeau, et sa bonne ville
    35. Tours capitale des arts de la pré-Renaissance avant le fatal François Ier
    36. Les cent jours des Huguenots, du pillage au massacre
    37. Tours, première capitale de Henri IV, s'accroche à une modeste prospérité
    38. Regain puis affaiblissement du culte de Martin
    39. Coups fatals des sans-culottes, fin passagère de la basilique et du culte

      E) 1860-2020 LA BASILIQUE DE L'ARCHITECTE LALOUX
    40. Le nouvel axe de la restructuration urbaine, l'absence de basilique
    41. L'extension de la ville vers le sud, le passage des Prussiens
    42. Le renouveau martinien du XIXème siècle et la longue polémique
    43. Jules Quicherat et Casimir Chevalier relient Perpet à Laloux
    44. La nouvelle basilique de Victor Laloux
    45. XXème siècle, Martin embaumé reste en arrière-plan
    46. Du patriotisme de la première guerre mondiale à la désolation de la seconde
    47. XXIème siècle et perpète, hommage répété à Martin

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    A) 371-2020 MARTIN, DEUXIEME EVEQUE DE TOURS

  1. Hors le légendaire Gatien, Lidoire premier évêque de Tours

    17 siècles d'histoire de la ville martinienne. Martin de Tours, devenu saint Martin, né Martinus en 316 en Hongrie, alors Pannonie, décédé en 397 à Candes en Touraine, est devenu évêque de Tours en 371, succédant à Lidoire qui se révèle être le premier évêque de ce diocèse, comme il va être expliqué en ce premier chapitre. 17 siècles se sont écoulés depuis et la marque laissée par cet homme, déjà célèbre de son vivant, reste prégnante, que ce soit dans la ville de Tours, la province Touraine / Val de Loire, dans le pays Gaule devenu France / Allemagne, en Europe et même au-delà. Après avoir retracé ce que l'on sait de la vie de Martinus et esquissé le culte qu'il a généré, nous suivrons ces 17 siècles sous une vision tourangelle, avec pour fil directeur les quatre basiliques successives que les Tourangeaux lui ont dédiées, leur évolution, celle du culte, celle de la vie de la cité de Martin qu'est encore Tours.

    Gatien n'est pas le premier évêque de Tours. Durant des siècles, les premiers évêques de Tours ont été ceux cités par Grégoire de Tours (19ème évêque de Tours, de 573 à 594). En décembre 1980, une thèse de Luce Pietri, éditée en 1983 sous le titre "Tours du IVème au VIème siècle" a rétabli des faits plus proches des documents du Vème siècle, dénonçant ce qui apparaît légendaire et contraire aux faits historiques reconnus. C'est ainsi qu'il apparaît très probable que Gatien n'ait pas existé, ou n'ait pas exercé comme évêque (pages 31 à 33). Luce Pietri est même catégorique : "Quelque soit sa provenance, le nom de Catianus [Gatien] ne saurait en tout cas être maintenu en tête de la liste épiscopale de Tours". La cathédrale de Tours serait donc dédiée à un personnage imaginé par Grégoire de Tours ou inventé par quelqu'un en qui il avait confiance, éventuellement inspiré d'un personnage réel. Il pourrait notamment être le premier chrétien arrivé à Tours, mais sans y jouer un rôle d'évêque ni même de prêtre ayant quelque audience. Tout ce qu'on raconte sur Gatien, par exemple sur cette page du site Réflexion chrétienne, apparaît historiquement faux.

     
    La longue liste des évêques et archevêques de Tours
    Voici un vieil écrit en latin, le "Sancta et Metropolitana Ecclesia Turonensis" de Jean Maan, daté de 1667. L'auteur a eu accès à des documents d'archives dont nombreux ont été perdus à la Révolution ou lors de l'incendie de la bibliothèque de Tours en 1940. Il présente quatorze siècles de la vie des évêques de Tours, à commencer par plusieurs (très grandes) pages sur Gatien. Une seconde partie traite de l'histoire des conciles et synodes tenus dans la province ecclésiastique. Cet imposant ouvrage (dont sont tirées ces deux photos, la seconde présentant le liste des évêques de Tours selon Grégoire) est disponible à la librairie ancienne Denis de Tours (en octobre 2019 + catalogue avec livres sur la Touraine). Une traduction de Paul Letort a été publiée, à tirage très restreint, en 1997 (éd. du Python). A partir de 1802 les archevêques succèdent aux 120 évêques. En 2020, le 138ème (ou 139ème en comptant l'évêque constitutionnel Pierre Suzor, de 1791 à 1794) est Vincent Jordy. L'énumération complète est sur cette liste de Wikipédia.

    Luce Pietri écrit aussi que Brice s'est très peu soucié du culte de son prédécesseur Martin et qu'il fut un temps exilé et remplacé principalement par Armentius / Armence, avant de revenir assagi après le décès de ce dernier (voir ci-après le chapitre sur Armence). Sur ces bases, voici les deux listes des premiers évêques de la capitale martinienne, avec les liens vers Wikipédia (qui se base encore en 2020, sur la liste de Grégoire) et dates d'exercice de la fonction  :

    Les premiers évêques de Tours
    Selon Grégoire de Tours  Selon Luce Pietri
    Gatien / Catianus (251-304)1Lidoire / Litorius (338-371)
    Lidoire (341-371)2Martin / Martinus (371-397)
    Martin (371-397)3Brice / Brictius (397-430, 436-442)
    Brice (397-442)4Armence / Armentius (430-436)
    Eustoche (442-459)5Eustoche / Eustochius (442-459)
    Perpet (459-489)6Perpet / Perpetuus (459-489)
    • Plusieurs dates sont imprécises, notamment pour Brice et Armence
    • Hormis Armence, tous ces évêques sont canonisés
    • Luce Pietri n'a pas effectué de numérotation, celle qui lui est ici attribuée a aussi pour but de se rattacher rapidement à la numérotation de Grégoire, d'où la non prise en compte de Justinien
    • Armence eut Justinien / Justinianus pour prédécesseur, qui n'exerça sa charge que brièvement
    • Dans sa première présentation, Grégoire prend en compte Justinien et Armence
    • Armentius est traduit en Armence et non Armand / Armantius
    • Deux ans après sa thèse, en 1982, Luce Pietri publia une étude de 70 pages titrée "La succession des premiers évêques tourangeaux : essai sur la chronologie de Grégoire de Tours". On pourra s'y référer pour comprendre les deux numérotations utilisées par Grégoire
    • + extrait de cette étude, un tableau des deux listes de Grégoire


    Lidoire, le premier évêque de Tours. 17 ans après sa thèse, dans le colloque 1997 de Tours sur Martin, Luce Pietri revient sur les débuts de l'évêché de Tours, résumant des éléments de son étude : "L'Eglise de Tours avait été fondée, non comme le prétendra plus tard Grégoire, aux temps glorieux des persécutions, mais récemment à la faveur de la Paix de l'Eglise, vers 337/338. Son premier évêque, Litorius [Lidoire], le prédécesseur de Martin, avait rassemblé un petit troupeau composé essentiellement de citadins. A l'intention de ce dernier, il avait élevé, dans la ville ceinte des murs, son ecclesia, la modeste église cathédrale où il réunissait chaque dimanche et lors des grandes fêtes annuelles le peuple chrétien ; il avait aussi dans le suburbium occidental aménagé, à l'intérieur d'une maison cédée par un sénateur, une basilique funéraire destinée à abriter son dernier repos. Mais il n'avait pas tenté d'évangéliser les campagnes de son diocèse dont l'étendue coïncidait à peu près à celle de l'actuel département d'Indre et Loire."


    La non-existence de Gatien recueille maintenant un large assentiment des historiens, comme le montre cette notule de Henri Galinié dans le livre Ta&m 2007 (page 285), en 2007.

    Lidoire, le premier évêque de Tours, en l'église Notre Dame des Essards en Touraine (lien). Puis le même Lidoire en un vitrail de l'église Notre Dame la Riche de Tours (lien) + vitrail de Lux Fournier 1912 dans l'église St Martin de Tauxigny, entre Tours et Loches (lien). A droite Lidoire par Louis de Bodin de Galembert, avant restauration [oratoire du musée des Beaux-Arts de Tours, 1872, "La légende saint Martin au XIXème siècle" 1997].

    La christianisation de la Touraine ne commence qu'au IVème siècle. En sa thèse, Luce Pietri évoquait la présence des premiers chrétiens à Tours : "Qu'il y ait eu quelques tourangeaux convertis au christianisme avant l'année 337/338 qui date, selon Grégoire, le début du règne de Litorius, cela est fort probable en cette période de diffusion de la foi nouvelle et même certain, s'il faut en croire l'auteur de l'Historia Francorum, qui affirme que le futur évêque était l'un d'entre eux. Il ne s'en suit pas pour autant que ce groupe de fidèles encore peu nombreux ait constitué dès les premières décennies du IVe siècle une Eglise organisée et indépendante. A considérer ce que l'on sait de l'histoire du christianisme dans l'Ouest de la Gaule tout entier, on a toutes raisons, en effet, d'accepter la date de 337/338 comme celle de la création de l'évêché de Tours."

    Luce Pietri poursuit : "Dans ces régions, avant la venue de Martin, bien peu de gens avaient entendu parler du Christ, comme le remarquaient l'évêque Eufronius de Tours et six de ses collègues, détenteurs de sièges voisins, dans une lettre adressée entre 567 et 573 à la reine Radegonde. Quant à la hiérarchie épiscopale, ce n'est que tardivement et de façon très lente qu'elle s'est organisée. Ainsi, dans le cadre de la province de Lyonnaise Seconde telle que la réforme de Dioclétien l'avait définie, seule Rouen, une ville importante qui devint alors métropole administrative de la nouvelle province, est sûrement dotée d'un siège épiscopal avant 313 ; à Angers et à Nantes, toutes deux situées sur la Loire dans une position analogue à celle de Tours, ainsi qu'au Mans, la présence d'un évêque n'est pas historiquement attestée avant le milieu du IVe siècle. Partout ailleurs il faut attendre le Vème siècle, voire le siècle suivant, pour qu'apparaisse un siège épiscopal."

    La thèse de Luce Pietri, avec des illustres historiens comme président (Jacques Fontaine) et rapporteur (André Chastagnol), approuvant ses travaux, est une remarquable étude critique. Il est peu compréhensible qu'un tel travail n'ait été reconnu que dans un cercle restreint d'érudits et que ses conclusions n'aient pas changé la vision que l'on a de cette séquence d'évènements. Sulpice Sévère et Grégoire de Tours furent pour Martin des panégyristes plus que des historiens. Leurs récits doivent être considérés selon une "critique raisonnée et tempérée", comme l'a écrit Luce Petri et comme l'a fait Jacques Fontaine en sa traduction commentée de Sulpice Sévère en 1969 et en un article de 2005 sur la place de la Vita Martini dans la littérature.

    Au fil des siècles un évêque fantôme usurpateur. Pour Gatien c'est simple : comment croire en son existence à une époque qui n'était pas encore chrétienne, alors que sa première apparition date de trois siècles plus tard dans les écrits de Grégoire ? Et il n'a commencé à être célébré qu'en 1243. Charles Lelong, dans un article titré "Saint Gatien ou saint Maurice" [bulletin SAT 1995] considère même qu'il y a eu "usurpation" : la cathédrale devrait s'appeler Saint Maurice comme avant 1310 et comme, au même endroit, l'église du temps de Martin. Pire, raconté par Charles Lelong, un conte à dormir debout sur la vie de Gatien fut colporté et approuvé par l'Eglise du XIIIème au XVIIIème siècle. Encore maintenant on laisse croire que Gatien a été "enterré en face de l'église Notre Dame la Riche, dans une crypte où coulait une source (réputée miraculeuse)", ce qui est glorifié par "un monument avec sa statue", réhabilité en 2014 ["Tours secret", Hervé Cannet 2015] + photo. On pourra aussi consulter, raconté par Bernard Chevalier à un colloque de 2011, un débat virulent des années 1860, avec Casimir Chevalier, sur deux origines différentes de Gatien, finalement aussi fausses l'une que l'autre.

    L'église de Martin était l'église Saint Maurice, située à l'emplacement de l'actuelle cathédrale Saint Gatien. "La cathédrale a été construite à l’emplacement de l’édifice qui au IVe siècle était l’ecclesia prima, c’est à dire l’église de l’évêque de Tours, donc l’église de saint Martin [construite par Lidoire vers 340, reconstruite en 573]. Cette première église portait le vocable de Saint Maurice puis plus tard [au XIVème siècle] les chanoines de la cathédrale en opposition avec ceux de la basilique lui donnèrent le nom de Gatien, premier sur le siège épiscopal de Tours. La cathédrale gothique actuelle remplace l’ édifice roman construit sur la première église. L’actuelle cathédrale possède de nombreux objets et décors ayant trait à saint Martin. [...] Dans la chapelle saint Lidoire, des verrières du XIIe siècle provenant de l’ancienne basilique saint Martin (scènes de la vie saint Jean, saint André et saint Jacques)." [extrait de la page de la cathédrale sur le site saint-martindetours]


    Analyse de la construction de la cathédrale de Tours dans l'album Guignolet 1984 + les huit planches : 1 2 3 4 5 6 7 8.


    La cathédrale Saint Gatien de Tours. 1) au XIXème siècle + gravure 1603 [BmT] + peinture par William Turner 1826 + gravure 1841 Clarey-Martineau + gravure 1844 ["Tours, guide de l'étranger"] + quatre gravures LTh&m 1855 : 1 2 3 4 + gravure 1874 sur un plan de Tours. 2) en 2020. 3) La nef. 4) Une fresque sur le partage du manteau, aux couleurs délavées (photo) ici rehaussées (page flickr de Philippe_28]. Cet édifice est d'un classicisme gothique qui fut admiré par Viollet Leduc ["La cathédrale de Tours", Claude Andrault-Schmitt, Geste Editions 2010]. + carte postale 1975 en vue aérienne. + site paroissial (paroisse St Maurice et non St Gatien...).


    Martin à l'honneur dans la cathédrale de Tours avec trois grandes baies dédiées, numérotées 204, 4 et 8. 1) La grande baie, n°204, datée de 1260 environ (lecture de bas en haut) [dessin de Costigliole, "La cathédrale de Tours", Claude Andrault-Schmitt, Geste Editions 2010] + photo + extrait + photo des deux autres baies se complétant (n° 4 et 8 vers 1270-1290) dédiées à Martin + extrait baie 8. + deux liens avec détail chronologique de toutes les scènes : 1 (baie 4) 2 (baie 8). 2) Le partage du manteau (baie n°204). 3) Martin délivre un possédé, le diable sortant par sa bouche (la visage a été noirci...) (baie n°8). 4) "Les illuminations de la cathédrale" en été 2018 avec Martin en surimpression (ou alors le fantôme de Gatien ?) + :trois autres scènes martiniennes de ce spectacle : 1 2 3 + autre scène. Cette page présentera quelques autres vitraux de ces baies. En 2013, sur le thème de saint Martin, des vitraux à la complexité difficilement lisible, même avec des explications, ont été ajoutés, réalisés par Gérard Collin-Thiébaut et Pierre-Alain Parot, avec cette notice (lien).

    Deux des trois baies de vitraux de la cathédrale sur la vie de Martin proviennent-elles de la basilique Saint Martin ? Ci-dessus en illustrations, trois baies de vitraux retraçant la vie de Martin sont présentées. Celle numérotée 204 est la plus ancienne, environ 1260. Offerte par l'abbaye de Cormery, elle a été réalisée "in situ", c'est-à-dire sur place, pour cet édifice. Elle présente 18 scènes. Les deux autres, numérotées 4 et 8, sont légèrement postérieures, entre 1270 et 1290, disons 1280. Chacune comporte 10 scènes, la seconde série prolongeant la première, donc 20 scènes. Compte-tenu des doublons, les trente huit médaillons de ces trois verrières présentent 24 scènes différentes de la vie et de la mort du saint. On retrouve là les scènes de la baie Martin de la cathédrale Saint Etienne de Bourges, datée de 1215 environ (20 scènes, photo flickr Anne L. + lien) et celles de de la grande baie de Chartres, créée entre 1215 et 1275 (40 scènes, présentation ci-après). Pour Jacques Verrière, en son livre Verrière 2018 :: "Les deux verrières jumelles ne sont pas "in situ". Proviennent-elles d'autres parties de la cathédrale ? Ou, comme le vitrail de saint Julien et saint Ferréol qu'elles encadrent, d'une autre église ? Il n'est pas exclu même qu'elles aient pu être transférées de l'ancienne basilique de Saint Martin lors de son démantellement à la fin du Directoire ou sous le consulat, voire un peu avant. Cette hypothèse serait parfaitement conforme à la chronologie, puisque les spécialistes datent les deux verrières des années 1270 au moins, peut-être d'une des deux décennies suivantes. Cela correspond bien à la dernière période de grands travaux qui ont affecté la basilique à la fin du XIIIème siècle". Quelques reliques avaient été sauvées lors de la révolution par le citoyen Lhommais (voir ci-après) et avaient ensuite été récupérées par la cathédrale. Le tombeau des enfants de Charles VIII (ci-après) a été récupéré de la même façon, pourquoi pas ces deux baies n° 4 et 8 ? C'est plausible et même probable.

    Martin de Tours et Maurice d'Agaune, deux saints militaires apparentés. Qui était donc ce Maurice que Martin tenait en si grande considération ? Mort martyr avec les légionnaires de sa légion thébaine, au début du IVème siècle, Maurice eut rapidement une grande renommée. Il est donc probable que Martin soit passé à Agaune (au nord des Alpes, lieu du massacre) lors de ses pérégrinations. Qu'en est-il de l'histoire racontant un jaillissement du sang du martyr, recueilli par Martin ? Un conte à dormir debout ? Toutefois, comme expliqué en cette étude de 2014 d'Olivier Roduit, on a trouvé à Candes en 1873 une fiole avec une inscription indiquant qu'elle contenait du sang de Maurice... Albert Lecoy de la Marche [Lecoy 1881] estime que Martin, évêque, a pu passer à Agaune et que, par sa renommée, il a pu ramener des fioles du sang des martyrs thébains que des contemporains du massacre avaient conservé.

       
    Martin et Maurice. A gauche, vignette "Saint Martin faisant jaillir le sang de Saint Maurice à Agaune" ["La cathédrale de Tours" par Claude Andrault-Schmitt, Geste Editions 2010]. Puis vitrail "Miracle du sang de Maurice" du XIIIème siècle dans la cathédrale Saint Maurice d'Angers + la même scène d'après une tapisserie conservée au Trésor de la cathédrale d'Angers [Lecoy 1881]. Ensuite vitrail de l'atelier Lobin dans l'église Notre-Dame de la Légion d'Honneur à Longué (Anjou) avec les deux saints (Martin à droite) [illustrations Semur 2015]. A droite vitrail de l’église Saint-Nicolas de l’ancienne abbatiale Saint-Maurice de Blasimon. Sur ce tableau de Hans Holbein le jeune 1522, Martin est associé à un autre légionnaire thébain, Ours / ursus de Soleure (lien).
    ... Et George... En Angleterre, Martin est plutôt associé à George de Lydda, qui terrassa un dragon, comme sur ces quatre vitraux : 1 par Margaret Aldrich Rope 1934, église de Hereford(+ cadre élargi) [flickr Glass Angel] 2 par Charles Kempe 1903, église de Edgebaston à Birmingham [flickr Peter Moore] 3 église de Tilney All Saints [flickr Steve Day] 4 église de Westbourne où la cathédrale de Tours est en arrière-plan de Martin [flickr Alwyn Ladell]. + double sculpture sur le portail principal de l’église de la Translation de saint Martin à La Chapelle sur Loire.

    Prudence, analyse et recul des historiens. Nous allons maintenant nous engager dans l'étude de la vie de Martin. Ce que nous venons d'analyser sur la fiction Gatien nous conduit à le faire avec circonspection. La prudence sera de mise, par exemple pour rejeter des propos de Régine Pernoud (page 72 de son livre de 1996 "Martin de Tours, rencontre") affirmant que "Pour Martin, le culte des martyrs exigeait mieux qu'une simple réputation. On ne peut que saluer en lui ce soucis de vérité. [...] Visiblement Martin avait le goût et le sens de l'histoire". Il y a lieu d'en douter, avec ses miracles et ses démons, avec aussi certaines fariboles de ses continuateurs comme Perpet et Grégoire. Luce Pietri et la plupart des historiens contemporains ont su dépasser à la fois l'approche trop illuminée de certains, comme Régine Pernoud, et celle trop incrédule d'autres, comme Ernest-Charles Babut dont nous reparlerons plus loin. C'est cette voie que nous suivrons.

    Martin et les moteurs de recherche A l'ère du numérique, les moteurs de recherche nous fournissent des masses d'informations sur un personnage aussi connu. Encore faut-il utiliser des critères de recherche pertinents (sans oublier d utiliser les guillemets). "Saint Martin" est insuffisant à cause des patronymes, localités et églises portant ce titre. "Martin de Tours" est meilleur mais doit être accompagné d'autres critères. Pour aller au-delà des seules pages en langue française, il convient d'utiliser les traductions. La page Wikipédia sur Martin de Tours existe en 68 langues, ce qui permet d'utiliser les traductions. En anglais  "Martin of Tours" (et "saint Martin"), en espagnol "San Martin" (et "Martin de Tours"), en italien "San Martino" et "Martino di Tours", en allemand "Martin von Tours", en portugais "Sao Martinho", "Martinho de Tours", aux Pays-Bas "Sint Maarten" et "Martinus van Tours", en hongrois "Szent Marton", en catalan "Sant Marti" et "Marti de Tours", en polonais "Marcin z Tours", en latin "sanctus Martinus" et "Martinus Turonensis"... et les abréviations "St Martin", "St Martinus"...

    Martin et le site flickr. Plusieurs sites présentent des bases de données de photos. Certains, comme alamy ou pinterest, sont d'un accès très limité et peu recommandables. A la fois ouvert et très fourni, le site le plus intéressant est flickr. Il a permis de partager ici des photos, souvent de très bonne qualité (l'origine flickr est indiquée, suivie du nom de l'utilisateur). Les recherches peuvent s'appuyer sur le moteur de recherche associé (par exemple ce résultat pour les critères Martin, Tours et vitrail) ou en s'appuyant sur des albums trouvés en commentaires, comme celui-ci du groupe "San Martin caballero". On peut combiner, par exemple le groupe "Traces de Saint Martin de Tours en Europe" avec le critère "vitrail" pour ce résultat. Cela permet d'élargir les illustrations de la présente page...



  2. Martin, le soldat qui partage son manteau

    Obéissant à son père, vétéran de l'armée, Martin est contraint à l'âge de 16 ans, sous l'empereur Constantin Ier, de s'engager dans l'armée romaine pour une période de 25 ans. Durant cette longue période militaire, Martin se trouve en contradiction avec ce qu'était son idéal chrétien, surtout depuis son baptême vers l'âge de 18 ans. Ce ne serait qu'à la fin de son engagement qu'il refuse de combattre. De son vivant même, cela lui a été reproché..


    Le jeune Martin enrôlé dans l'armée romaine. Vitrail (atelier Lobin) et chapiteau de l'actuel basilique Saint Martin de Tours. Au centre-droit, vitrail de la cathédrale Saint Martin de Leicester en Grande-Bretagne + son environnement [photos flickr Lawrence OP]. A droite, vitrail de l'Ile de Saint Simon aux Etats-Unis [photo flickr pmcdonald851]. + fresque présentant cet enrôlement comme un adoubement de chevalier [Simone Martini, chapelle Saint Martin d'Assise, 1325] + quatre vitraux : 1 cathédrale de Tours (baie n°204) où Martin prête serment à un représentant de l'empereur, alors que son esclave lui fixe une guêtre [photo flickr Paco Barranco] 2 cathédrale de San Francisco aux USA [flickr Lawrence OP] 3 James Powell and sons 1921, église d'Oxted en Angleterre [flickr Robin Croft] 4 vitrail de l'église de Vegreville au Canada.

    334, le partage du manteau : pas de cheval et pas de manteau rouge ! C'est la scène emblématique de Martin, encore mondialement connue du partage du manteau, aussi appelée Charité de Martin ou Charité Saint Martin ou Charité d'Amiens. Martin a 18 ans quand, à Amiens / Samarobriva, en 334, il partage son manteau avec un miséreux. Presque toutes les représentations, et elles sont innombrables, montrent Martin à cheval, ou à côté d'un cheval, avec une cape rouge. Or la très jeune recrue Martin ne pouvait être qu'un fantassin et il portait une chlamyde, d'ordinaire blanche et non la cape rouge d'un officier. D'ailleurs Sulpice Sévère, son premier biographe, est muet sur ces deux points (Paulin de Périgueux, Venance Fortunat, Grégoire de Tours aussi). Son court texte parle un peu de l'attitude de ses compagnons militaires, qui semblent être du même niveau sans grade. Certains rient, ce qui est très peu illustré, cette image flamande anonyme est une exception (lien). Le contexte n'apparaît pas exceptionnel, car Sulpice l'aurait mentionné tant la scène était déjà importante. Martin n'a été cavalier que plus tard, d'après Sulpice sous Constance II, qui règne à partir de 353. Entre le fantassin d'Amiens en 334 et le cavalier de Constance vers 354, il s'est passé une vingtaine d'années dont on ne sait rien. Un peu plus tard, sous Julien, il est considéré comme un officier de la garde impériale. S'il a été légionnaire (tous les soldats ne l'étaient pas...), c'est au début de sa carrière.

    Face au "pauvre presque nu", la valeur du geste de Martin ne dépend pas du fait qu'il soit à pied ou à cheval, ni de la couleur de son manteau, blanc pour un soldat ou rouge pour un officier. Alors pourquoi user toujours de ce symbolisme d'un officier dominant son interlocuteur ? Les historiens sont d'ailleurs, pour la plupart de cet avis, Jacques Fontaine, au colloque de 1997, qualifiant d'erreur la représentation de Martin en cavalier. Olivier Guillot, en son livre "Saint Martin apôtre des pauvres" (2008) : "C'est très précisément vers 1100 qu'on trouve la plus ancienne figuration de la scène où Martin est à cheval, face au pauvre. [...] La modification n'est pas sans quelque importance : elle tend à faire de Martin un chevalier, un preux. Par là, on dénature forcément l'image du soldat Martin telle que la figurait la Vita, celle du jeune garde de l'empereur pétri de modestie et d'humilité, porté plus à servir l'esclave qui lui est attaché qu'à être servi par lui. [... ] On tend à atténuer ce qui, selon la Vita, faisait le propre de ce saint, le souci qu'il avait toujours eu d'être de plain pied avec le pauvre." Jacques Verrière, citant Sulpice Sévère, s'étonne aussi en une double-page illustrée de vitraux de la cathédrale de Tours [Verrière 2018].


    Des illustrations "historiquement correctes". 1) A l'abbaye de Saint Benoît sur Loire, vers l'an 1000 [flickr Odile Cognard, lien]. 2) Fin XIème siècle, église Hilaire le Grand, Poitiers (lien) 3) Image extraite du téléfilm Arte. 4) A droite, vitrail de John Piper et Patrick Reyntiens 1974 dans l'église de Sandford St Martin en Angleterre [flickr Aidan McRae Thomson] qui schématise par exemple ce vitrail de l'église St Rémi de Maisons-Alfort en Ile de France [atelier Mauméjean]. Ce raccourci minimaliste à trois mains peut aussi s'exprimer sur deux visages, comme sur cette image de l'artiste américaine Julie Lonneman ou sur un manteau coupé en deux comme ce symbole du 1700ème anniversaire de la naissance de Martin (lien). La composition peut inversement être plus complexe, comme ce vitrail réalisé par Claude Barre, maître verrier d’Amiens, et par Alain Mongrenier, artiste peintre dans l'église de Blérancourt, dans l'Aisne ["La lettre martinienne 2006-1"].
    Le téléfilm Arte du 5 novembre 2016 (ici en vidéo Youtube, 52 minutes) retrace la vie et le culte de Saint Martin en s'attachant à la réalité historique. Martin y est présenté comme un jeune fantassin lors du partage du manteau, avec cette remarque : "Dans cette rencontre les regards se croisent à hauteur égale, le mendiant se sent ainsi grandi et revigoré". Andreas Pichler, auteur de ce documentaire, a su représenter Martinus sans cape rouge, sans mitre ni crosse, en sa simplicité d'ermite devenu évêque et resté ermite (image).
    + quatorze autres illustrations sans cheval : 1 XIIème, Barcelone [Maupoix 2018] 2 (Martin Schongauer, Budapest, vers 1475) 3 (fin du XVème) 4 (fin du XVème) 5 [abbaye d'Ampleforth en Grande Bretagne, flickr Lawrence OP] 6 [cathédrale de Fribourg en Suisse, Jösef Mehoffer 1896-1936), flickr Lawrence OP] 7 [église de Gospel Oak à Londres, flickr trailerfullofpix] 8 [Edward Burne-Jones 1894, église de Hatfield en Angleterre, flickr Robin Croft] 9 [église de Grimsby en Angleterre, flickr Budby] 10 [1910, église St Martin de Fivehead en Angleterre, flickr David Cronin] 11 [cathédrale de Baltimore aux USA, flickr Lawrence OP] 12 [illustration XIXème siècle] 13 [John and Willis 1931, église de Earls Barton en Angleterre, flickr Rex Harris] 14 [église de Mitry-Mory en Ile de France].


    L'invention d'images militaristes. Déjà au XIIIème siècle, dans les vitraux des cathédrales, c'est en cavalier que Martin déchire son manteau (qui n'est pas encore toujours rouge). Le moine-évêque est devenu un "héros militaire". Cette image s'impose et, en France, elle prend une allure officielle au XIXème siècle. Le téléfilm d'Arte s'en fait l'écho en présentant comme référence le tableau ci-dessus à gauche.
    Ce tableau réalisé par Jean-Victor Schnetz en 1824 est exposé dans la la cathédrale St Gatien à Tours + deux photos : 1 2 + analyse par Véronique Moreau, Catalogue 2016. Financé par le ministère pour la moitié, la ville de Tours et le département pour un quart chacun, est en quelque sorte le portrait français officiel de Martin et il l'est effectivement devenu par le nombre de variantes créées. Peut-être inspiré par un tableau de 1737 de Louis Galloche [musée Los Angeles] ou par le tableau de Jean II Restout 1735 [église de Saint Hymer dans le Calvados], il est repris; avec le détail caractéristique des fagots de bois du mendiant, dans plusieurs vitraux, comme ces six là : 1 [Saint Martin des Champs, Paris] 2 [église de Mosnes en Touraine, atelier Fournier] 3 (église d'Anjouin dans l'Indre) 4 (église de Druye en Touraine) 5 [église de Berthenay en Touraine, vitrail d'Amand Clément] 6 reprise du précédent (Julien Fournier 1882, église de Hommes en Touraine, lien) (les églises de Continvoir, Saint Nicolas de Bourgueil en Touraine, Mareuil sur Cher et Le Tranger dans l'Indre ont aussi un vitrail de l'atelier Fournier presque semblable).
    A droite, Martin est même présenté comme le chef d'une escouade de cavalerie [gravure de Ange-Louis Janet]. + cinq vitraux du même type : 1 [église Saint Martin de Vez dans l'Oise, lien] 2 [atelier Guérithault de Poitiers, église du Grand Pressigny en Touraine, Verrière 2018] 3 [atelier Duclos du Mans, église de Truyes en Touraine, lien] 4 [origine indéterminée, lien] 5 [par René Houille, de Beauvais, 1929, église Saint Denys d'Estrées]. C'est suggéré plus que montré dans d'autres scènes, comme sur ce vitrail [ Charles Kempe 1868, église de Saundby en Angleterre, flickr Budby]. A l'inverse, vers 1600, Jan Brueghel l'ancien avait évacué l'aspect militaire et multiplié les mendiants sur ce tableau [château de Nelahozeves, République Tchèque, Lobkowicz Collections, lien]. Aussi ce tableau du Néerlansais Cornelis Droochsloot, XVIIème siècle et cette image (lien).
    Aux XXème et XXIème siècles, la scène se fait plus intimiste comme sur ce vitrail de Veronica Whall 1930 dans l'église de Ledbury en Angleterre [flickr Glass Angel], ce dessin de 2018 (lien) ou ce vitrail de l'église St Martin d'Orly. Martin descend même de sa monture, comme sur ce tableau de l'église Saint Martin in the fields à Londres [lien], cette peinture de Damien Lejeune 2011 (lien) ou celle-ci de Gionani Canova (lien) et sur ces cinq vitraux : 1 Shrigley and Hunt 1921 [Mémorial WW1 de Skipton en Angleterre, flickr Lawrence OP] 2 [église Saint Martin d'Amiens, lien] 3 [église de Juigné sur Sarthe] 4 [chapelle de Fort George en Ecosse, flickr beechgarave] 5 Paul Woodroffe 1935 [église de Edith Weston en Angleterre, flickr Peter Jones]. En sens inverse, et c'est exceptionnel, le cheval peut devenir la vedette, comme ce vitrail de Emma Blount 2015 dans l'église de Bladon en Angleterre, comme si c'est lui qui s'arrêtait, invitant son maître à partager le manteau.
    + vitrail où le Christ se positionne entre Martin et le mendiant [Arthur Schouler vers 1982, église St Martin de Pierrevillers en Moselle, lien] + la scène en deux planches BD par Maric - Frisano 1994 : 1 2 (Martin est à cheval, avec un manteau blanc) + la page Wikipédia titrée "La charité de saint Martin".


    L'abbaye Saint Martin aux Jumeaux d'Amiens sur le lieu de partage du manteau. Construite en 1073, ses batiments furent utilisés comme palais de Justice après la Révolution. Ils se révélèrent inadaptés et furent démolis en 1860 pour laisser place à un palais de Justice flambant neuf. A gauche l'abbaye, au centre les plans superposés de l'abbaye et du nouveau palais de Justice. A droite, la sculpture de Justin-Chrysostome Sanson, 1880, sur un des murs, à l’endroit présumé où Martin partagea son manteau. Elle est légendée par deux plaques (photo). + lien avec informations complémentaires.


    La partage du manteau est l'estampille martinienne. Comme l'illustrent ces quelques exemples, reproductions de Lecoy 1881, la scène du manteau partagé est un des facteurs essentiels de la popularité de Martin à travers les siècles. Elle ne peut que désigner Martin, comme une signature, une estampille. 1) Pion pour un jeu de tables sculpté dans une défense de morse [XIIème siècle, Musée Ashmolean d'Oxford]. 2) Sceau de Jacques d'Arfeuille, prévôt de Saint Martin de Rodera [XVème siècle] + page de sceaux saint Martin en Europe ["La lettre martinienne 2006-3"]. 3) Assiette en faïence peinte [XVIIIème siècle]. 4) Broc à cidre [collection de l'abbé Guiot, 1761]. + une gravure représentant un fer à hosties, pour mieux s'imprégner de la charité de Martin... + une sculpture de pierre tombale [XVème siècle, basilique St Martin de Liège, lien], une peinture de reposoir à Chinon, là où Martin se serait reposé (lien), une tabatière de fin du XVIIIème siècle, une bannière de l'église Saint Martin de Cangey en Touraine (lien) et deux cadrans solaires (lien) : 1 2.
    Les blasons Saint Martin Le blason de Saint Martin de Castillon et quatre pages de blasons saint Martin en Europe [La lettre martinienne 2007 et 2008] : 1 2 3 4.
    Cette estampille peut être discrète, en arrière-plan pour que l'on reconnaisse Martin, comme sur ce tableau de Jean-Hubert Tahan en l'église St Martin de Fressines (Deux-Sèvres), 1838 (lien). Ou en sous-plan, comme sur une image du XIXème siècle de Louis-Joseph Hallez. Terminons par un support plus vaste, la façade d'une maison à Wangen im Allgäu en Allemagne [flickr caminanteK]. En juillet 2020, sur le moteur de recherche "startpage", la recherche d'images "Martin of Tours" délivre 19 images sur 20 avec le partage du manteau (copie d'écran) (17/20 pour "Martin de Tours").

    La première illustration connue de la scène du manteau partagé. Bruno Judic : "Au VIlle siècle, Boniface, missionnaire anglo-saxon, fonda l’abbaye de Fulda, en Hesse. A la fin de ce même siècle, cette abbaye entretenait des liens étroits avec Tours. Le jeune Raban [Raban Maur], moine de Fulda, vint étudier à Tours sous la direction d’Alcuin. Les images de la basilique tourangelle furent connues à Fulda et ont certainement inspiré le décor du sacramentaire de Fulda. Certains manuscrits de ce sacramentaire, réalisés à la fin du Xe siècle, portent la première représentation connue aujourd’hui de la Charité d’Amiens sans doute à partir du décor même de la basilique tourangelle. Cette image est exceptionnelle : sur la partie gauche, devant la porte de la ville, Martin, à pied, sans cheval, partage son manteau avec le mendiant en vis-à-vis, mais sur la partie droite, Martin est figuré endormi sur un lit, et au-dessus, au centre de l’image, le Christ, que Martin contemple dans sa vision nocturne, porte la moitié de manteau donnée au mendiant. L’image est ici étroitement liée au texte même de Sulpice Sévère et manifeste la signification profondément christique de la célèbre scène. C’est encore cette inspiration que l’on retrouve sur un chapiteau de Saint-Benoît sur Loire autour de l’an mil [sculpture déjà présentée en début de ce chapitre]".

    Probablement des reproductions d'une scène de la basilique de Perpet ! Déjà, en 1956, en conclusion d'un article titré "Les Miracles de Saint-Martin. [Recherches sur les peintures murales de Tours au Vème et au VIe siècle]", Tony Sauvel avait énoncé l'hypothèse séduisante et très plausible reprise par Bruno Judic : "Je ne sais si je m'aventure trop loin dans le sentier toujours glissant des hypothèses... Mais je crois permis de voir, dans notre miniature de la fin du Xème siècle [celle de Fulda, ci-dessous], la réplique d'une peinture monumentale beaucoup plus ancienne, d'y voir la version ottonienne d'une œuvre précarolingienne. Rappelons que les peintures de Grégoire de Tours étaient en nombre impair, et ceci tend à placer l'une d'elles au centre des six autres ; la scène d'Amiens était, dès cette époque, infiniment plus connue que tous les autres miracles et c'est elle seulement que Fortunat évoquait lorsqu'il voulait dire en quelques mots qui était saint Martin. Conçue comme à Fulda, c'est-à-dire avec ses deux épisodes et avec un Christ en majesté en son milieu, cette scène peut très bien avoir trouvé place dans la cathédrale de Grégoire de Tours, derrière un autel, les autres miracles étant répartis trois par trois à ses côtés.". Outre Bruno Judic, Eric Palazzo reprend cette hypothèse dans un article du Catalogue 2016.


    Voici donc la fameuse miniature de Fulda, la plus ancienne illustration connue de la Charité de Martin, où un jeune soldat habille de la moitié de son manteau un malheureux grelottant de froid et le revoit en songe la nuit suivante comme son Dieu. Datée de 975 environ, elle provient d'un sacramentaire de l'abbaye de Fulda, en Allemagne [bibliothèque de Göttingen, lien). Le manteau n'est pas rouge et il n'y a pas de cheval. On en connaît trois variantes, les deux présentées ci-dessus et celle-ci [Maupoix 2018, Catalogue 2016].


    Permanence de la double scène. On retrouve les deux scènes des miniatures de Fulda dans cette peinture monumentale (7 m de long) de 1941 du peintre basque Isaak Diez De Ibarrondo, réfugié en France après la guerre d'Espagne, dans l'église St Martin d'Oydes en Ariège (lien). Le double titre est inscrit en bordure : "Martin encore catéchumene partage son manteau d'officier avec un pauvre" et "Le soir même Martin voit le Christ qui lui dit : "Tu m'as revêtu de ce manteau". La seconde scène présente deux rangées d'anges, comme dans les miniatures de Fulda. De nombreuses paires de vitraux reprennent cette double scène + aussi sur une double case du psautier de Saint Alban vers 1130 [Maupoix 2018] et sur quatre doubles tableaux : 1 [Félix Villé vers 1895, église St Martin des Champs à Paris] 2 [Fidelis Schabet 1846, église St Martin d'Unteressendorf (Hochdorf), Allemagne, Wikimédia] 3 [Francesco d'Antonio del Chierico, oratoire Saint Martin de Florence, Italie, lien] 4 [Gebhard Fugel, 1900, Allemagne, Wikipédia].
    Et il y a, bien sûr, sur de nombreux vitraux de la double scène, comme ces huit là : 1 [église Saint Martin de Baume les Dames, dans le Doubs, lien] 2 [église Saint Martin de Sarralbe, dans la Moselle, avec un troisième niveau, oie et blason de Tours lien + documentation avec deux chansons]. 3 [basilique Saint Martin de Tours, avec une scène préliminaire, atelier Lobin] 4 [cathédrale de San Francisco aux USA, flickr Lawrence OP] 5 [église Saint Martin de Chelsfield en Angleterre, flickr Glen] 6 [Christopher Whall 1907, cathédrale de Leicester en Angleterre, flickr Simon Wilkinson] 7 [Margaret Rope 1920, cathédrale de Shrewsbury en Angleterre, flickr Ernest Denim] 8 [église St Martin de Gilocourt dans l'OIse] + deux représentations avec les deux scènes dans le même instant : 1 [église de San Martín de las Pirámides à Mexico, flickr Tacho Juarez Herrera] 2 [Père Silouan, école Our Lady of Mercy de New York, USA, flickr Jim Forest].


    Scène 2 du partage du manteau : le songe de Martin. La demi-cape donnée du pauvre réapparaît en songe. Deux illustrations du livre Maupoix 2018 : vitrail de la collégiale de Candes, de Félix Gaudin 1900, et tableau de la basilique Saint Sauveur de Pavie (Italie). + du même livre : un vitrail de la cathédrale de Chartres et un tableau anonyme de l'église Saint Julien de Tours, 1687 + six autres illustrations : 1 [vitrail de la cathédrale de Tours, baie n°4] 2 [tableau de Francisco de Osona, début XVIème siècle, Musée Goya de Castres Catalogue 2016] 3 (Hongrie) 4 bas-relief en bois de Figeac dans le Lot (lien) 5 tableau de l'église Saint Martin de Dormelles en Ile de France (lien. 6 tableau de Winifred Knights vers 1930 (lien)..



  3. Du soldat obéissant à celui qui défie l'empereur Julien

    La naissance de Martin. Martin a vu le jour en 316 à Savaria / Sabaria dans la province romaine de Pannonie. Savaria s'appelle aujourd'hui Szombathely et est située en Hongrie, près de la frontière autrichienne. Son père est un gradé de l'armée, tribun militaire, alors en garnison dans cette ville. Il est ensuite muté à Pavie en Italie du Nord, où Martin passe la majeure partie de son enfance.


    La naissance de Martin imaginée sur une fresque de l'église San Martino de Siccomario (Italie) [Semur 2015] et sur une aquarelle d'un artiste de son pays d'origine, la Hongrie (lien). + un médaillon de dalmatique de la collégiale Saint Martin de Courtrai, XVIème siècle, + un vitrail du XVIème siècle de l'église de Saint Florentin dans l'Yonne. + miniature de l'évangéliaire de Pannonhalma en Hongrie, avec Martin qui voit le jour dans une étable [bibliothèque de l'abbaye de Pannonhalma vers 1510, Lorincz 2001]


    La Hongrie et Martin. A gauche, Szombathely, le lieu de naissance de Martin. En arrière-plan l'église Saint Martin. En avant-plan une statue de Martin bénissant sa mère [sculpture de Istvan Rumi Rajki 1938, liens : 1 2] et sur la droite le "puits de saint Martin". + vue du ciel [Lorincz 2001] + maquette de la statue [Catalogue 2016]. A droite, à 92 km de Szombathely en Hongrie, l'abbaye de Pannonhalma sur le mont Saint Martin, fondée en 996, classée au patrimoine mondial UNESCO, lieu touristique et de pélerinage, abritant 45 moines bénédictins [photo Wikipédia]. + autre photo [Lorincz 2001]. Propos de Konkoly Istvan, évêque de Szombathely, en 2001 : "Notre premier roi, Saint Etienne, fit broder l'image de Martin sur ses drapeaux. Durant son règle, saint Martin devint, après la vierge, le deuxième patron de la Hongrie. En 1903, au concile de Szabolcs, notre roi Ladislas déclara Saint Martin fête publique obligatoire dans tout le royaume, précédée d'un jeune de trois jours."

    Le départ pour l'armée. A 16 ans environ, il est contraint par son père à s'engager dans l'armée pour 25 ans. Déjà, il est acquis à l'idéal chrétien, appartient à cette nouvelle communauté, mais la volonté paternelle ne lui laisse pas d'autre choix. + broderie du XIVème au New York Metropolitan Museum of Art où l'enfant Martin annonce à ses parents sa volonté de devenir chrétien.


    L'enfance de Martin en Italie, à Pavie. Maric - Frisano 1994 + la planche

    La vie de Martin en quelques dates
    316 : naissance en Pannonie (Hongrie)
    321 (5 ans) : enfance à Pavie (Italie)
    332 (16 ans) : engagement dans l'armée
    334 (18 ans) : partage du manteau à Amiens, baptême
    356 (40 ans) : sortie de l'armée
    360 (44 ans) : fondation du monastère de Ligugé
    371 (55 ans) : élection à l'évêché de Tours
    372 (56 ans) : fondation du monastère de Marmoutier
    385 (69 ans) : voyage à Trèves, affaire Priscillien
    397 (81 ans) : décès à Candes

    Le baptème de Martin eut lieu peu après le partage du manteau à Amiens, alors qu'il avait 18 ou 19 ans. On n'en connaît pas les détails, on ne sait pas qui le baptisa et où. Peut-être encore à Amiens ? Probablement en Gaule...


    A gauche case couplée avec le partage du manteau sur une miniature de Maître François, XVème siècle [BnF]. Au centre, vitrail de l'église de Saint Martin le Beau en Touraine [atelier Lobin]. A droite, vitrail de l'église Saint Martin de Restigné en Touraine [atelier de Félix Gaudin, Paris, Verrière 2018] + quatre autres vitraux : 1 cathédrale de Tours (baie n°204) 2 cathédrale de Chartres 3 église de Saint Martin es Vignes dans l'Aube 4 église de Saint Florentin dans l'Yonne + broderie islandaise conservée au Louvre, vers le XVème siècle [Maupoix 2018] + image de La Bonne Presse XXème siècle. .

    Martin a-t-il versé le sang ? Baptisé à 18 ans (peu après le partage du manteau), il a été à la fois soldat et chrétien durant 22 années. Charles Lelong répond à cette question en son livre "Martin de Tours, vie et gloire posthume" (CLD 2000) : "Normalement, il aurait dû participer à la bataille de Brumath [en 356 contre les Alamans, lien] : Sulpice n'aurait-il pas omis de le signaler ? Faut-il supposer que Martin aurait été versé dans des troupes non combattantes ? Ou encore que son corps n'a rejoint l'armée qu'après la bataille ? En tout cas"il est difficile de penser (en chronologie longue) que Martin n'ait pas versé de sang" (J. Fontaine)." Régine Pernoud, tout en adoptant la chronologie longue de Fontaine, pense que Martin n'a pas versé de sang durant vingt ans et que, voyant venir ce risque longtemps craint, il s'est décidé à demander son départ. Eventuellement avec la compréhension de ses supérieurs, il a effectivement pu traiter du maintien de l'ordre ou de la logistique ou de la communication... Puis, les chrétiens étant de plus en plus nombreux dans l'armée, cette souplesse aurait disparu...

    Les empereurs régnant sur la Gaule durant la vie de Martin, et leurs lieux de résidence
    (ceux qui la gouvernent effectivement, qu'ils soient Auguste ou César, officiellement reconnus ou dits usurpateurs)
    Constantin Ier 310-337 Arles, Trèves, Sirmium, Constantinople
    Constantin II 337-340 Trèves
    Constant Ier 340-350 Sirmium, Milan
    Magnence 350-353 Lyon, Arles, Rome
    Constance II 353-355 Sirmium, Constantinople
    Julien 355-363 Vienne, Sens, Paris, Constantinople
    Jovien 363-364 Constantinople
    Valentinien Ier 364-375 Milan, Trèves
    Gratien 375-383 Trèves
    Magnus Maxime 383-388 Trèves
    Valentinien II 388-392 Milan, Vienne
    Théodose Ier 392-395 Arles, Rome
    Flavius Honorius 395-423 Rome, Ravenne
    Martin a rencontré trois empereurs : Julien, Valentinien Ier et, par deux fois, Maxime.

    356, la rencontre de Martin et de l'empereur Julien, près de Worms, en Allemagne. Lors d'un donativum (largesses faites à des soldats), le soldat Martin essaya de concilier l'obéissance à son empereur Julien avec celle à son Dieu. Jusqu'à demander au premier de ne pas combattre. Même si cette rencontre a été contestée, notamment par Albert Lecoy de la Marche qui la postionne beaucoup plus tôt avec un autre empereur, cet épisode apparaît en concordance avec d'autres faits. C'était donc en 356, peu avant que Martin quitte l'armée.

      
    A gauche, la Gaule de 367 à 388 sous Gratien et Magnus Maxime, durant l'épiscopat de Martin, et aussi de 355 à 361 sous Julien.
    Au centre vitrail de l'église St Martin de Saint Martin du Lac, en Bourgogne (photo Odile Cognard, lien + deux autres scènes en vitrail : 1 2 et un album de photos sur St Martin). A droite deux cases de Brunor - Bar 2009 + trois planches : 1 2 3. + la même scène en deux planches par Maric - Frisano 1994 : 1 2 + la même rencontre dans un tableau de Simone Martini : l'original [fresque dans la chapelle Saint Martin d'Assise, en Italie, vers 1325] et une reproduction [Lecoy 1881]. Et dans un vitrail de Nouans les Fontaines en Touraine [atelier Lobin 1876, Verrière 2018].

    En son Maupoix 2018, Michel Maupoix amène à s'interroger : Martin était-il un agent secret de l'empereur Constance II ? "Il convient de relire l'épisode du donativum refusé. Martin est par ses fonctions un proche de Julien, auquel il peut accéder directement. Le César ne remet pas en personne le donativum à plusieurs milliers de personnes, mais seulement à sa garde rapprochée. Martin appartenait déjà à la garde rapprochée de Constance qui l'a affecté, autant pour le surveiller que pour le protéger, au César Julien. Cette hypothèse serait conforme à tout ce que l'on sait de Constance, de sa méfiance, et de la manière dont il avait procédé auparavant avec le César Gallus, frère de Julien, que l'empereur soupçonneux n'avait pas hésité à faire exécuter par ceux-là même qui furent un temps chargés de veiller à sa sécurité... et qui sont les mêmes auprès de Julien. Martin, dans cette hypothèse, aurait accompagné Julien depuis son départ de Milan, le 1er décembre 355, et on le retrouve logiquement avec l'armée, à l'été 356, devant la cité de Worms. Sulpice indique que Martin a servi sous Constance et le César Julien." En extrapolant un peu plus, on peut estimer que Julien était soulagé d'avoir trouvé un prétexte pour se débarrasser de Martin qu'il savait trop proche de son adversaire Constance II. Cela aurait donc été un bon arrangement à la fois pour Martin et pour Julien...


    A gauche, Martin dépose casque et armes et quitte l'armée [église Saint Martin de Berthenay, en Touraine, Amand Clément 1878, Verrière 2018]
    Julien aurait-il pu fonder un empire des Gaules ? Si Constance II l'avait laissé en paix, Julien aurait eu la stature pour créer les bases d'un empire de longue durée... Il pouvait instaurer plus fermement le bref empire des Gaules créé par Postume un siècle plus tôt... "Apostat" est une série de bande dessinée, créée en 2009 aux Pays-Bas, réalisée par Ken Broeders, comportant sept albums et un hors-série (éditions BD Must). Julien en est le héros. Il est vrai que sa vie extraordinaire se prête à une grande saga. Celle-ci est réalisée avec soin et lyrisme. A suivre Michel Maupoix, Martin y avait sa place... Ci-dessus à droite une case du tome 4 + deux planches du tome 1 (2012 en version française) : 1 2 (355, Julien nommé César) + quatre pages du tome 5 (2018) : 1 2 3 4 (octobre 361, mort de Constance II, Julien Auguste). On pourra aussi consulter cette page du site peplums.info. >>>En page voisine, on pourra lire le chapitre titré "355-361 Julien césar des Gaules, avant de devenir l'empereur Julien l'Apostat".

    Martin déserteur ou héros militaire ?. Bruno Judic, toujours dans l'émission d'Arte, estime que l'appropriation de Martin en Saint Patron par Clovis et les Mérovingiens modifie son rôle symbolique : "A l'opposé de sa biographie, Martin est présenté comme un héros militaire, "le protecteur de l'armée franque". Le roi part en guerre en portant la banière de saint Martin, c'est-à-dire sa cape ou sa chape. Il devient un saint militaire.". Luce Pietri, au colloque de 2016, estime qu'il est davantage considéré comme un "soldat de la paix". Aujourd'hui encore, Martin est célébré par l'armée française, par exemple ici le 13 novembre 2018 pour la Saint Martin. Pourtant, rappelons-nous que l'empereur Julien et ses officiers, avaient considéré Martin comme un déserteur... Il est remarquable que, dans d'autres circonstances, au XXème siècle, Martin a de nouveau été considéré comme un déserteur, ainsi que le raconte Bruno Judic en préface du Collectif 2019 : "Au lendemain de la première guerre mondiale, le révérend Dick Sheppard, à St Martin in the Fields (Londres), s'employa à une grande activité caritative, mais aussi à promouvoir un pacifisme et un antimilitarisme qui trouvèrent un certain écho dans la société anglaise. Or, il plaçait son action pacifiste sous l'égide de saint Martin le "déserteur" de Worms.".

    Un handicap transformé un avantage. Ainsi en un siècle, le plus gros reproche fait à Martin, y compris par son disciple Brice, celui d'avoir été "souillé" par son passé militaire, est devenu un titre de gloire. Luce Pietri, en sa thèse de 1980 (page 82), rappelle que : "Dans les milieux ecclésiastiques, on n'avait sans doute pas oublié que Martin avait été consacré malgré l'opposition initiale de plusieurs prélats conviés à la cérémonie; à une époque où les textes canoniques manifestaient une hostilité croissante à l'intrusion dans les rangs du clergé d'anciens militaires. Le passé de Martin devait, au sein de l'épiscopat, prévenir bien des esprits contre lui. [...] Le sacerdoce est interdit à ceux qui ont exercé le pouvoir dans le siècle et servi dans la militia après le baptême. Du vivant de Martin, cette interdiction est répétée à plusieurs reprises par le pape Sirice (384-398)". Un siècle plus tard, le christianisme devenu pratiquement obligatoire s'est diffusé, y compris dans l'armée, la notion de "guerre juste" se répand et la loi de Dieu devient compatible avec celle des officiers supérieurs. L'exemple d'un saint militaire ne pouvait que plaire à Clovis et à l'aristocratie franque, Martin étant alors le seul, avec Maurice d'Agaune, à avoir ce profil.


    Les principaux voyages de Martin [Semur 2015] + autre carte avec quelques compléments [Catalogue 2016]



  4. Martin et Hilaire de Poitiers : Ligugé et intolérance contre l'arianisme


    Martin chargé d'affronter les démons. Il est ordonné exorciste par l'évêque de Poitiers Hilaire. Quand il sera évêque, Martin gardera cette fonction, qui explique ses fréquentes rencontres avec le diable et les démons. A gauche, vitrail de l'église Saint Martin de Ligugé. A droite tableau de l'église Saint Martin d'Asse, en Belgique [vers 1880, lien]. + vitrail XIIIème siècle de l'église Saint Martin d'Anctoville-sur-Boscq, Manche (lien) + vitrail de l'église Saint Martin de Restigné, en Touraine [Jacques le Breton, Jean Gaudin, Paris, 1935, Verrière 2018]. + gravure où Hilaire donne à Martin l'habit des religieux [BmT 1516, Lecoy 1881].

    356, Martin devient exorciste. Dans la seconde moitié de sa vie, après son départ de l'armée, outre son combat contre les païens, Martin a lutté contre les chrétiens considérés comme hérétiques. Il était un nicéen pourfendeur des ariens, pratiquant l'arianisme, un christianisme refusant la Trinité. En la matière, son maître fut Hilaire, évêque de Poitiers, qui l'accueillit d'abord brièvement, en 356, à sa sortie de l'armée. Estimant peut-être que son passé militaire lui interdisait de devenir prêtre, Martin refusa en un premier temps le poste de diacre qu'Hilaire lui proposa pour accepter celui d'exorciste. Il fit ensuite un long voyage, de 356 à 360, retrouvant ses parents à Sirmium, convertissant sa mère, pas son père, et passant par Milan et à Rome. Ce voyage soulève des interrogations ; Sirmium est le lieu de résidence de Constance II et, en 357, il s'y est tenu un grand concile qui vit le triomphe du parti arien. Il est étonnant que Sulpice Sévère passe cela sous silence... A Milan, Martin défie l'évêque arien. Serait-il missionné par Constance II, toutefois favorable à l'arianisme, comme il aurait pu l'être face à Julien, selon l'hypothèse de Michel Maupoix  ?


    Sa mère, pas son père. Après avoir accompli ses longues années d'obligations militaires et avoir brièvement connu Hilaire, évêque de Poitiers, Martin voyage durant quatre années, de 356 à 360. Il revoit ses parents, convertit sa mère, mais pas son père. La même scène à gauche dans une gravure de Jacques-Emile Lafon [Lecoy 1881] et à droite par Bernard Benezet dans un tableau de l'église de Buzet sur Tarn (lien). + sur un vitrail de Candes [atelier de Félix Gaudin de Paris, Verrière 2018].


    A Milan, Martin humilié par les ariens. A gauche, le père de Martin, après le regard réprobateur des deux tableaux précédents, oppose un refus argumenté à son fils, qui "ne savait pas quoi lui répondre" [Brunor - Bar 2009]. A Milan, parfois considéré comme un sabellien (disciple de Sabellius) (on comprend les critiques de division des chrétiens émises par le père...), Martin est fouetté et chassé par les ariens et l'évêque Auxence. Ce passage à Milan est représenté au centre dans un vitrail de Saint Florentin (Yonne, baie sur la vie de saint Martin, lien) (avec l'anachronisme d'un Martin habillé en évêque) et à droite par une case de Maric-Frisano 1994. + la même scène sur un vitrail de l'église Saint Martin de Louveciennes, Yvelines (lien). + trois variations du passage à Milan en trois planches de bande dessinée : 1 [Brunor - Bar 2009] 2 [Maric - Frisano 1994] 3 [Mestrallet, Fagot - d'Esme 1996]

    Au milieu du IVème siècle, les évêques de Gaule adoptent l'hérésie arienne. Michel Laurencin, dans "Saint Martin de Tours XVIème centenaire" (CLD 1996) dresse un tableau de l'épiscopat gaulois, soulignant l'importance d'Hilaire : "La crise née de l'arianisme a laissé des sequelles au sein de l'épiscopat des Gaules et le soutien apporté par l'empereur Constance à l'hérésie, à partir des années 350, a directement influencé ce corps épiscopal. Au concile tenu à Arles en 353, seul Paulin de Trèves (qui est ensuite déposé et exilé en Phrygie où il devait mourir) s'oppose à la déclaration portant condamnation d'Athanase d'Alexandrie. La victoire arienne est donc totale, comme au concile de Milan en 355 : Denis, l'évêque de la cité, hostile à l'arianisme, est remplacé par un évêque favorable aux adversaires d'Athanase. Au concile de Béziers en 356, Hilaire de Poitiers paie son orthodoxie nicéenne par l'exil en Phrygie tandis que le clan de l'arianisme, parmi les évêques gaulois, trouve ses principaux défenseurs en Saturnin d'Arles et Paterne de Périgueux. [...] La déchirure au sein des Eglises de Gaule est complète. [...]. Au concile de Rimini en 359 une quinzaine d'évêques irréductibles sur plus de quatre cents présents condamnent la doctrine d'Arius à la suite de Phébabe d'Agen. Il faut en fait attendre l'accession de Julien à l'empire et le retour d'exil d'Hilaire de Poitiers pour qu'au concile de Lutèce (Paris) en 361 prenne fin la crise arienne en Gaule avec l'adhésion des évêques à la foi nicéenne et la condamnation des évêques semi-ariens.".

    Martin, disciple d'Hilaire de Poitiers, crée le monastère de Ligugé. A son retour dans le Poitou, en 360, Hilaire installe Martin à Ligugè, à 8 km de Poitiers ; il y vit en ermite, créant le premier monastère en Occident, comme l'avait fait en Orient Athanase (297-373), évêque d'Alexandrie, figure majeure de l'Eglise. Avec le soutien d'Hilaire, Martin s'en est inspiré, avec deux autres grands précurseurs du monachisme, Antoine le Grand et (251-356) et Pacôme (292-349). Tout trois ont exercé en Orient, Martin est le premier à introduire la vie monastique en Occident.


    La tentation de saint Antoine est un thème récurrent de nombreux tableaux de peintres. Antoine, l'ermite retiré dans le désert d'Égypte, y subit la tentation du Diable sous la forme de visions des voluptés terrestres. Ici une version de David Teniers le Jeune [vers 1650, musée de Lille, Wikipédia], qui, très inspiré, en réalisa au moins cinq autres : 1 2 3 4 5 [4 et 5 : musée du Louvre] (lien). + (sans résister à la tentation...) quatorze autres tableaux [Wikipédia] : 1 [Michel-Ange vers 1487, Musée Kimbell, au Texas] 2 [Jérôme Bosch vers 1500, National Museum of Ancient Art Lisbonne] 3 [Joachim Patinier vers 1522, Musée du Prado, Madrid] 4 [Pieter Coecke van Aelst vers 1547, Le Prado, Madrid] 5 [Pieter Huys vers 1547, Le Louvre, Paris] 6 [Jan Wellens de Cock 1521, National Gallery of Art, Washington] 7 [Paul Véronèse vers 1553, Musée des Beaux-Arts de Caen] 8 [un suiveur de Pieter Brueghel l'Ancien vers 1560, National Gallery Washington] 9 [Pieter Brueghel le jeune vers 1600, Palazzo Spinola di San Luca, Gênes] 10 [Jacques Callot 1635, National Gallery of Art, Washington] 11 [Josse van Craesbeeck vers 1650, Staatliche Kunsthalle, Karlsruhe] 12 [Henri Fantin-Latour vers 1875, National Museum of Western Art, Tokyo] 13 [Paul Cézanne vers 1877, Musée d'Orsay, Paris] 14 [Félicien Rops 1878, Bibliothèque royale de Belgique]
    Et Martin, fut-il tenté ? "La tentation de saint Martin", tel pourrait être le titre de cet étonnant tableau placé dans la chapelle de Burgley House en Angleterre [flickr Billy Wilson, lien]. Et, dans une moindre mesure, une peinture de Peter Pietri.


    Dialogue entre Martin et Hilaire. [Brunor - Bar 2009] + deux planches : 1 2
    planche montrant Martin à Ligugé [Fagot, Mestrallet - d'Esme 1996]

      
    A gauche , en 350, Hilaire est élu évêque de Poitiers.
    Au centre, en 359, Hilaire combat l'arianisme au concile de Sébacée. A droite, rencontre allégorique de Martin,
    habillé en évêque (après 371), avec celui qui l'a formé à Ligugé, Hilaire (décédé en 367). [église Saint Hilaire de Montcuq, lien]

    Plus tard : l'abbaye Saint-Martin de Ligugé. Après le départ de Martin vers Tours, ce lieu devenu vénérable est resté occupé par des moines, avec des interruptions lors de l'occupation des Wisigoths au Vème siècle puis au VIIIème siècle et lors des invasions normandes. L'abbaye est restaurée au Xème siècle par la comtesse de Poitiers, Adèle, fille de Rollon de Normandie (une Normande !... prénommée Gerloc avant son mariage) et épouse de Guillaume Tête d'Etoupe, le puissant comte de Poitiers. La règle bénédictine est alors adoptée, et l'abbaye dépend de celle de Saint-Cyprien, à Poitiers. Elle perdure de destructions en reconstructions, passant provisoirement sous l'ordre de Cluny puis celui des Jésuites, servant aussi de lieu d'étude, où est passé Rabelais (portrait 1904 de l'hôtel de ville de Tours). Ligugé est alors en retrait du culte de Martin, alors que Marmoutier rayonnait. Disparition à la Révolution, restauration de la vie monastique au XIXème siècle, expulsion en 1901, retour en 1923, le pouvoir de régénérescence du lieu est puissant. Depuis 1945, l'abbaye abrite un atelier d'émaillage. Il accueille des personnes désirant y faire retraite (des oblats), notamment Paul Claudel. Aujourd'hui il compte un trentaine de moines sauvegardant l'esprit de Martin.


    La bibliothèque et l'office au Moyen-âge ["La dame de Ligugé", tome 3 de la série "Le maître de pierre", textes de Daniel Bardet, dessin de
    Jean-Marc Stalner, Dargaud 2004] + la planche. Le préau et la terrasse de l'abbaye Saint-Martin de Ligugé et sa vue du ciel.
    + gravure [Lecoy 1881] + le livre "Saint Martin et son monastère de Ligugé", 1873, par François Chamard, 415 pages [Gallica].

    Martin champion anti-arien. Après sa mort, Martin a été utilisé pour continuer à combattre les hérétiques ariens. Bruno Judic (dans l'article "Les origines du culte de saint Martin de Tours aux Vème et VIème siècles") : "Cette église de Ravenne avait été construite au début du VIème siècle par Théodoric sous le vocable du Christ. Mais Théodoric était arien et, après la reconquête justinienne de 540, il fallait débarrasser les églises ravennates des souvenirs des goths ariens. Cette église reçut un nouveau patronage, saint Martin, San Martino al ciel d’oro, avec un nouveau décor de mosaïques. Cette grande réalisation ravennate achève, en quelque sorte, le développement d’un aspect initial essentiel du culte de saint Martin, la lutte de l’orthodoxie contre l’arianisme. Martin est le champion de saint Hilaire, selon le texte même de Sulpice Sévère. Cette dimension anti-arienne est très certainement capitale dans l’essor du culte au Vème siècle et tout spécialement en Italie où la présence arienne est plus sensible qu’en Gaule. Rappelons que le patrice Ricimer est le vrai maître de Rome entre 455 et 472 et qu’il est arien. Un peu plus tard, Théodoric, envoyé avec son armée ostrogothe par l’empereur Zénon contre Odoacre en 488, était également arien. Cet arianisme gothique avait sans doute avant tout une fonction politique: distinguer le groupe des guerriers goths du reste de la population italique. Mais les évêques devaient néanmoins réaffirmer la position orthodoxe. Le culte de saint Martin apparaît comme un moyen d’affirmer l’orthodoxie nicéenne.". Bref, le culte de Martin s'accordait à des visées politiques.


    A Ravenne, Martin est le premier des saints. En 402, Ravenne avait remplacé Rome comme capitale de l'empire romain d'occident. Après sa chute en 476, elle devint capitale du royaume d'Italie d'Odoacre, puis à partir de 493, celle du royaume des Ostrogoths dirigé par Théodoric le Grand (455-526), de religion arienne, avant d'être prise par le général de l'empire d'Orient Narsès (478-573) en 552. Cette mosaïque de la basilique Saint Apollinaire le Neuf, construite par Théodoric, date de 560 / 570. Elle montre une procession de saints. Martin est le premier d'entre eux en habit pourpre honorifique, suivi de Clément, Sixte, Laurent, Hippolyte, Apollinaire et les douze apôtres [photos flickr Nick Thompson]. Cette première place s'explique par la volonté d'extirper l'hérésie arienne ancrée dans cette ville en vénérant celui qui l'a le mieux combattue. + deux vues d'ensemble de la fresque : 1 (lien) 2 (lien) + album de Bernard Blanc sur Flickr. Cette mosaïque nous montre la plus ancienne représentation connue de Martin. Sa forte influence en Italie se mesure aussi sur la mosaïque de Torcello [commentaire de Michel Maupoix, Maupoix 2018].



  5. De son élection à sa glorification, l'humble Martin et les citadins de Tours

    Evolution de la ville de Tours 1/7 : Turonorum, Caesarodunum et Turonis. Caesorodunum, a été créée au Ier siècle après J.-C. comme capitale des Turons / Turones (du nom des Celtes provenant des environs de Thuringe arrivés au IVème siècle avant J.-C.). Elle avait un amphithéâtre parmi les plus grands de l'empire romain (+ article de Jacques Seigne, Ta&m 2007), un remarquable temple circulaire (+ article de Anne-Marie Jouquand, Ta&m 2007), un aqueduc de 25 km en canalisation enterrée (+ article de Cyril Driard, Ta&m 2007), un pont sur la Loire (+ article de Jacques Seigne et Patrick Neury, Ta&m 2007).

    Tours existait-elle avant Caesarodunum ? La ville des Turons située aux alentours d'une colline (dunum signifie colline en gaulois) a été désignée par plusieurs noms : Caesarodunum (la colline de César) / Turonis (c'est ainsi que l'appelait Sulpice Sévère et donc Martin) / urbs Turonum / Tours... Ce tableau répertorie tous les noms latins de la ville [Ta&m 2007 page 282). Il y manque ce qui fut probablement la première mention, trouvée dans un souterrain du musée des Beaux-Arts : photo (lien) + autre photo (lien). Il s'agit de l'inscription "Civitas Turonorum libera" disant que Tours est une ville libre. + explicatif [Alain Ferdière, Ta&m 2007]. Cette inscription est généralement datée de 50 environ, et même avant sous le règne de Tibère, de 14 à 37. Sa traduction (Turonorum étant un génitif pluriel) est "La cité libre des Turons". Le réemploi de "civitas Turonorum" étant attesté au Vème siècle, cette désignation a probablement été continuellement employée du Ier au Vème. La dénomination Tours / Turonorum serait donc au moins aussi vieille que Caesarodunum. D'où ces questions : Tours, sous un nom proche (Turonos en gaulois ?) préexistait-elle à Caesarodunum ? Caesarodunum n'est-elle qu'une désignation administrative d'apparat recouvrant temporairement celle de Tours ? On sait qu'avant l'occupation romaine, les lieux ont été occupés par un bourg gaulois (article de Raphaël de Filippo Ta&m 2007). Toutefois, la capitale des Turons semblait alors être Amboise / Ambacia, les Romains auraient imposé un nouveau lieu, plus à leur convenance.


    A gauche vers 150, ville ouverte, et à droite vers 400, ville rétrécie et fermée en ses remparts, avec le cercle de l'amphithéâtre sur la moitié duquel s'appuie, en orange, l'enceinte gallo-romaine [Ta&m 2007] + autre plan vers 150 ["Tours et son Histoire", Bernard Chevalier, Privat 1985]. Au centre, un vomitoire de l'amphithéâtre [Wikipédia], beaucoup plus accessible au IVème siècle que plus tard et actuellement (dans des caves privées...). A ne pas confondre avec les souterrains le long des remparts, déjà indiqués ci-dessus ou sur cette photo de Gérard Proust [La NR]. A droite, la ville, alors nommée Turonorum, qui choisit Martin comme évêque est un castrum / château retranché derrière de solides remparts + article de Jacques Seigne "La fortification de la ville au Bas Empire, de l'amphithéâtre-forteresse au castrum" + article collectif "L'espace urbain vers 400" [Ta&m 2007]. + autre plan de Tours vers 400 (lien). Suites en évolution 2/7, 3/7, 4/7, 5/7, 6/7 et 7/7.


    Martin, Armence, Perpet, Clotilde, Grégoire et bien d'autres ont connu ces murailles de la Civitas Turonorum, appréciées des Tourangeaux et Tourangelles d'aujourd'hui ["Histoire de la Touraine" par Pierre Audin, Gestes Editions 2016]. A gauche et au centre (A du plan au-dessus), la tour sud-ouest, qui (sans le toit et les fenêtres ajoutées) a vu Martin entrer en son ecclesia, là où se trouve la cathédrale, en arrière-plan. + gravure de Georges Pons 1977. A droite (B), portion du rempart et tour sud-est. + deux autres photos : 1 2. +  deux gravures LTh&m 1855 : 1 2.

    Ta&m 2007. En 2007, le volumineux ouvrage collectif "Tours antique et médiéval", coordonné par Henri Galinié, a tracé l'évolution de la ville de Tours. Comme il est résumé sur le site de l'INRAP, l'ouvrage commence avec l'étape Protohistoire présentant un "important établissement gaulois" pour une occupation qui a pu être assez brève. Puis ce fut le Haut-Empire avec la création de la ville de Caesarodunum (Ier et IIème siècle). Puis la ville se réduit de façon spectaculaire : "Après que la ville ouverte eut atteint son extension maximale au IIe siècle, on observe à partir de l’an 200 une rétraction lente de la zone urbanisée, débutant par ses marges. L’amphithéâtre fut transformé en fortin dans l’est de la ville ouverte.". Dans le Bas-Empire, la cité se recroqueville autour de l'amphithéâtre en une ville close, ceinturée par des murailles. Il fallait résister aux invasions barbares (dix ans à se retrancher derrière ses remparts). Au quatrième siècle, Turonis se redresse et devient capitale de la province "Lyonnaise troisième". + présentation par Bruno Dufay, 2008 + page d'accès aux 159 chapitres du livre + préambule (historique et archéologique) et conclusion ("Deux, trois ou quatre villes ?") d'Henri Galinié.

     
    Tours, capitale de la Lyonnaise Troisième. A droite, en haut le temple rond dont Martin n'a connu que les vestiges et, en bas, les remparts qu'il a franchis à de multiples reprises [Ta&m 2007).

    Martin aurait-il aidé à ce que Tours devienne capitale régionale ? Bien qu'agglomération modeste, Tours est devenu capitale de la région Gaule lyonnaise Troisième, comprenant Armorique, Maine, Anjou, Touraine (liens : 1 2). En un article titré "Les avatars de la civitas Turonorum" [Ta&m 2007], Alain Ferdière estime que cette nomination eut lieu, non pas vers 350 comme on l'a longtemps cru, mais entre 364-369 et 388. Martin ayant pris ses fonctions d'évêque en 371, il apparaît étonnant qu'aucun historien ne semble s'être interrogé sur la possibilité que le prestige naissant de l'apôtre des Gaules ait pu avoir une influence sur cette décision. Avant 388, Martin a pourtant rencontré, dans ses fonctions, les empereurs Valentinien Ier et, par deux fois, Maxime. La question est donc légitime, même si une réponse apparaît impossible...

    C'est à partir de la fin du IIIème siècle que l'habitude est prise peu à peu de ne plus nommer les grandes villes par leur nom romain mais par le territoire qu'elles commandent. Ainsi Lutèce, capitale des Parisii devient Parisius / Paris et Caesarodunum devient ad Turonos (chez les Turons) / Civitas Turonorum / Turonis / Tours. Martin fut donc évêque de Turonis davantage que de Caesarodunum, comme il est parfois écrit. En 1996, Nancy Gauthier a rédigé un article de 14 pages titré "L'évêque Martin et la ville de Tours". En voici des extraits.

    Martin patron de la cité de Tours. "Ce que Martin, uniquement préoccupé de Dieu et des hommes, n'avait pas fait pour sa cité de son vivant, il le fit après sa mort. Modestement enterré sans aucun apparit dans le cimetière public de la ville, il jouit, après quelques décennies, d'une telle renommée que son successeur Brictio [Brice], quoique sans enthousiasme, est bien obligé d'admettre qu'on célèbre son souvenir dans une petite basilique élevée sur sa tombe. C'est dans la deuxième moitié du Vème siècle que la situation change du tout au tout. L'évêque Perpetuus lance une véritable campagne de promotion sur le thème « Martin, évêque de Tours ». Thème neuf puisque, nous l'avons vu, l'admiration de Sulpice Sévère s'adressait à la figure de l'ascète et du thaumaturge dans ses dimensions universelles et sans référence particulière au siège de Tours. Perpetuus remplace donc le modeste sanctuaire funéraire de Brictio par une immense basilique, pour laquelle il commande des peintures et des inscriptions destinées à exalter les mérites et la puissance de Martin en tant qu'évêque de Tours. Il commande aussi à Paulin de Périgueux une vie en vers où, comme l'a bien montré Luce Pietri, la Vita de Sulpice Sévère est réécrite avec la préoccupation de donner tout son lustre à la cité tourangelle. Désormais, si Martin est l'apôtre envoyé pour évangéliser la Gaule, Tours est l'Urbs Martini. Martin y est « tout entier présent, manifestant de toute sa grâce ses pouvoirs », comme le souligne une inscription près du tombeau. Il est à jamais le patron de la cité dont il fut l'évêque." [...]


    A gauche, Martin couronné par son dieu, détail d'une peinture murale du XIème siècle dans la basilique Hervé (on devine une main tenant une couronne au-dessus de sa tête) [photos Collon-Arsicaud). Au XXIème siècle, du haut de sa basilique Laloux, Martin veille sur la cité de Tours et son diocèse, dont il fut le deuxième évêque au IVème siècle. + autre photo de 2018 prise du haut de la tour Charlemagne + carte postale.

    "A la fin du VIe siècle et grâce à l'exploitation méthodique du souvenir laissé par Martin et des miracles survenus sur son tombeau, Tours est devenue ce qu'elle n'était pas du vivant du héros : une grande ville de pèlerinage, un centre politique. important, une cité ornée de toute une parure de somptueux édifices religieux. Grégoire montre qu'un véritable pôle d'occupation s'est constitué autour de la basilique Saint-Martin, avec baptistère, monastères, logements pour les réfugiés venus bénéficier du droit d'asile, etc. Ses descriptions sont partiellement confirmées par la fouille réalisée dans l'atrium de Saint-Martin où, à une utilisation funéraire aux IVème - Vème siècles, succède à partir du VIème siècle une occupation domestique dense et continue. Mais ce noyau d'occupation se limite à Saint-Martin et à ses annexes. C'est sûrement bien peu de choses en termes démographiques ou économiques. Le renom de Tours ne doit pas faire oublier la modestie de la réalité matérielle. H. Galinié parle ď « une ville sans vie urbaine ». Cette médiocrité n'est nullement l'exclusivité de Tours et montre seulement que, pour penser la notion de ville au haut Moyen Age, nous devons changer nos catégories mentales. Tours est bien devenue, enfin, une « grande » ville, mais, ce qui fait sa grandeur, c'est d'être sanctifiée par la présence du corps de saint Martin. Tours prend place, à l'égal de Jérusalem, parmi les « lieux saints » où Dieu manifeste préférentiellement sa puissance."

    Un grand Martin pour une méprisable cité de Tours ? "Ainsi donc, du vivant de Martin, ce n'est pas Tours qui a fait la grandeur de Martin, ni même y a contribué en quoi que ce soit ; c'est Martin qui faisait la grandeur de Tours. [...] Martin doit son influence à son aura personnelle ; le siège de Tours n'y joue aucun rôle. Il ne sort de l'anonymat que parce que Martin en est l'évêque". Plus tard, raconte Guy-Marie Oury dans "Histoire religieuse de la Touraine", l'auteur d'un sermon pour la fête de saint Willibrord (657-739) dira : "Que dirai-je de toi, cité de Tours ? Tu es petite et méprisable par tes murs, mais grande et digne de louange par le patronage de saint Martin. Qui viendrait chez toi pour toi-même ? N'est-ce pas plutôt à cause de son intercession très sûre que les foules de chrétiens convergent vers toi ?"

    Nancy Gauthier écrit ensuite que : "Au Vème siècle, le processus s'inverse grâce à Perpetuus, dont l'action sera opiniâtrement poursuivie par ses successeurs. Désormais, c'est Tours, sous l'impulsion de ses évêques, qui assure la promotion de Martin et de son culte. Il devient l'apôtre et le protecteur non seulement de la Touraine mais de toute la Gaule, envergure que, quoi que prétende Sulpice Sévère, il n'avait jamais eue de son vivant."


    Un subterfuge pour attirer Martin. 1) Martin ne voulait pas être évêque [Jean-Bruno Gassies, 1827, Collégiale St Martin de Colmar, "La légende de Saint Martin au XIXème siècle" 1997]. 2) Pour qu'il vienne à Tours, un habitant, Rusticius / Ruricius, prétexta que sa femme était malade et demandait à être secourue [Couillard - Tanter 1986 + trois pages sur la vie de Martin à Tours et aux alentours : 1 2 3]. 3) Il implora ensuite Martin de lui pardonner... [Karl Girardet, gravure d'Adolphe Gusmand, LTh&m 1855]. + même scène [tapisserie des Gobelins, Semur 2015].


    Des membres du clergé ont accueilli Martin avec déférence à son arrivée à Tours [Gebhard Fugel, 1900, Allemagne, Wikipédia], mais d'autres ont montré une vive opposition [Nikto - Kline 1987] + les deux planches : 1 2.


    Defensor, l'évêque d'Angers, et d'autres prélats et notables se sont opposés à l'élection de Martin... [Brunor - Bar 2009]
    (+ deux planches : 1 2) + La même scène par Maric - Frisano 1994 : 1 2.


    Emeute à Turonis ! Autre regard sur cette élection de Martin à l'évêché de Tours par Jean Loguevel en cette page :
    "Comme pour saint Ambroise à Milan, cette élection se fait dans un climat proche de l'émeute, et malgré l'opposition des
    notables gallo-romains
    ". C'est illustré, ci-dessus, dans la BD de Proust - Martin, Froissard 1996 + deux planches : 1 2


    Martin ordonné évêque, la foule en liesse à gauche, les évêques contrits à droite [vitrail de l'église de La Translation de Saint Martin à La Chapelle sur Loire, en Touraine, Amand Clément 1892]. + la même ordination sur une miniature du XIIIème siècle [BmT], sur un vitrail vers 1315 de l'église d'Anctoville sur Bosq en Normandie (lien) et sur un vitrail de 1925 de l'atelier grenoblois Louis Balmet dans l'église de Tournon Saint Martin dans l'Indre (lien). .

    Martin est d'abord l'élu des Tourangeaux. A cela, il convient d'apporter un bémol essentiel : une ville n'est-elle pas aussi constituée d'hommes et de femmes ? Guy-Marie Oury commence son second tome de "La Touraine au fil des siècles" sur la ville de Tours (CLD 1977) par cette phrase : "La décision prise en 371 par le peuple chrétien de Tours de choisir pour évêque un ascète qui jouissait déjà d'une réputation de thaumaturge, de préférence à un membre de l'aristocratie cléricale, devait avoir pour la cité des conséquences incalculables." Effectivement, à cette époque où les fidèles élisaient démocratiquement leur évêque, ce sont des habitants de Tours qui sont allés chercher l'ermite en sa retraite de Ligugé et l'ont amené, contre sa volonté première, à occuper le siège épiscopal [+ récit de l'arrivée de Martin à Tours et de son élection, première page écrite par Jacques Fontaine du livre collectif "Histoire religieuse de la Touraine", CLD 1962] . Sans eux, Martin ne serait pas devenu l'évangélisateur permettant aux campagnes gauloises d'adopter la nouvelle religion qui, avant lui et ses continuateurs, n'était que citadine. En cela, la grandeur de Martin a été déclenchée par des Tourangeaux. Et même soutenue par tous les Tourangeaux de l'époque, car il apparaît que les habitants de Turonis ont constamment soutenu leur évêque Martinus. Au point, après son départ, de se montrer très virulents contre son successeur Brice, l'obligeant à plier bagage pour lui donner deux remplaçants, le second Armence relançant enfin le culte de Martin [thèse de Luce Pietri, voir ci-après le chapitre sur Armence]. Pour cela, la première basilique devrait être considérée comme étant celle d'Armence, soutenu par les Tourangeaux, et non comme celle de Brice, chassé par eux.


    Martin obtient la libération des prisonniers du comte de Tours Avitien (par erreur nommé Aretien) [Maric - Frisano 1994] + deux planches : 1 2. + la même scène en trois planches par Proust - Martin, Froissard 1996 : 1 2 3

    Conflit entre l'évêque et le gouverneur de Tours. Pierre Audin, en son livre "Tours à l'époque gallo-romaine" (en fait époque gauloise sous occupation romaine) [édité par Alan Sutton en 2002], Pierre Audin raconte : "Comme les autres évêques de son temps, Martin se considérait comme le défenseur de la cité. C'est ainsi qu'il n'hésita pas à s'opposer au comte de Tours (ou de la IIIème lyonnaise) Avitien, ancien gouverneur d'Afrique et maintenant fidèle de l'empereur usurpateur [pour les Romains, pas pour les Gaulois] Maxime. A ce titre, Avitien pourchassait férocement dans toutes les villes les partisans du défunt empereur Gratien, récemment assassiné. Aussi, lorsqu'il revint à Tours, au terme d'un long périple, suivi d'une cohorte de prisonniers (dont probablement de simples débiteurs du fisc, insolvables, et des colons en fuite) qu'il avait l'intention de faire supplicier, Martin se rendit aussitôt au palais. Mais il faisait nuit, et les portes étaient fermées. Il en fallait davantage pour arrêter l'évêque, qui pria longuement : la légende dit que le comte, averti dans son sommeil par un ange, vint lui-même ouvrir la porte du palais (qui se trouvait peut-être déjà dans l'angle nord-ouest du castrum, là où en 869 on éleva la résidence du vicomte de Tours avant la construction du château comtal). Et Martin parvint à convaincre Avitien et son tribun Dagridus de relâcher les prisonniers. Quelques temps plus tard, Martin pénétra dans la salle d'audience du palais et, si l'on se réfère à la tradition, aurait vu "un démon sur les épaules du comte". Il souffla sur lui et le fit disparaître, ce qui eut pour effet de rendre nettement plus doux le cruel Avitien. Et si celui-ci ne semble pas s'être converti au christianisme, son épouse était chrétienne. Malgré son mari, elle n'avait d'ailleurs pas hésité à faire bénir par Martin une fiole d'huile destinée à soigner des malades."

    Dans son étude de 1996 "L'évêque Martin et la ville de Tours", Nancy Gauthier estime que le lobying répugne à celui qu'elle considère comme un "original un tantinet provocateur". Elle reconnaît certes que cet épisode Avitien montre que Martin est attentif aux Tourangeaux qui l'ont élu et accomplit consciencieusement sa tâche d'évêque. Mais "On ne le voit jamais se soucier de la bonne marche de la ville de Tours ou se préoccuper d'accroître son prestige ou sa parure monumentale. En ceci, il se distingue des autres évêques qui, issus de la classe dirigeante, conservent tout naturellement au service de l'Église les préoccupations de service public qu'ils avaient sucées au berceau. Ce fut certainement une déception pour une partie au moins des Tourangeaux. Mais ce que Martin, uniquement préoccupé de Dieu et des hommes, n'avait pas fait pour sa cité de son vivant, il le fit après sa mort", sous l'impulsion de Perpet, dont le rôle lui apparaît décisif à la fois pour la réputation de Martin et le développement de Tours... Mais Perpet aurait-il existé sans l'action préalable de Sulpice Sévère ?



  6. A Marmoutier, Sulpice Sévère interviewe Martin et c'est un best-seller

    Martin s'installe à Marmoutier. Un an après son élection, Martin, souhaitant prendre du recul avec sa fonction d'évêque et retrouver le retrait de l'ermite entouré de disciples, s'installe à Marmoutier, sur la rive opposée de la Loire, en amont, à environ 3 km des murs de Tours. Le pont en bois reliant la Cité à la rive opposée était probablement encore présent et facilitait le passage (il s'agit du pont n°2 d'après l'étude de Jacques Seigne et Patrick Neury, Ta&m 2007, sachant que plus tard, sous Grégoire de Tours, il n'y avait plus de pont...). Alors que Sulpice Sévère écrit que Martin aurait fondé son monastère dans un endroit qui n'avait "rien à envier à la solitude du désert", les conclusions des récentes enquêtes archéologiques montrent que ce lieu faisait déjà l'objet d'une occupation antique et avait même été récemment réaménagé quand Martin choisit d'y établir son monastère... C'est un exemple prouvé de la tendance à l'exagération de Sulpice Sévère. Martin habita son ermitage jusqu'à son décès, entouré d'environ 80 disciples. C'est le début d'une longue histoire pour ce site qui accueillit un puissant monastère quelques siècles plus tard, dont il reste peu.


    Martin préfère s'éloigner de la ville. [Proust - Martin, Froissard 1996]
    + trois planches présentant l'arrivée de Martin à Tours et à Marmoutier : 1 2 3.


    Martin à Marmoutier [Maric - Frisano 1994].




    Habitat troglodytique de Martin, évêque et moine, et de ses disciples, à Marmoutier : à gauche jadis (XVIIème siècle ?) puis aujourd'hui. Au centre la grotte dite "Le repos de saint Martin" ["Histoire de la Touraine", Pierre Audin 2016] + photo XIXème siècle + article 2011 de La NR avec photo d'extérieur + carte postale avec photo d'intérieur. (même si la configuration des lieux a beaucoup changé, Charles Lelong estime que cette grotte "a bien abrité le sommeil de Martin"). A droite extrait d'une icône orthodoxe. + page archéologie + article d'Elisabeth Lorans "Marmoutier, le premier monastère d'Occident aux portes de la ville" [Ta&m 2007] + deux articles d'Elisabeth Lorans sur les origines du monastère : 1 (2012) 2 (2018) + la fontaine miraculeuse de Martin, ensevelie en 1985 + trois photos : 1 2 3 + vitrail d'Etienne Lobin 1926 dans l'église de Ports sur Vienne, avec Martin soutenant le portail de l'abbaye (lien). Sur Marmoutier, voir aussi ci-après : 2 3.

    Entretiens avec Martin et ses compagnons. La page dédiée à saint Martin sur le site catholique "Nouvelle évangélisation" présente la façon dont l'avocat aquitain Sulpice Sévère (363-410) a rencontré Martin à Marmoutier et s'est entretenu avec lui de sa vie : "Peu de temps après sa conversion, Sulpice Sévère vint à Tours visiter saint Martin. [...] On croit communément que cette première entrevue eut lieu vers l’an 393. Sulpice fut accueilli avec les témoignages les plus touchants de bonté et d’affection, de la part de saint Martin. L’humble évêque le remercia d’abord de ce qu’il avait entrepris en sa considération un si long et si pénible voyage. Il le fit asseoir à sa table : faveur qu’il accordait rarement, surtout aux grands du monde. [...] Ainsi commença pour Sulpice Sévère cette douce familiarité avec notre saint évêque, qui fit l’honneur et la consolation de sa vie. Durant son séjour à Tours, Sulpice étudiait la vie et les vertus de saint Martin, comme le meilleur modèle à suivre ; déjà même il avait conçu le dessein de mettre par écrit tout ce qu’il avait appris des actions de notre illustre évêque. Jamais projet littéraire ne porta plus bonheur à un écrivain : la postérité connaît surtout Sulpice Sévère comme l’historien de saint Martin. Quoique notre saint prélat eût l’habitude de ne jamais parler de lui-même, et de cacher les grâces particulières que Dieu lui accordait, Sulpice cependant affirme qu’il apprit de sa propre bouche une partie des faits racontés dans son histoire. D’autres traits, avec quantité de circonstances intéressantes, lui furent révélés par les clercs de l’Eglise de Tours ou par les moines de Marmoutier. Peu d’auteurs ont eu la même bonne fortune. Aussi son récit peut-il être considéré comme entièrement digne de foi, puisqu’il s’appuie constamment sur le rapport de témoins oculaires, quand il ne reproduit pas les paroles, mêmes de saint Martin. "


    [Proust - Martin, Froissard 1996] + la planche.


    Sulpice et Martin dans le téléfilm d'Arte déjà présenté (ci-avant). Trois couvertures récentes de la "Vita Martini" de Sulpice Sévère (illustrations : Anonyme XVème siècle Budapest, Simone Martini vers 1325 à Assise, Anonyme XIIème Cambrai ou Tournai).

    Sulpice Sévère offre à Martin une extraordinaire célébrité littéraire. Bruno Judic dans un article de 2009 titré "Les origines du culte de saint Martin de Tours aux Vème et VIème siècles" montre l'importance du succès immédiat de la "Vita Martini" : " Le culte des martyrs et des saints part de leur tombeau. Dans le cas de Martin nous avons aussi cet aspect topographique essentiel avec l’action des évêques Perpetuus et Grégoire. Mais il se pourrait bien que le facteur premier dans l'essor du culte martinien ne soit pas le tombeau mais la Vita rédigée par Sulpice Sévère. C’est en effet la diffusion de ce texte à Rome et en Italie qui, seule, peut expliquer la célébrité de Martin dans le contexte romain et italien. Cette célébrité était peut-être si importante qu’elle aurait en quelque sorte fini par rejaillir sur les milieux gaulois et tourangeaux.". En cela, Michel Fauquier le qualifie de "premier saint moderne", dans une étude de 2019. + récit par Sulpice Sévère lui-même (faisant comme si on s'adressait à lui...) du rapide et extraordinaire succès mondial (c'est-à-dire pour l'époque méditerranéen) de son ouvrage, en quelque sorte devenu un best-seller... Alors que Martin, qui sait lire, n'a rien laissé d'écrit et, n'étant pas un orateur, n'a pas laissé de discours ou propos marquants, Sulpice Sévère a comblé, et de quelle façon, ce qui aurait pu être un handicap.

    Quelle crédibilité accorder à Sulpice Sévère ?. L'auteur de la Vita Martini est fasciné par Martin. Il a voulu en faire le reflet occidental d'Antoine le Grand (251-356, décédé apparemment à 105 ans), le premier ermite, en Egypte, père du monachisme chrétien, allant jusqu'à dire que ": “Avec le seul Martin, l’Europe peut se tenir au même rang que l’Egypte”. Ce pourrait être la première utilisation du mot Europe au sens géographique. Nombre des épisodes qu'il relate lui ont été racontés par des disciples eux aussi fascinés par l'évêque de Tours. Son ouvrage est une suite d'épisodes merveilleux qu'il est difficile de croire au pied de la lettre. Or c'est la matière première de ce que nous savons sur Martin. Les historiens s'y sont donc penchés très attentivement, surtout Ernest-Charles Babut et Jacques Fontaine. Cette double page de Charles Lelong en son livre "Vie et culte de Saint Martin" (CLD 1990) en témoigne. Bruno Judic, en cette page de son étude de 2009 conclut pareillement  : "Comme Babut, mais avec une plus grande sympathie pour Martin, Jacques Fontaine s’attache avant tout au texte de Sulpice et part de Sulpice. Comme Babut, il évoque une part éventuelle de fiction. Mais il aboutit finalement à un résultat bien différent. La vérité historique de Martin émerge au sein même de la fiction littéraire. Il peut ainsi distinguer des niveaux de stylisation, c’est à dire des formes de conventions littéraires.". Pierre Courcelle, dans un article de 1970 est très sévère envers Sévère : "Même si Sulpice a des circonstances atténuantes et s'il nous préserve un précieux « noyau historique », l'on ne saurait, je crois, éluder de faire en fin de compte son procès : ne s'est-il pas complu, pour se concilier la masse des lecteurs, à fondre et confondre sainteté et folklore ? N'est-il pas l'un des principaux responsables de l'invasion du « merveilleux » en Occident ? Le succès même de son livre n'a-t-il pas contribué à abaisser le niveau du christianisme pour dix siècles ? "


    En 396, devant la grotte de Marmoutier, Sulpice Sévère présente la première version de son livre à Martin, un an avant sa mort à 81 ans [tableau de René-Théodore Berthon, 1822, musée de Budapest]. Extrait du Catalogue 2016. Ce tableau y est titré "Fondation de l'abbaye de Marmoutier par Saint Martin". Martin, situé à droite, consulterait les plans de la future abbaye de Marmoutier. C'est très peu plausible, car d'une part Martin n'a pas voulu y bâtir une abbaye de type monument, les grottes un peu aménagées lui suffisaient, et d'autre part Martin est vêtu humblement comme le personnage de gauche. Celui-ci est d'ailleurs âgé de 80 ans (en 396) et non de 55 ans à son arrivée à Marmoutier (372), alors que le personnage de droite aurait l'âge de Sulpice en 396, 33 ans. En fait, il s'agit d'une allégorie avec un bâtisseur d'un siècle postérieur, Jean-Baptiste Guizol (1756-1828), montrant à un Martin rematérialisé la chapelle qu'il construisit sur les ruines du clocher de l'abbaye. Mais la rencontre de Sulpice et Martin est un symbole beaucoup plus fort...
    Des illustrations représentant Martin en bâtisseur, en premier lieu de Marmoutier, sont assez fréquentes. Ainsi ces six vitraux : 1 1925 de l'atelier Louis Balmet de Grenoble [église saint Martin de Tournon Saint Martin dans l'Indre, Verrière 2018] 2 John Hayward 1991, dans l'église Saint Martin de Brasted, dans le Kent en Grande Bretagne (+ en cadre élargi) [flickr Jules & Jenny] 3 église Lace Market de Nottingham en Angleterre [flickr Lawrence OP] 4 église de St Florentin dans l'Yonne 5 église de Soulaire en Anjou (lien) 6 atelier Lorin de Chartres 1947 pour la reconstruction de l'église Saint Martin de Barentin en 1947 avec une légende explicite "Saint Martin fondant le monastère de Marmoutier" (lien).


    La "Vita sancti Martini" / "Vie de saint Martin" est un document court à la lecture facile : texte de 16 pages, [lien Communauté
    Saint Martin]. + la version en latin (lien). + les lettres et dialogues sur le site remacle. Les trois lettres et les trois dialogues sont postérieurs au décès de Martin. Le 2ème et le 3ème dialogue laissent la parole à un disciple de Martin, Gallus, qui raconte ce qu'il sait de son maître. Ils sont donc censés donner un autre éclairage que celui de la Vita. + sur une double page, un exemple d'analyse de texte montrant, par des détails, la véracité du témoignage (ici Gallus), et la personnalité de Martin ["Saint Martin apôtre des pauvres", Olivier Guillot 2008]. + article de Sylvie Labarre 2004 titré "La composition de la Vita Martini de Sulpice Sévère".

    Martin est historiquement vrai, contrairement à des saints soupçonnés d'être fabriqués. Même en tenant compte de ses silences, de ses exagérations et de celles de ses sources, Sulpice Sévère a écrit la biographie de Martin d'une façon sérieuse et en cohérence avec d'autres sources. Le personnage qu'il présente a donc existé et a vécu les épisodes racontés, quitte à les corriger de la perception orientée de Sulpice. On est loin d'un personnage ayant surgi tardivement, sans écrit d'époque, comme Gatien de Tours, déjà évoqué (voir ci-avant), ou Denis de Paris (décédé en 258, il n'est cité que vers 520) ou Jacques de Compostelle (cité dans les évangiles et qui serait allé en Espagne, ce qui n'est su qu'après 600 environ), qui peuvent être considérés comme mythiques et sans existence historique. De plus, Sulpice nous raconte la vie en Gaule à la fin du IVème siècle, témoignage très précieux, compte tenu là encore des corrections effectuées par les historiens.


    Deux exemples prouvant l'existence de Martin, en dehors des écrits de Sulpice Sévère et des écrits religieux. 1) Il a été retrouvé à Vienne (sur le Rhône) l'épitaphe d'une femme nommée Foedula enterrée au début du Vème siècle qui rappelle qu'elle avait été baptisée par "sa grandeur Martin" [cité par Charles Lelong en 2000, détails dans l'article de Jean Doignon 1961]. 2) Le documentaire d'Arte de 2016 (voir ci-avant) présente , à Ligugé, une tombe découverte en 1958 avec une inscription montrant qu'elle est celle d'un jeune Wisigoth de 10-12 ans nommé Ariomeres, élève du maître Martin ("domini Martini"). D'après une étude de Francis Salet en 1961, il serait décédé au Vème siècle, après 419, date d'arrivée des Wisigoths, donc au moins 20 ans après la mort de Martin, encore considéré comme le maître [+ étude archéologique de Carol Heitz, 1992].

    Parmi les interrogations, il y a notamment un doute sur la date de naissance de Martin, 316 ou 336, et la durée de son service militaire, 5 ou 25 ans. L'hypothèse de durée longue, usuelle (pourquoi aurait-il été engagé pour cinq années seulement ?), ici prise en compte, déjà adoptée par Grégoire de Tours, rencontre un consensus désormais très large. Sur ce point précis, Sulpice Sévère aurait dit vrai en écrivant que Martin était septuagénaire en 385 et en lui faisant prononcer cette phrase avant sa mort : "Seigneur, si tu veux que je serve encore sous ton étendard, j'oublierai mon grand âge". Il aurait aussi dit faux en estimant que Martin n'aurait fait que cinq ans de service militaire, voulant minimiser le long épisode guerrier (y compris après son baptême), indigne d'un évêque. Certains catholiques ont tendance à éluder le sujet, comme sur cette page, ou à opter pour la durée courte, comme sur une page du site du diocèse de Tours, où, sans indiquer la date de naissance, il est écrit : "à 18 ans, il fut baptisé et quitta peu après l’armée". Plus étonnant, parmi les historiens, Charles Lelong a aussi défendu la durée courte. Et, récemment, Olivier Guillot et Dominique-Marie Dauzet. A l'époque, l'âge moyen de décès était certes bas, mais les septuagénaires ou octogénaires, quoique peu nombreux, n'étaient pas rares.

    Pierre Leveel, dans La lettre martinienne 2006-1 (page 14) résume ainsi les conclusions des historiens : "Les commentateurs s’accordent à écrire qu’après son incorporation difficile, Martin resta plusieurs années dans une sorte de préparation militaire des adolescents, et qu’il ne fut versé dans la militia armata qu’après l’âge de 20 ans. On ne saurait voir Martin que courageux et discipliné, fidèle aux « serments militaires », évitant toutefois avec habilité de donner des gages d’adoration dans la religion qui restait celle de la plupart des soldats romains de l’époque. On comprend, sans qu’un document le prouve, que sa conduite fut appréciée de ses supérieurs, lesquels le jugèrent digne d’accéder à un corps très convoité: « C’est sous l’empereur Constance que Martin est passé des troupes régulières dans le corps d’élite que constituait la garde impériale montée »". Ce doute désormais levé (1700ème anniversaire en 2016, pas en 2036 !) sur la date de naissance en induisai0t un autre sur l'âge de baptême, à 18 ans, à Amiens après le partage du manteau, donc en 334 / 335, ou en 354 / 355. Et ce n'est pas Hilaire qui baptisa Martin, comme c'est parfois représenté, notamment dans un vitrail de Saint Florentin (1528).

    Il y a aussi un doute sur la date de décès de Martin. En un article de 1908 titré "Paulin de Nole, Sulpice Sévère, saint Martin, recherches de chronologie", Ernest-Charles Babut conclut que Martin n'est probablement pas décédé le 8 novembre 397 comme généralement convenu, mais entre novembre 396 et la mort d'Ambroise de Milan, le 4 avril 397 (mars 397 lui apparaît le plus probable), donc presque un an plus tôt (voir aussi ci-après la mort d'Ambroise). Cela n'a pas été retenu par la suite, notamment pas André Chastagnol en une étude de 1984 titrée "Autour de la mort de saint Martin" où il tient pour certaine la date du 11 novembre 397. Plus généralement, ce qui est vrai de la vie de Martinus a-t-il pu transiter autrement que par les écrits de Sulpice Sévère et quelques autres repères historiques ? Par les noms de lieux et les légendes colportées ? A titre personnel, avec mon expérience de généalogiste amateur habitué à soupeser la valeur des dates, la lecture des arguments échangés sur la date de naissance de Martin m'a convaincu de sa naissance en 316. Par contre, pour le décès, je n'ai pas de conviction. Les arguments de Babut ne m'apparaissant pas irréfutables, n'ayant pas trouvé de contre-argumentation (je suppose qu'il y en a ...), je me plie à l'opinion générale du 8 novembre 397.

    Paulin de Nole trait d'union entre Martin et Sulpice. Né dans une riche famille bordelaise, Paulin de Nole (353-431) "souffrait depuis longtemps des yeux et la cataracte commençait à se former lorsque Martin lui ayant touché les paupières avec un pinceau, le mal disparut par enchantement" (lien). Paulin devint évêque de Nole, près de Naples, en 409. C'est lui qui apprit à Sulpice Sévère "l'existence d'un évêque hors-norme à Tours" (lien). Paulin de Nole fut l’un des plus grands poètes latins chrétiens (on a gardé de lui 35 poèmes). Une autre partie de son oeuvre est constituée par de longues lettres (49 ont été conservées) écrites à de grandes personnalités de son époque comme le poète Ausone, saint Jérôme de Stridon, saint Augustin d'Hippone et donc Sulpice Sévère. Paulin eut aussi un rôle dans la diffusion de l'oeuvre de Sulpice Sévère, qui l'écrit lui-même dans ses dialogues : "Celui qui le premier a introduit ton livre dans la ville de Rome, c'est ton grand ami Paulin de Nole. Là, dans toute la ville, on s'arrachait le volume. J'y ai vu les libraires exulter, déclarant que rien n'était pour eux une meilleure affaire, que rien ne s'enlevait plus vite et se vendait plus cher."


    Martin guérissant Paulin [BmT]. Au centre-gauche, Paulin en un vitrail de la cathédrale de Linz (Autriche). Au centre-droit Paulin prêchant [lien]. A droite sanctus Paulinus dans l'actuelle basilique ventant les mérites du livre de Sulpice Sévère [atelier Lorin].


    A gauche, Sulpice Sévère envoie (à Paulin de Nole ?) un messager porteur de son livre sur Martin [BmT, lettrine vers 1325]. Au centre, Sulpice voit Martin en songe puis apprend sa mort [Médiathèque Le Mans, XVème siècle, Maupoix 2018]. Sulpice a fait des émules qui, au cours des siècles, ont rédigé une vie de saint Martin, tel Richer, abbé de Saint Martin de Metz, au XIIème siècle. A droite, il écrit sous l'inspiration de Sulpice qui lui présente son ouvrage [médiathèque d'Epinal, Maupoix 2018]


    [Maric - Frisano 1994]



  7. Martin et Ambroise de Milan : retenue face à l'hérésie priscillienne

    A la fin du IVème siècle, l'église catholique, alors appelée nicéenne, eut à combattre une autre hérésie, le priscillanisme. Une lutte n'autorisant aucun compromis, plus terrible encore que celle contre l'arianisme puisque pour la première fois, des chrétiens ont assassiné des chrétiens. Martin de Tours s'en offusqua, avec un autre évêque, célèbre aussi, Ambroise de Milan. Si Milan reste gouvernée par Rome, les habitants de Turonis et Martinus vivent en Gaule. A cette époque, au IVème siècle, elle a des frontières changeantes, dépendant soit de l'empire romain et de sa capitale Rome, soit, officieusement ou officiellement gouvernée à partir de Trèves, aujourd'hui en Allemagne, par Valentinien Ier, de 364 à 375, par son fils Gratien de 375 à 383, puis par Magnus Maxime de 383 à 388. Selon les époques la [Grande-] Bretagne insulaire et l'Espagne peuvent s'ajouter au périmètre de la Gaule, qui remonte jusqu'à l'embouchure du Rhin.


    A Trèves, Valentinien Ier reçoit Martin sans se lever, un soldat l'avertit que son siège prend feu... A gauche, peinture de Noël Hallé [Musée des Beaux-Arts d'Orléans, lien], à droite vitrail de l'église Saint Martin de Pau [extrait d'une rosace de 24 scènes sur Martin, lien]

    Par trois fois, Martin interpelle l'empereur des Gaules. A son époque, l'évèque Martinus est déjà un personnage très important, ayant une aura, écouté des plus grands. Il s'appuie sur eux pour renforcer son action, en particulier contre l'arianisme. Par trois fois, il se rendit à Trèves, la capitale des Gaules, pour y rencontrer les empereurs successifs, Valentinien Ier et, par deux fois, Magnus Maxime (voir cette page). Les deux dernières rencontres seront délicates, car il s'oppose à ce que Maxime, avec l'accord de l'empereur byzantin Léon Ier, exécute, à Trèves, l'évêque hérétique Priscillien et ses principaux disciples.
    Ascétisme et luxe. Quittant avec quelques disciples son habitat troglodytique de Marmoutier, le moine et évêque Martin part à Trèves rencontrer l'empereur. En haut, centre-droit, il quémande un entretien [Luc-Olivier Merson, Lecoy 1881] devant le palais impérial. En haut à droite, inspiré par un ange, il trouve une porte pour approcher Valentinien [vitrail de l'église de Sorigny en Touraine, Lobin]. + vitrail de la cathédrale de Tours où l'ange montre la porte [baie n°4, vers 1280, Verriere 2018]. Les autres illustrations sont extraites de la bande dessinée de Proust - Martin, Froissard 1996. + quatre planches présentant l'entrevue de Martin avec l'empereur des Gaules Maxime 1 2 3 4. Dans cette séquence, les trois rencontres sont réunies en une seule. + sur la scène du repas, broderie [New York Metropolotan Museum of Art, Maupoix 2018], vitrail de l'église Saint Etienne de Tours vers 1870 [atelier Lobin, commentaire Verrière 2018] et vitrail de l'église St Martin de Nonancourt dans l'Eure (lien).

    En 385, Ithace / Ithacius, évêque d'Ossonoba, essaye de convaincre Martin de la nécessité de condamner Priscillien à mort. [Brunor - Bar 2009] + deux planches consécutives à cette scène : 1 2 + lien. Cette volonté de Martin de séparer les affaires de l'Etat et des Eglises apparaît moderne. Serait-il un précurseur de la loi de 1905 ? Un défenseur de la laïcité ? Un opposant à l'inquisition ?

    La modération de Martin face à l'hérésie priscillienne. En 383, Magnus Maximus, dit Maxime, est proclamé empereur par ses troupes de [Grande-]Bretagne et prend le pouvoir en Gaule et en Espagne. Il règne cinq ans jusqu'en 388, se plaçant dans l'orthodoxie nicéeenne, soutenant notamment Ambroise, évêque de Milan contre les ariens. A la même époque, l'évêque d'Avila, en Espagne, Priscillien (345-385) s'éloigne d'une autre façon des principes nicéens. Il est un mystique chrétien voulant vivre un christianisme proche des origines selon une vision très personnelle. Si, pour son ascétisme il est proche de Martin, il s'en éloigne en s'appuyant sur des livres apocryphes. Il s'ensuit un vif débat qui va mener, pour la première fois, au meurtre de chrétiens par d'autres chrétiens. Ses adversaires, deux évêques espagnols, Hydacius / Hydace et Ithacius / Ithace, jouent avec acharnement le rôle d'accusateurs demandant à l'empereur Maxime la mise à mort de l'hérétique. Convoqué à Trèves, Priscillien est mis en accusation. L'intervention de Martin le sauve momentanément, mais il ne peut rien faire lorsque ce dernier est condamné à mort pour hérésie en 385. Il est décapité à Trèves, avec quatre autres chefs de son mouvement. Priscillien fut ensuite vénéré comme martyr par ses disciples; et, après la chute de Maxime, la secte se répandit dans toute l'Espagne. Son exécution provoqua des déchirements chez les évêques gaulois et les intellectuels chrétiens. Ambroise de Milan est du côté de Martin de Tours, qui refuse de participer à d'autres assemblées sacerdotales. Augustin d'Hippone et Jérôme de Stridon soutiennent la condamnation. Finalement, le pape Sirice proteste aussi contre cette mesure, l'empereur romain Théodose Ier aussi, Hydace et Ithace quittent leur charge d'évêque. Un siècle et demi plus tard, en 563, par un mouvement de balancier, le concile de Braga réhabilite Ithace et condamne très fermement Priscillien. Sous l'influence d'Hydace, plus souple qu'Ithace, et plus tard de Grégoire de Tours, le rôle de Martin dans cette affaire Priscillien est marginalisé.


    Fagot, Mestrallet - d'Esme 1996 + deux planches : 1 2


    Le deuxième rencontre de Martin et Maxime [Brunor - Bar 2009] + la planche.


    Deux illustrations du Lecoy 1881 : "Saint Martin intercède pour les priscillianistes auprès de l'empereur Maxime"
    par Joseph Blanc (+ version vitrail à la collégiale Saint Martin de Beaupréau, en Anjou, lien),
    puis réconforté par un ange [reproduction d'une illustration de livre vers 1500, BmT].

    En son livre "Martin de Tours, Rencontre" (Bayard 1996), Régine Pernoud conclut ainsi sur l'affaire priscillienne : "Elle a pesé lourdement sur Martin : avec raison car elle a représenté au cours des siècles, une tentation permanente à laquelle l'Eglise n'a pas toujours su résister. Il faut remarquer d'ailleurs que lorsqu'elle a succombé en instituant l'Inquisition, cette mesure n'a pas tardé à se retourner contre elle. [... Philippe le Bel et les templiers... Jeanne d'Arc au bûcher... l'Inquisition en Espagne aux XVIème et XVIIème siècle...] Il est significatif à nos yeux qu'à ces mêmes époques le pèlerinage de saint Martin, si fréquenté aux siècles précédents, ait été peu à peu déserté, que son tombeau ait été alors détruit et ses ossements dispersés. Peut-être même si elle fut totalement inconsciente, y-eut-il plus qu'une coïncidence ?". Si Martin a su tracer une limite à son intolérance (ariens, païens, priscilliens), pour ne pas aller jusqu'à la persécution, ses condisciples de tous temps n'ont pas toujours su garder cette mesure. L'intolérance, par ses débordements, nourrit l'exclusion violente.


    A gauche Priscillien enchaîné (lien). Puis, Martin essaye d'empêcher la décapitation de Priscillien [tableau de l'église Saint-Martin de Maimbeville]. A droite, livre de Ramon Chao en 2004 estimant que les restes de Priscillien sont ceux attribués à Jacques de Compostelle

    Révélation : ce seraient les restes de Priscillien qui reposeraient dans la crypte de Saint-Jacques de Compostelle !. C'est même écrit sur la page Wikipédia de Priscillien : "Priscillien a longtemps été honoré comme martyr, notamment en Galice, et dans le Nord du Portugal, où l’on prétend que son corps serait revenu. Certains historiens comme Philippe Martin [en son livre "Les Secrets de saint Jacques-de-Compostelle", Vuibert 2018] considèrent que le corps retrouvé au IXe siècle et identifié comme celui de saint Jacques de Compostelle était en fait celui de Priscillien". Il y a lieu d'en douter, tant les preuves sont minces, mais, après tout, cela apparaît davantage plausible que d'attribuer ces restes à l'un des douze apôtres... Et ça résonne comme une revanche narquoise de Priscillien à ses persécuteurs ! En 2016, Diego Play Augusto, en une solide étude titrée "Le lieu d'enterrement de Priscillien", estime que " Malgré l’ attrait de cette hypothèse, nous ne disposons d’aucune référence qui permette d’ établir une relation entre Priscillien et la ville de Saint-Jacques-de-Compostelle" et il argumente pour proposer un autre lieu.

    En un article de 1913, René Massigli pensait que Martin était très proche des Priscilliens et avait été directement visé par une lettre du pape Sirice en 386-387 "où il est question de ces moines dont on fait des évêques qui tous guindés d'orgeuil courent à l'hérésie". L'auteur réfute l'idée que le prestige de Martin ne soit dû qu'aux écrits de Sulpice Sévère et Paulin de Nole : "Comme sa qualité de moine n'a certainement pas suffi à le distinguer, force est bien d'admettre qu'un prestige spécial, dû sans doute à ses dons personnels, l'environnait". + article de Charles Guignebert, de 1909, sur une étude d'Ernest-Charles Babut traitant du priscillianisme + le chapitre 'Martin et les priscillianistes" du livre de Charles Lelong "Vie et culte de Saint Martin" (1990).

    Ambroise de Milan, un alter ego de Martin ?. Bien que l'un soit d'origine très aristocratique et l'autre d'un milieu militaire moyen, Ambroise, comme Martin, a été élu évêque (de Milan en 374) par la volonté populaire, contre son gré et contre la volonté des évêques voisins. Comme lui il est intervenu pour que Priscillien soit gracié. Toutefois, contrairement à Martin, Ambroise n'avait rien d'un moine ascétique, ayant l'envergure d'un haut dirigeant politique. Il serait décédé le 4 avril 397, après avoir appris le décès de Martin. Il y aurait alors lieu de douter que Martin soit décédé le 8 novembre de la même année, mais plutôt en mars 397, comme l'estime Ernest-Charles Babut (voir ci-avant), voire en novembre 396, à moins que l'erreur vienne d'ailleurs... + texte d'Ambroise sur Martin. L'affaire priscillienne a révélé un axe Martin - Ambroise qui fit contrepoids aux évèques voulant dominer les autorités politiques. Après que le christianisme se soit imposé, ce fut la première crise de ce genre en Europe. Il y en eut bien d'autres depuis, sous diverses formes, penchant d'un côté ou de l'autre...


    A gauche, vitrail de l'église Saint Augustin à Paris réunissant les deux saints (Martin à gauche). Au centre, Ambroise ayant la révélation de la mort de Martin, prieuré saint Martin des Champs à Paris, tableau de Félix Villé. A droite, vitrail de la cathédrale de Bourges, 1214, ou Ambroise asperge d'eau bénite le corps de Martin [Verrière 2018]. + image centrale du retable d'Ambroise et Martin dans la cathédrale de Barcelone, par Joan Matas en 1415 (+ vue d'ensemnble, lien), + vue entière, extraits et étude en deux pages de ce retable par Michel Maupoix en son Maupoix 2018 : 1 2 [Maupoix 2018]. + deux fresques de Simone Martini sur ce songe d'Ambroise, avec récits de Sulpice Sévère et Gilles Berceville dans le livre "Saint martin de Tours" de Sulpice Sévère traduit par Jacques Fontaine aux éditions du Cerf 2016 : 1 2.


    Deux extraits d'une très ancienne mosaïque dans la basilique Saint Ambroise de Milan [photo Wikipedia au centre]. A gauche, même scène qu'au-dessus au centre, Ambroise endormi vit la mort de Martin. A droite il est présent à son enterrement. Cette imposante mosaïque, scène centrale de la basilique milanaise, est ici dans sa reproduction en aquarelle par Henri Toussaint pour le livre Lecoy 1881, qui présente une analyse précise de l'oeuvre. La mosaïque y est datée du IXème, Xème ou XIème siècle, Wikipédia la date des VIème et VIIIème siècle, largement remaniée aux XVIIIème / XIXème siècle. On peut donc supposer que les thèmes traités dans chaque scène viennent du VIème siècle.

    Quittons Milan et son évêque Ambroise en son église pour remonter le temps et revenir à Tours quand l'évêque Martin officiait en son église Saint Maurice (rappel : à l'emplacement de l'actuelle cathédrale). Moins connue que la première charité du manteau partagé à Amiens, la deuxième charité de Martin, aussi appelée "la charité de Tours", "le pauvre de Tours" ou "la messe de saint Martin ou "le miracle du globe de feu" montre l'évêque Martin, en préparation de son sermon, échanger, discrètement, une partie de ses habits avec un pauvre homme. Comme pour la première Charité, où Martin voyait en songe Dieu prenant les formes du mendiant avec sa demi-cape, une vision moralisatrice et christologique apporte une conclusion : Dieu place une boule de feu au-dessus de la tête de Martin lors de son sermon. Dans les deux charités, la seconde scène, importante pour les croyants, peut apparaître accessoire, rêvée, voire inventée. Cette fois-ci, la seconde scène apparaît plus connue que la première et elles peuvent être présentées l'une sans l'autre.


    Scène 1 : la charité de Tours. A gauche, case de Proust - Martin, Froissard 1996 + deux planches : 1 2 (sans le miracle du globe de feu). Au centre, Martin et son souci des pauvres [manuscrit vers 1110, BmT]. A droite reproduction d'une lettrine du livre d'heures du marquis de Paulmy [XVème siècle, BnF, Lecoy 1881]. + le récit qu'en fait Sulpice Sévère en ses "Dialogues" (ce sont des écrits postérieurs à la Vita Martini) + tableau de l'église St Martin de Souvigny en Sologne [1629, Collectif 2019] + image néerlandaise (lien) et, aussi aux Pays-Bas, deux approches inhabituelles, une estampe d'Anton Wierx vers 1550 (lien) et un tableau par un anonyme vers 1560 (lien). Aussi un tableau de Frei Carlos (peintre portugais d'origine flamande) vers 1530, où Martin est accompagné des saints Vincent et Sébastien [musée Alberto Sampaïo, lien].


    Scène 2 : le miracle du globe de feu au-dessus de la tête de Martin. A gauche, tableau "La messe de saint Martin" d'Eustache le Sueur + autre tableau, avec explication (lien), du même artiste montrant une vision de Martin où la vierge, sainte Agnès, Techla, Paul et Pierre lui apparaissent. Ces deux tableaux, aujourd'hui au musée du Louvre à Paris ont été peints, vers 1654, pour l'abbaye de Marmoutier (lien). Au centre, "La messe de saint Martin", tableau du XVIIIème siècle [abbaye St Martin de Mondaye (Calvados), Maupoix 2018]. A droite, vitrail de Max-Ingrand, vers 1960, dans l'église St Symphorien d'Azay le Rideau [Verrière 2018]. + la même scène sculptée en la cathédrale St Martin de Lucques (Italie), sur un reliquaire de l'abbaye de Maredsous en Belgique (lien), sur un tableau d'un anonyme vers 1440 [musée de Allentown, USA, flickr Itinerant Wanderer], un vitrail de l'église St Martin de Baugy dans le Cher et sur un vitrail de la chapelle St Martin de l'abbaye de Bourgueil. + deux vitraux de Touraine, de l'atelier Lobin : 1 Truyes 2 Semblançay (lien) et deux autres de l'atelier Fournier, le père Julien en 1896 et le fils Lux en 1936 : 1 Mareuil sur Cher (atelier Fournier, lien) 2 Chambourg sur Indre + ce dernier vitrail et un vitrail de Rigny-Ussé comparés et commentés par Verrière 2018 + reproduction d'un vitrail du Mans [Lecoy 1881] + tableau de Claude-Amédée Bidot en l'église St Aignan de Meilly sur Rouvre (Jura) + dessin de Giovanni Lanfranco ver 1640 [New York, The Metropolitan Museum of Art, lien] + tableau de Félix Villé à Saint Martin des Champs, Paris vers 1895 + sculpture sur bois, église de Savigny en Véron, Touraine (lien) + image du milieu du XXème siècle + vitrail réunissant la scène 1 de la charité d'Amiens et la scène 2 de la charité de Tours [église de La Roche Clermault en Touraine]. Aussi en un seul tableau de François Fayet 1674 [cathédrale de Montauban, Wikipédia].


    [Maric - Frisano 1994] + la planche.



  8. D'Amboise à Candes, l'évangélisateur Martin et les ruraux de Touraine

      
    Tours et la Touraine sont au croisement de petites et grandes voies dites romaines mais en fait gauloises : "L'opinion générale selon laquelle les Romains seraient à l'origine de l'ensemble du réseau de voies antiques en Gaules n'est pas exacte" (lien Wikipédia) ["Caesaroduno" au centre, "L'Indre et Loire", Pierre Audin, éditions Bordessoules 1982]. + deux planches de Couillard - Tanter 1986 : 1 2 + autre carte (lien).

    L'évangélisation de la Touraine. Les Tourangeaux et Tourangelles sont aussi bien les habitants de Tours que ceux de la Touraine. Si les premiers ont été dès le début acquis à Martin, les seconds se sont montrés rétifs et attachés aux cultes ancestraux. Celui qui est nommé "l'apôtre de la Gaule" a le premier évangélisé les campagnes gauloises et ses multiples disciples ont poursuivi son action durant deux ou trois siècles, les royaumes Francs étant alors christianisés. En sa thèse, page 796, Luce Pietri présente une carte des monuments chrétiens en Touraine au VIème siècle. En pages 793 à 795, sont indiquées les églises rurales créées par les évêques Martin (Langeais, Saunay, Amboise, Ciran la Latte, Tournon Saint Pierre, Candes + carte C. Lelong 2000]), Brice (St Julien de Chédon, Brèches, Pont de Ruan, Brizay, Chinon), Eustoche (Reignac, Yzeures, Loches, Dolus), Perpet (Montlouis, Esvres, Mougon, Barrou, Balesmes, Vernou), Volusien (Manthelan), Injuriosus (St Germain sur Vienne, Neuillé *, Luzillé), Baud (Neuillé *), Euphrone (Thuré, Céré, Orbigny) et Gregoire (Artanne, Joué lès Tours, Mareuil sur Cher, Pernay, Le Petit Pressigny). * : Neuillé Pont Pierre ou Neuillé le Lierre. + article d'Elisabeth Zadora-Rio "Lieux, espaces et territoires de la Touraine" de la fin du IVème siècle à la fin du XIIème [Ta&m 2007].

    Amboise, première église créée par Martin. Ambacia / Vicus Ambatiensis / Amboise est l'ancienne capitale des Turons, d'avant la conquête romaine et la création de Caesarodunum / Tours. "Vers 374, Martin y envoya un de ses prêtres, nommé Marcellus, et lui recommanda à plusieurs reprises de détruire ce repaire d'idolâtrie. Mais une armée aidée de la population entière et donc encore moins de quelques faibles moines ne pouvait renverser ce monument imposant : une tour ronde construite en pierre de taille et en forme de pyramide. Las d'attendre, Martin se rendit lui-même à Amboise. Il passa une nuit à prier. Le lendemain matin, un ouragan très puissant se déchaîna et démolit entièrement le temple. "Je tiens le fait de Marcellus, qui en fut le témoin", dit Sulpice Sévère. Aussitôt, Martin fit élever à la place une église, peut-être à l'emplacement de l'actuelle église Saint-Denis, et fonda ainsi la première église rurale de Touraine, comme l'atteste Grégoire de Tours. Puis vinrent d'autres paroisses. Elles se situaient loin du chef-lieu de diocèse, et constituaient en fait des relais spirituels dirigés par un clerc. Une moitié se situe sur un cours d'eau : Candes au confluent de la Loire et de la Vienne, Amboise et Langeais sur la Loire. L'autre moitié se situe sur le plateau, deux au sud, Ciran et Tournon Saint Pierre et une au Nord, Saunay. " (document, pages 46, 47)

      
    La destruction du temple d'Amboise vers 375 (début de l'épiscopat de Martin) [Maric - Frisano 1994] + planche + intérêt patrimonial de ce temple ["Magazine de la Touraine" n°62, 1997]. Il subsiste en Touraine, en bord de Loire, à 20 km de Tours en aval, une tour du IIème ou IIIème siècle, de 30 mètres de hauteur : la pile de Cinq-Mars, qui, heureusement, n'était pas un temple païen... Mais, plus tard, on l'a cru puisqu'au Moyen-âge on tenta de la vouer à Saint Nicolas... {J.-M. Couderc "La Touraine insolite" 1, 1989] + gravure LTh&m 1855 + lien RACF.

    La méthode Martin. Sur la page titrée "Qui était saint Martin ?", Jean Loguevel : " On a souvent dit que saint Martin avait fondé les paroisses rurales de France. C'est un raccourci qui est en partie vrai, mais qui risque de cacher la vérité... Comme l'ont très bien observé le très sérieux Jacques Fontaine et Luce Pietri, historienne remarquable de Tours, saint Martin a fondé, à l'époque, une "communauté nouvelle" centrée sur la prière certes, mais, tournée vers la compassion et l'évangélisation. Les villages et les campagnes sont évangélisés par ces missionnaires. Quand les conversions se produisent, on fonde sur place une église ou un ermitage et on laisse une petite "succursale" de la communauté nouvelle constituée de moines et de convertis. Avec le temps, elle se transformera en “paroisse”. Ainsi, “chacun, quel que soit son état, quelle que soit sa mission, et en quelque lieu du diocèse qu'il exerce celle-ci, conserve le sentiment d'appartenir à une communauté dont Martin est l'Abbé autant que l'Evêque”. Il semble en effet que Martin n'ait pas seulement agrégé des moines, au sens que ce mot revêt aujourd'hui. Autour de lui, se sont également développées diverses formes de vie chrétienne, engagées et communautaires, comme en donnent le témoignage Paulin de Nole et Sulpice Sévère, grands propriétaires de 'Aquitaine. Une fois convertis, ces notables mariés constituent en effet autour d'eux des communautés laïques et religieuses, vivant selon l'esprit de saint Martin. Cet esprit renvoie en premier lieu à l'amour du prochain (cf le pauvre d'Amiens, et l'homme auquel il donne ses habits dans la sacristie, alors qu'il est évêque, le baiser au lépreux à Lutèce...). Cet esprit comprend encore compassion pour les malades, évangélisation, espérance et confiance en l'infinie bonté du Rédempteur, recours à la prière contre les embûches du démon. "


    A gauche, "Saint Martin prêchant dans les bois de Touraine" par André Beauchant (1873-1958) (document, page 64) [MBAT]. A droite tableau de Félix Villé (1819-1907) [église Saint Martin des Champs à Paris (lien)] + sur le même thème un vitrail [église St Martin de Ligugé, Semur 2015], un vitrail [église St Martin d'Olivet en Orléanais (lien) et un tableau [Anonyme XVIIème siècle, cathédrale de Tours, Maupoix 2018]. + image XXème siècle montrant Martin et le rôle des moines et prêtres dans l'encadrement de la population.

     
    A gauche, après un violent orage calmé par Martin, une fontaine jaillit pour laver ses plaies [église Saint-Martin de La Chapelle Blanche Saint Martin, atelier Lobin 1900/1912, lien). A droite résurrection d'un enfant [église Saint Martin de Marcilly en Gault, vitrail de Julien Fournier 1895, lien]

     
    Hypothétique passage de Martin : l'exemple de la chapelle Saint Laurent de Veigné, à 10 km au sud de Tours. "Selon la tradition locale, un édifice païen protégeait une fontaine sacrée, vénérée par la population des environs. Saint Martin y vint et détruisit l'édicule, qu'il remplaça, sur la source même, par un modeste oratoire en bois "au toit de chaume", qu'il dédia à Saint Laurent. Cet oratoire fut remplacé vers le XIème siècle par un édifice en pierre, reconstruit au XVIème siècle : c'est l'actuelle chapelle, désaffectée depuis 1867. Un petit édicule maçonné abrite la source, tout contre l'abside de la chapelle. Jusqu'à la dernière guerre, la source fut fréquentée par les malades atteints de dartres. Bien que la fontaine soit comme la chapelle dédiée à Laurent, le site reste fortement imprégné du souvenir de saint Martin, dont chaque pèlerin évoquait le nom". Ces propos de Pierre Audin paru en son étude de 1997 "Les fontaines martiniennes en Touraine", repris en 2017 dans un article de La NR et sur une page du site Monumentum, sont contredits par la page Wikipédia : "Cette légende, probablement basée sur une inscription présente au-dessus de la baie axiale de l'abside, doit être prise avec beaucoup de précautions. Il est plus probable que cette inscription presque illisible maintenant, attribuait la construction de la chapelle au chapitre de Saint-Martin, à l'époque romane". En d'autres lieux de Touraine et d'ailleurs, le passage de saint Martin, le Martinus d'origine ou un continuateur dévoué, baigne dans un hallo de mystère, renforcé par le charme des vieilles pierres. + deux photos : 1 (la source, derrière la chapelle) 2 (entre séquoia et saule pleureur) + dossier Saint Laurent de Veigné.

    Partout en Touraine ? Albert Lecoy de la Marche, en son livre de 1881, est un de ceux qui élargissent à l'extrême le champs d'action de Martin : "Nous retrouvons encore la trace du passage de Martin dans plusieurs autres localités de son diocèse, notamment à Neuilly, où il releva par la vertu du signe de la croix un arbre tombé qui encombrait la voie publique, arbre dont les fidèles arrachèrent plus tard l'écorce pour s'en faire des remèdes ; à Martigny ou Port-Martigny, près de Tours, où il alla souvent prier dans un oratoire qui subsistait encore au temps de Grégoire ; à Notre-Dame de Rivière, ancienne dépendance de Marmoutier, à laquelle ses visites firent une célébrité ; à Saint-Senoch, où un religieux de ce nom trouva, avec des ruines de constructions romaines, une vieille chapelle également fréquentée par lui, et la restaura. Il est probable que le saint pontife ne laissa pas en Touraine un seul bourg, ni surtout une seule église, sans y porter la lumière ou l'encouragement : une foule de légendes, pieusement conservées dans le pays, pourraient venir à l'appui de cette proposition. Nous voudrions avoir plus de détails sur le bien moral et matériel que sa présence produisit, sur l'état de ces chrétientés naissantes que sa prédication avait fait surgir dans les campagnes tourangelles, sur les progrès ou les réformes amenées par ses visites. Son biographe, malheureusement, ne nous en parle pas ; ébloui par l'éclat de ses miracles, il néglige presque tout le reste, et nous prive de renseignements qu'il devait à coup sûr posséder, mais qui avaient à ses yeux moins de prix.". Même s'il est vrai que Sulpice fut loin d'être exhaustif, les historiens modernes, notamment Luce Pietri, sont beaucoup plus réservés sur la prise en compte de ces indices...

    Sur un arrière-plan de destruction de statue romaine, Martin évangélise à la fois le citadin de Tours et le rural de la Touraine [Luc-Olivier Merson, Lecoy 1881, frontispice]. A droite, Martin prêche la lumière et repousse les ténèbres [1987, église de Dolni Loucky en République Tchèque, lien].

    Candes, dernière étape de l'itinéraire de Martin. A 81 ans, Martin était encore actif. Avec ses disciples, il avait parcouru une cinquantaine de kilomètres pour calmer une querelle entre clercs dans le bourg de Candes, maintenant appelé Candes Saint Martin, où il avait créé une église. Malade, il y mourut le 8 novembre 397. Refusant qu'il soit enterré sur place ou amené à Ligugé, son entourage tourangeau en pleine nuit subtilisa le corps de Martin pour le ramener par la Loire à Tours. Sur le passage de l'embarcation, la végétation aurait refleuri, les oiseaux auraient chanté des louanges comme un dernier hommage, c'est devenu l'été de la Saint Martin (autre lien). En présence d'une foule importante, Martin est enterré le 11 novembre. A cette époque de vénération de reliques (aggravée par Hélène, la mère de Constantin Ier, lien), l'acte consistant à garder et rester maître du corps d'un déjà saint n'était pas désintéressé, mais il témoigne, une fois de plus, de l'attachement des Tourangeaux à leur évêque. Candes a ensuite honoré Martin, qui y avait élevé une église dédiée à saint Maurice, avec une imposante collégiale Saint Martin, des XIIème et XIIIème siècle, classée monument historique dès 1840, avec un riche décor, notamment en son entrée.


    La mort de Martin à Candes le 8 novembre 397. A gauche, vitrail de Lux Fournier 1955 [église de Beaumont la Ronce en Touraine, Verrière 2018]. A droite case de Maric - Frisano 1994 + deux planches : 1 2. + gravure [LTa&m 1845] + gravure sur un dessin de Jacques-Emile Lafon [Lecoy 1881]. + fresque de Simone Martini dans la chapelle Saint Martin à Assise, vers 1325 + fresque de Johannes Aquila 1392 dans l'église de Martjanci en Slovénie (lien) + quatre tableaux : 1 [Fidelis Schabet 1846 dans l'église St Martin d'Unteressendorf en Allemagne, Wikimédia] 2 [István Dorfmeister, Hongrie] 3 [Gebhard Fugel, 1900, Allemagne, Wikipédia] 4 [anonyme français XVIIIème siècle] + deux vitraux : 1 église St Martin le Grand d'York en Grande Bretagne, 1437 [flickr Lawrence OP] 2 église St Martin de Vendhuile en Picardie (lien). + deux illustrations de Semur 2015 : 1 (vitrail de l'église St Etienne de Chinon, atelier Lobin (+ son double très proche en l'église de Saint Patrice, en Touraine, lien) 2 (bannière de l'église Saint Martin de Landivy en Mayenne).
    Non recuso laborem. Les paroles de Martin prononcées avant de mourir "Non recuso laborem" ("Je ne refuse pas le labeur") renvoient à la force de caractère dont il faut faire preuve dans l'adversité. Elles ont acquis une certaine célébrité, comme en témoignent cette fresque de 1864 dans l'église St Brice de Montbazon en Touraine ou ce vitrail de l'abbaye d'Ampleforth en Angleterre [flickr Lawrence OP] ou cette image d'origine indéterminée [flickr Monceau]. + cinq blasons ou logos : 1 commune de Viviers lès Montagnes dans le Tarn 2 collège de Douvres en Angleterre (lien) 3 collège St Martin de Balacain aux Philippines (lien) 4 institution St Martin de Tours à Buenos Aires en Argentine (lien) (aussi un haut-relief de la bibliothèque Agustinana de cette ville, lien) 5 école St Martin à Johannesburg en Afrique du Sud (lien). Nombreux sont aussi les évêques à afficher cette devise sur leur blason, tel celui du bien nommé Mgr Aron Marton, évêque de Transylvanie en Hongrie (lien).


    A gauche, le corps de Martin évacué par une fenêtre [Proust - Martin, Froissard 1996] + les deux dernières planches: : 1 2. + la même scène en une gravure reprenant un vitrail de Candes [Lecoy 1881, d'après un dessin de Claudius Lavergne] + fresque de l'église Saint Martin de Vic, en Berry, XIIème siècle, [Maupoy 2018]. A droite retour du corps à Tours par la Loire, gravure de Luc-Olivier Merson [Lecoy 1881 + esquisse, Musée de Moulins] + tableau du même bateau, sous l'angle arrière, de Gebhard Fugel 1900 (Allemagne) [Wikipedia]. + gravure [LTh&m 1855]. + vitrail [cathédrale de Chartres]. Au centre l'évacuation et le retour [lettrine milieu XIVème siècle BmT].


    Photos de la collégiale de Candes (lien photo de gauche) + page sur Candes + photo en vue élargie [flickr Ludovic Grenu] + photo en vue aérienne + six photos des décors : 1 2 3 4 5 6 + gravure XIXème siècle avec en avant-plan un "paquebot de la Loire" ["Histoire de la Touraine" Pierre Leveel 1988] +  trois gravures LTh&m 1855 : 1 2 3 + gravure Lecoy 1881 + gravure d'Albert Robida 1892 + une page du Magazine de la Touraine n°63 (1997) montrant que la collégiale était une église-forteresse. + quatre illustrations extraites de la thèse de Claude Boissenot 2011 (699 pages, 22 Mo) : 1 2 3.

    Là où Martin serait mort...

    A-t-on conservé le lieu où Martin est mort ? C'est possible, d'après l'article de Bertrand Lesoing dans le Collectif 2019 : "L'édifice de la fin du XIIème siècle est construit sur un site particulièrement malcommode, marqué par une forte déclivité. Plusieurs aménagements ont été nécessaires pour surmonter cet obstacle naturel. On peut se demander si la décision de construire un édifice d'une telle ampleur sur un site aussi accidenté ne s'explique pas par la volonté de conserver, pour reprendre l'expression de Grégoire, le lieu saint, gardant la mémoire des derniers instants de Martin." Ce même article explique que la collégiale dépendait de l'archevêché de Tours et non de la collégiale Saint Martin de Tours. Ainsi l'autorité épiscopale, repoussée sur les lieux saints de Tours et Marmoutier, s'exerçait sur un autre sanctuaire martinien chargé d'une force symbolique.



  9. Martin apôtre bagaude saccageur du patrimoine gaulois


    A gauche "Au temps des royaumes barbares", série "La vie privée des hommes", Hachette 1984, dessin Pierre Joubert
    Au centre et à droite, "Histoire de la Bretagne", textes Reynald Secher, dessins René le Honzec, tome 1 RSE 1991

    Les révoltes bagaudes. Du IIIème au Vème siècle, la Gaule est traversée par une guerre civile larvée qui voit des parties rurales importantes de son territoire (jusqu'aux deux cinquièmes) refuser de payer l'impôt de l'empereur et vivre de diverses manières, notamment autarcie et brigandages. Cela s'appelle les bagaudes, les insurgés sont les bagaudés. Ce phénomène a des conséquences importantes pour la sécurité du pays, aussi très menacé par les Barbares. Il est en effet difficile d'entretenir une armée quand les impôts rentrent mal. Vers 450, Attila a essayé en vain de s'appuyer sur les bagaudes, qui, in extremis, s'étaient ralliées à son ennemi Aétius. La fièvre était retombée, mais les bagaudes subsistaient. Elles ne disparaîtront qu'avec l'arrivée des Francs autour de l'an 500, plus tôt en Touraine, vers 448 d'après Luce Pietri [sa thèse, page 103]. L'état d'esprit bagaude est donc encore présent quand Martin devient évêque en 371. Auparavant, il s'était d'ailleurs heurté à une bagaude, dans les Alpes. C'est l'épisode dit "des brigands" ainsi résumé pour la première illustration ci-dessous : "En traversant les Alpes, Martin s'égara et tomba sur des brigands. Les bras en croix, il est attaché par les poignets à un arbre, un homme lève sur lui une hache qu'un autre retient ; un troisième, une lance à la main, se tient près de lui. Resté seul avec l'un des bandits, il va le convertir." .


    Martin victime de brigands de bagaude. Ci-dessus, vitrail de la cathédrale de Chartres (lien) + vitrail de l'église St Martin de Les Bordes en Orléanais. Ci-contre, en haut extrait de la même scène par Mestrallet - Fagot - d'Esme 1996 + deux planches : 1 2 ; et dessous autre extrait par Brunor - Bar 2009 + deux planches : 1 2. + planche de la même scène par Maric - Frisano 1994 + par Proust - Martin, Froissard 1996 : 1 2.


    Maurice Bouvier-Ajam, dans "Les empereurs gaulois", 1984, estime que Martin est bien reçu en pays Bagaude : "Les évangélisateurs sont manifestement mieux reçus et écoutés en pays bagaude. Saint Martin (316-397), ce soldat pannonien qui quitte l'armée romaine pour entrer dans "l'armée du Christ", cet ascète qui deviendra malgré lui évêque de Tours, cet humble qui fait trembler les puissants, est et veut être l'apôtre des pauvres et des déshérités. A Amiens, en plein hiver, il fend son manteau en deux pour couvrir les épaules d'un miséreux. Il dénonce les survivances du paganisme comme responsable de l'oppression sociale et ne ménage pas ses critiques aux "seigneurs évêques" trop riches et trop orgueilleux des grandes cités.". Dans un pays soumis depuis des siècles à l'oppression romaine, régulièrement secoué par des révoltes, en un territoire divisé par le séparatisme bagaude, la destruction des statues romaines et des temples romains a été accueillie comme un soulagement, même si cela s'accompagnait du refus des croyances celto-gauloises, il est vrai moins (officiellement) vivaces et omniprésentes.

    Eradiquer les anciennes croyances pour imposer la sienne. Cette volonté de repartir sur de nouvelles bases, de changer de civilisation, de ne rien conserver du passé amène Martin à détruire les représentations du passé qu'il estimait "consacrées au démon" (Sulpice Sévère V.2 13.1). Dans un chapitre titré "Saint Martin christianise énergiquement les campagnes", Pierre Audin écrit en son ouvrage "Histoire de la Touraine" (Geste Editions, 2016) que l'évêque Martinus monta des expéditions "contre les temples païens qui subsistaient dans la région, tout en opérant des miracles et en christianisant les fontaines sacrées des Gaulois : il intervint ainsi à Candes, à Tournon saint Pierre et à Saunay, trois villages aux limites de son diocèse où il fait construire une église après avoir détruit le temple. A Amboise, Martin renverse une colonne votive...".

    Les faits de ce type étaient multiples, Langeais, Amboise, Levroux, Chisseaux, Autun, Châtres... Arthur Auguste Beugnot dans son "Histoire de la destruction du paganisme en occident" (1835) (lien), s'appuyant sur la "Vita Martini" de Sulpice Sévère : "Martin déployait dans les deux provinces qu'il avait choisies pour théâtre de ses exploits une ardeur belliqueuse qui ne cessa qu'avec sa vie". Luce Pietri, dans le colloque 1997 de Tours dédié à Martin lui attribue une stratégie militaire où "aux côtés du chef chaque soldat combat à son rang sur le champ de bataille" : "Car Martin a déclaré la guerre aux temples, avec pour premier objectif leurs destructions. Chaque fois qu'il le peut, il s'efforce de convertir d'abord les paysans par sa prédication et de les amener ainsi par la persuasion à renverser eux-mêmes les sanctuaires païens. Mais il se heurte en de nombreux cas à la résistance des ruraux attachés aux dieux de leurs ancêtres ; et c'est donc au contraire par une démonstration de puissance, dans une épreuve de force à l'issue de laquelle doit éclater la supériorité du Dieu des chrétiens sur les idoles, qu'il entend frapper les esprits et les amener à la loi du Christ."


    A gauche et à droite, gravures sur bois. Une idole païenne est décapitée [XVIIème siècle, lien], un arbre sacré est abattu (lien). Au centre, vitrail réalisé en 2003 par Norbert Pagé (1938-2012) dans l’église Saint-Martin de Marcé-sur-Esves présentant "Martin évangélisant les campagnes en brûlant les temples des faux dieux" (lien). + tableau de Franz Anton Zeiller 1753 dans l'église Saint Martin de Sachsenried en Allemagne (lien) + scène brodée anciennement dans la basilique Saint Martin de Liège, XIVème siècle. .


    Ce superbe vitrail (atelier Lobin, 1904) de l'église de La Chapelle Blanche Saint Martin (en Touraine) exalte la destruction d'un beau temple et d'un bel arbre avec l'encouragement de gentils petits anges guerriers... (liens : 1 2). Au fronton du temple en démolition l'inscription Tarvos Trigaranos désigne un dieu celte / gaulois, représenté par un taureau accompagné de trois grues (+ modele de l'image du fronton, lien). + autre vitrail de cette église et de l'atelier Lobin. Sur la vidéo de cette page, Bruno Judic essaye de relativiser la brutalité de ces deux scènes en espérant convaincre qu'il y a là, non pas de la violence, mais de la miséricorde... C'est l'occasion de signaler que Martin est souvent appelé "le miséricordieux", notamment dans l'église orthodoxe ; à ce sujet, on pourra lire ce document de David Gilbert (lien) (qui ne cite pas les démolitions et abattages comme des exemples de miséricorde).

    Un prosélytisme violent. Le patrimoine gaulois, qu'il soit bâti religieux (temples dits "païens"), statuaire religieux (désignés comme "idoles") ou arboré (arbres ancestraux ayant le malheur d'être sacrés) est la cible de Martin et ses disciples. Seul leur dieu doit exister, les autres doivent disparaître. Des temples gaulois appelés fana (fanum au singulier), il ne reste que des soubassements. On en compte près de 700 qui ont laissé des traces, comme le montre Yves de Kisch dans un article de 4 pages de "Science et Vie Hors Série n°224 de 2003 (ici la première double page). Ce désastre patrimonial enclenché par Martin en Gaule est rarement souligné. Je n'en ai trouvé qu'une seule mention, en un article, non signé, du Magazine de la Touraine n°62, en 1997. Les historiens, en leurs écrits, semblent l'ignorer. Quant à se préoccuper des arbres...

    Des églises bâties sur des temples. Camille Jullian, dans "Histoire de la Gaule", 1920, admirateur de celui qu'il nomme "le principal héros du christianisme triomphant", confirme en lui donnant raison : " Il s'arrêtait dans les villages, allait droit au temple païen avec la troupe de ses disciples, convoquait ou ameutait le peuple, prêchait avec sa vigueur coutumière, c'était souvent la conversion subite et spontanée de la foule, le temple attaqué, les idoles mises en pièces, les murailles renversées, les pins sacrés abattus. Mais c'était parfois aussi, quand les paysans se montraient récalcitrants, de vraies batailles, et peut-être les soldats de l'empereur accourant pour prêter main-forte à l'évêque. En sa qualité d'apôtre, Martin tenait moins à convaincre qu'à vaincre, et la liberté des consciences ne l'intéressait guère. Mais il ne détruisait que pour rebâtir aussitôt. Des oratoires chrétiens se dressèrent sur les ruines des temples ; des prêtres de Marmoutier étaient laissés pour les desservir ; et les dévots des villages, au lieu d'être obligés à de longues courses pour aller adorer leur nouveau Dieu en l'église épiscopale, lui apporteraient leurs prières et leurs voeux par les chemins familiers du terroir et aux places traditionnelles de leurs assemblées : on avait changé la nature de leur divinité, mais on n'avait point touché aux sentiers et aux lieux de culte.". Parfois, des indices confortent cette appréciation, ainsi au mont Beuvray, dans le Morvan selon ce récit extrait de la page titrée "La fin du Paganisme en Gaule, les Temples remplacés par les églises". Toutefois, dans le Spécial Historia n°24 de 2015, Bruno Dumézil tempère ce jugement pour les monuments importants : "En réalité, l'implantation d'une église dans un ancien sanctuaire représente un phénomène rare. D'abord les lois romaines stipulent que tous les temples majeurs appartiennent à l'empereur. Or ce dernier n'a guère envie d'aliéner son patrimoine immobilier. Il faut ensuite considérer l'architecture des lieux. Un temple païen a pour vocation d'abriter la statue du dieu ; dans cet espace étriqué et voué au silence, les foules n'ont pas leur place. A l'inverse, les assemblées chrétiennes nécessitent des édifices spacieux et une bonne acoustique". Cela semble peu convaincant, car le temple apparaît détruit, ne gardant que ses fondations sur lesquelles l'église est construite avec les matériaux d'origine, dans une nouvelle configuration. Grégoire le Grand, pape de 590 à 604, l'a même écrit : " Il faut que les sanctuaires voués au culte des faux dieux soient consacrés au culte véritable, pour que les païens convertis l'adorent dans les lieux mêmes où ils avaient l'habitude de venir".


    Vitré (Ile et Vilaine) (lien).

    Condat sur Trincou (Dordogne), IIème siècle (lien)

    Origine inconnue (lien)
    Voici, en quelques sculptures ayant échappé à la destruction, une "idole païenne" facilement reconnaissable, le dieu tricéphale gaulois (passé, présent et avenir ?). Cette divinité aurait été détournée par l'église catholique pour représenter la Trinité en des "trifrons", voir cette page ou celle-ci. Pour en savoir davantage sur les dieux gaulois, on se reportera à la page de Jean-Louis Brunaux titrée "La religion gauloise".

    Martin hors-la-loi. Certes, les césars et empereurs régnant sur la Gaule à partir de Constantin Ier étaient chrétiens (sauf Julien de 355 à 363), certes l'empereur Gratien avait procédé entre 375 et 383 à la séparation du paganisme et de l'Etat, certes, le 8 novembre 392 (Martin a 76 ans), l'empereur Théodose avait prohibé la pratique du paganisme dans tout l'empire. Mais, même si en campagne les bagaudes ont estompé la domination romaine, détruire le bien d'autrui, privé ou public, était répréhensible à cette époque où s'appliquait le droit romain. Albert Lecoy de la Marche le reconnaît : "Saint Martin n'avait ni mandat ni permis ; il violait les lois de son temps" [Lecoy 1881, page 335]. C'est donc en hors-la-loi, comme un brigand de bagaude, que Martin s'est comporté, détruisant au nom de son dieu, comme les conquistadores le firent des siècles plus tard en conquérant l'Amérique. Il fallait que disparaisse la culture gauloise pour que s'impose l'idéologie chrétienne. L'humilité et la persuasion de Martin et ses continuateurs, soutenues parfois par des actes de fermeté et de brutalité, furent plus efficaces que des opérations armées.


    Destruction d'un temple de Jupiter [Luc-Olivier Merson, Lecoy 1881] (l'auteur s'est inspiré de la statue de Zeus / Jupiter Olympien par Phidias, illustrée en 1815 par Quatremère de Quincy). + sur le même thème, illustration d'origine indéterminée (lien), + tableau de Félix Villé en l'église Saint Martin des Champs à Paris, + vitrail de l'église de Noyers sur Cher, Loir et Cher [Julien Fournier 1886, Geneste 2018]. + deux vitraux de destruction de temple : 1 [Romilly sur Seine dans l'Aube] 2 [Nonancourt, en Normandie].

    L'église catholique ignore ou cache cette face sombre de Martin. Dans l'ouvrage "Saint Martin XVIème centenaire" (CLD 196), Guy-Marie Oury, moine de Solesme, minimise exagérément : "La campagne de destruction ne porterait que sur cinq ou six ans de l'épiscopat de Martin, celles qu'a connues Sulpice Sévère. Quand Martin, à la fin de sa vie, ordonne une destruction, c'est parce que les lois impériales le requièrent et que les autorités publiques ont reçu des ordres à ce sujet". Donc durant les 21 premières années de son épiscopat, il n'y aurait pas de destruction, puis sous le prétexte d'une interdiction de culte, Martin, aurait parcouru la campagne pour détruire les temples, ce qui va bien au-delà du refus du paganisme... La loi du 8 novembre 392 (texte exact, lien) ne recommandait pas du tout de détruire des temples ou abattre des arbres.

    Martin a ainsi été un vecteur de christianisation des bagaudes, il a donné l'impulsion de la christianisation des campagnes. L'anecdote suivante, relatée par Bruno Pottier, est caractéristique : "Le culte dédié à un bandit à proximité de Tours supprimé par Martin vers 370 peut avoir été dédié en fait à un chef Bagaude de l’époque d’Amandus et d’Aelianus ou à un célèbre brigand local. Le maintien de pratiques d’inspiration celte de cultes héroïques dans la Gaule de l’Antiquité tardive ne serait en effet pas étonnant. On peut évoquer un parallèle relatif à une autre région de l’Empire. Nicetas, évêque de Remesiana dans le pays des Besses des Balkans, évoque à la fin du IVème siècle, parmi les erreurs païennes locales, le culte rendu à un paysan pour sa force exceptionnelle. Supprimer un culte dédié à un bandit permettait à Martin d’imposer l’exclusivité de son patronage sur les populations locales lors d’une période marquée par une forte agitation sociale. Martin de Tours est intervenu en effet à plusieurs reprises vers 370 pour protéger la population de son diocèse contre les abus de fonctionnaires".

    Maurice Bouvier-Ajam va dans le même sens : "Grâce à lui et ses disciples, la "bonne parole" est entendue des bagaudes, les fortifie dans leur volonté d'indépendance, mais adoucit leurs moeurs, les décide parfois à accepter une certaine frugalité et à renoncer à des expéditions profitables. L'église bagaude se fait éminemment populaire, charitable, le prêtre étant proche de ses ouailles, guide moral, source de réconfort, éducateur des enfants et souvent des adultes. Malgré les graves troubles qui engendreront les hérésies, elle ne contribuera pas peu à policer progressivement les Barbares."


    A gauche, Saint Martin ordonne à des païens d'abattre un arbre sacré (missel de la basilique Saint-Martin, XIIème siècle, coll. BmT) [Histoire de la Touraine par Pierre Audin [Le Geste, 2016)]. Au centre, l'arbre dédié à Cybèle est retombé sur les paysans, qui gisent assommés. Celui à terre armé d'une épée, montrait l’opposition violente à l'évangélisation de Martin. [vitrail de la cathédrale de Chartres, lien]. A droite, Martin imagine des démons pour éradiquer les croyances gauloises [Fagot, Mestrallet - d'Esme 1996]. + La même scène sur un tympan de la basilique St Martin d'Ainay à Lyon, sur un chapiteau 1120 de la basilique de Vézelay dans l'Yonne [Lorincz 2001], sur un tableau de Franz Anton Zeiller 1743 [bibliothèque de l'abbaye de Pannonhalma en Hongrie Lorincz 2001] et sur un reliquaire de l'abbaye de Maredsous en Belgique (lien)

    Selon le point de vue, on approuvera donc ou pas que "son "auctoritas" fut constructive" (Christine Delaplace dans "Histoire des Gaules"). En ce qui concerne saint Martin, face à l'évidence chrétienne, l'opinion païenne est trop souvent ignorée des historiens. Il convient toutefois de prendre en compte que les traditions celtiques se sont déjà estompées lors des premiers siècles de domination romaine. Dans son étude "Peut-on parler de révoltes populaires dans l’Antiquité tardive ?", Bruno Pottier [15 chapitre 30] le souligne à propos d'un débat entre chercheurs relatif à la persistance du druidisme dans l'Antiquité tardive : "Ce débat a cependant été mal posé. Il s’est en effet surtout axé sur la possibilité de l’existence en Gaule au IIIème et IVème siècle de véritables druides, comparables à ceux connus pour l’âge du Fer. Ceci est très improbable, étant donné l’absence de témoignages relatifs entre le premier siècle et l’époque d’Ausone. Relier ce rhéteur de Bordeaux, Phoebicius, à une lignée de druides armoricains montre seulement le prestige intellectuel que pouvait obtenir un individu se réclamant d’une telle tradition."

    Bruno Pottier indique aussi que l'attitude intransigeante de Martinus envers les traditions celtes n'était pas partagée par tous ses contemporains chrétiens modérés (comme Ausone 309-394) ou non engagés religieusement (comme Eutrope décédé vers 390) [15 chapitre 34] : "Eutrope a donc marqué un intérêt prononcé pour les traditions paysannes celtes. Il semble avoir été curieux comme Ausone de traits culturels celtes. Il pouvait ainsi comprendre, sans la justifier, l’étrange prise d’arme des Bagaudes." En cela, on ne peut pas dire que Martin agissait en conformité avec l'état d'esprit de l'époque. Il pouvait être considéré comme un "extrémiste" de la foi chrétienne...

    Un précurseur faisant école. L'évêque de Tours eut une influence bien au-delà du peuple Turon, comme le souligne Christine Delaplace, dans "Histoire des Gaules", 2016 : "Evêques, moines, ermites missionnaires, tous reprirent, avec plus ou moins de zèle et de dons thaumaturgiques, l'exemple de Martin dans les campagnes du diocèse de Tours. La christianisation passa d'abord par l'éradication des coutumes païennes. La lutte, toujours spectaculaire et miraculeuse de l'évangélisateur avec les démons, suscitait les conversions collectives et la destruction des temples païens. Ce premier temps de la christianisation se prolonge jusqu'au VIème siècle dans certaines contrées reculées, si l'on en juge par certains épisodes de vies d'ermites rapportées par Grégoire de Tours". Un anathème est même lancé au concile d’Arles en 451, réunissant 44 évêques : "Si dans la juridiction de quelque évêque, des infidèles allument des torches, ou rendent un culte aux arbres, aux fontaines ou aux pierres ; si l'évêque néglige de détruire ces objets d'idolâtrie, qu'il sache qu'il est coupable de sacrilège. Si le seigneur ou ordonnateur de ces pratiques superstitieuses ne veut pas se corriger, après avoir été averti, qu'il soit privé de la communion."

    Martin, celui qui calma les bagaudes ? Durant l'épiscopat de Martin, les bagaudes sont fortes, sans être toutes en rupture avec le pouvoir central. Notamment Magnus Maxime, l'Auguste des Gaules de 383 à 388, que Martin a rencontré deux fois, a une "administration sage ; il destitue les administrateurs incapables que Gratien avait nommés ; il renonce à toute exaction, à toute pressurisation excessive ; il est populaire jusque dans les pays de bagaude" [Bouvier-Ajam]. Ces années d'accalmie vont cesser trois ans avant la mort de Martin : "A la mort de Théodose le Grand, donc à l'aurore de l'année 395, la Bagaude atteint en Gaule sa plus considérable ampleur et la conservera à peu de chose près jusqu'à la généralisation de l'installation franque, qu'elle facilitera plus qu'elle ne perturbera". Les Gaulois de bagaude, les Barbares et les Chrétiens, bien qu'initialement très différents, avaient pour volonté commune la chute de l'empire romain. Ils ne réussirent vraiment qu'en s'unissant et ils le firent sous l'égide du christianisme. Est-ce sous l'impulsion de Martin pour les Bagaudés, et, nous le verrons plus loin, sous celle de Clotilde, la Burgonde mariée à un Franc, pour les Barbares ? Le phénomène est complexe, car les Romains sont devenus chrétiens avant les Gaulois bagaudés et les Barbares, sans pour cela réussir à maîtriser la situation. Comme vient de l'indiquer Bouvier-Ajam, les Gaulois de bagaude acceptent l'Espagnol Magnus Maxime et refusent le Romain Théodose, tous deux chrétiens. L'aversion envers l'impérialisme romain ne permettra un apaisement qu'après sa chute. Avec un siècle et demi de recul, en 566, les participants du concile de Tours sont allés jusqu'à écrire, dans une lettre adressée à la reine Radegonde : "Avant saint Martin la foi apportée en Gaule, dès l'origine du christianisme, comptait peu d'adeptes, mais sa seule prédication a fait autant de conversions que celle des apôtres dans tout l'univers" [lien]. C'est en officier-prêcheur d'avant-garde que Martin a participé à l'éclosion d'un nouvel ordre européen.



  10. Illustrations des miracles et actes de Martin sanctifié

    Son premier grand miracle : il ressucite un mort. Auparavant, il avait fait quelques miracles, notamment en son voyage en Italie, mais celui-ci eut un fort retentissement, alors qu'il est exorciste en l'abbaye de Ligugé. D'après Sulpice Sévère :"Un jour, dit-on, saint Martin ayant dû s’absenter, un jeune catéchumène malade avait demandé à être baptisé d’urgence.  Les compagnons de Martin avaient tant tergiversé pour aller le chercher que le jeune homme était mort sans avoir reçu le sacrement. Martin, de retour, commença par pleurer, puis il fit sortir tout le monde de la cellule où gisait le corps. Demeuré seul, il pria avec tant de confiance et d’amour que deux heures plus tard le Seigneur permit une sorte de transfusion de vie entre le vivant et le mort. Le défunt ouvre les yeux, remue ses membres, se redresse et reprend vie.".


    A gauche la scène en un vitrail du XIIIème siècle de la cathédrale Saint Gatien de Tours (baie n°4) (le gros plan est superbe). Au centre, "Saint Martin ressuscite un catéchumène" par Félix Villé (1819-1907), église Saint Martin des Champs, Paris, lien (de 1890 à 1897, Félix Villé a peint onze toiles de la vie de saint Martin, offertes à la paroisse) (+ deux photos dans l'église : 1 2). A droite, vitrail d'Auguste Labouret [église Saint Martin de Ligugé, lien]. + tableau en apothéose de Godfried Maes [1687, église Saint Martin d'Alost, en Belgique] + fresque de Paul et Albert Lemasson, 1925, dans l'église Saint Martin du Cellier (lien) + vitrail d'Amand Clément [église de Continvoir en Touraine, Verrière 2018] + vitrail de Louis-Victor Gesta dans l'église Saint Martin de Biscarosse (lien).


    Dès 370, les miracles de Martin eurent un grand retentissement à Poitiers et au-delà, jusqu'à Tours...
    + la planche [Maric - Frisano 1994]

    Martin thaumaturge Une des bases du succès de Martin est la réalisation de ses miracles : il est un thaumaturge, celui qui guérit de manière miraculeuse. Sulpice Sévère en fait l'essence de son livre, Grégoire de Tours fera de même deux siècles plus tard. Luce Pietri souligne que “c'est en partie grâce à ses succès de guérisseur qui soulage la souffrance des corps que Martin a conquis son pouvoir de médecin des âmes confiées à sa vigilance sacerdotale.” Un guérisseur et exorciste, avec des dons en psychologie et mysticisme, aurait des prédispositions pour accomplir des miracles. Sulpice et Grégoire eux, étaient doués pour en assurer la médiatisation. Et Perpet a su prolonger l'occurrence des miracles autour du tombeau. D'après Wikipédia : "Le sociologue Gérald Bronner n'obtient pas de différences statistiques significatives entre les miracles de Lourdes et les rémissions spontanées en milieu hospitalier (soit 1 cas pour 350 000)". Est-ce juste ? Quoiqu'il en soit, la scène la plus marquante, le partage du manteau, ne tenait pas d'un miracle et c'est une autre cause, tout à fait différente, du succès de Martin...


    La palette des miracles de Martin est large et va bien au-delà des guérisons. En voici un exemple, à gauche dans l'église Saint Martin des Champs à Paris, dessin de Félix Villé (lien). "Des paysans, qui tiraient principalement leur subsistance de la pêche dans un lac, virent s’y abattre un grand nombre d’oiseaux qui pêchaient les poissons sans arrêt et les entassaient dans leur jabot. Craignant la perte de leurs ressources, ces paysans firent appel à saint Martin. Venu au bord du lac, celui-ci expliqua à la foule accourue que ces oiseaux étaient à l’image du démon. Ils tendent leur piège aux imprudents, les capturent et dévorent leurs victimes, sans pouvoir s’en rassasier. Seules la prière et la confiance absolue en Dieu en viennent à bout.  Au terme de son exhortation, saint Martin, faisant le signe de croix, commanda aux oiseaux de quitter les lieux et de n’y plus revenir, ce qu’ils firent immédiatement." Y-avait-il des martins-pêcheurs ? A droite la même scène par Luc-Olivier Merson ["saint Martin" Lecoy 1881]. Il y eut d'autres miracles mettant en scène des animaux, comme celui où Martin chasse le démon d'une vache furieuse (reproduction d'une tapisserie, musée du Louvre, Lecoy 1881].


    A gauche résurrection d'un enfant [Lecoy 1881] + reproduction d'une tapisserie du XIIIème siècle, musée du Louvre, Lecoy 1881 + tableau de Fidelis Schabet 1846 dans l'église St Martin d'Unteressendorf en Allemagne [Wikimédia]. + vitrail de la cathédrale de Chartres. A droite, Martin délivrant un démoniaque (l'esclave de Tetradius, qui sera présenté ci-après) [Jacques Jordaens 1630 [Musée de Bruxelles] + quatre variantes : 1 [National Gallery of Art, Washington, lien] 2 (lien) 3 [Bristish museum] 4 (esquisse). + reprise en gravure [Lecoy 1881]. + tableau de Johann Lucas Kracher 1770 "Saint Martin guérit des malades" [église St Martin de Tiszapuspoki, Hongrie, Lorincz 2001]. Dans toutes ces illustrations, le faste des habits de Martin apparaît inconvenant, au contraire de sa simplicité dans les deux illustrations précédentes de Villé et Merson.


    A gauche, "Saint Martin et le lépreux de Paris" par Joseph Blanc [Lecoy 1881] + cinq versions en vitrail [Semur 2015] : 1 Julien Fournier, vers 1895, église Saint Martin de Continvoir en Touraine 2 Jean Clamens, 1906, église Saint Martin de Beaupréau, en Anjou (lien) 3 [cathédrale de Bourges] 4 [cathédrale de Chartres] 5 [abbaye Saint Martin de Massay] + tableau de Félix Villé dans l'église Saint Martin des Champs à Paris + illustration d'un manuscrit de 1110 environ, BmT + sceau de la chambrerie de Saint Martin des Champs, Paris 1406 [Maupoix 2018] + dessin de Gebhard Fugel 1910 (Allemagne). A droite, "Le baiser au lépreux", gemmail 1988 des gemmistes de France, réalisé d'après une toile de René Margotton [basilique Saint Martin de Tours, photo flickr melina1965]. Tours eut un musée du gemmail, fermé en 2011 (article La NR 2012). + affiche du musée.

     
    [Fagot, Mestrallet - d'Esme 1996]

    Vers 390, l'évêque de Tours est connu dans toute la Gaule. Quinze années plus tard, avec les écrits de Sulpice Sévère qui en font l'égal d'un apôtre, sa renommée s'étend sur tout l'empire romain. Toutefois : "Bien qu'il soit sorti plusieurs fois de son diocèse et même qu'une tradition en fasse « un des apôtres, le treizième auquel a été réservée l'évangélisation de la Gaule (L. Pietri) » (p. 70), il est clair que s'il « est intervenu avec éclat en dehors de son diocèse, ce fut occasionnellement » (p. 69) ; cet apostolat dans toute la Gaule est donc une légende à écarter" [Charles Lelong, Michel Carrias, en un article de 1997]

    Vitrail : les ateliers Lobin, Fournier, Lorin... Plusieurs vitraux de ces trois ateliers sont présentés tout au long de cette page. L'atelier Lobin, créé en 1848, fermé en 1905, installé à Tours (rue des Ursulines), a d'abord été dirigé par Julien-Léopold Lobin (1814-1864) puis par son fils Lucien-Léopold Lobin (1837-1892). Il a réalisé pour l'actuelle basilique Saint Martin à Tours les vitraux avec scènes. Le musée du vitrail de Curzay sur Vonne présente cette rosace sur Saint Martin. + un ornement de la cathédrale de La Rochelle, 1881 (lien). + page d'un article de 9 pages dans "Le magazine de la Touraine" n°54 (1995) + page de Monique Roussat sur la famille Lobin + vitraux St Martin (1874) dans l'église St Etienne de Tours (lien). Il y eut d'abord une concurence puis une suite avec l'atelier Fournier de Tours (aussi rue des Ursulines) animé d'abord par Julien Fournier et Amand Clément, puis Julien seul, puis son fils Lux Fournier puis Van Guy. L'atelier Lorin de Chartres, créé par Nicolas Lorin (1833-1882) en 1863, encore en activité, a réalisé pour l'actuelle basilique Saint Martin à Tours les vitraux avec portraits sur pieds.+ Son site. Chartres accueille aussi un centre international du vitrail (lien + page Monumentum). + Liste de maîtres verriers.

    "Le vitrail, reflet de Saint Martin ?", tel est le titre du livre Verrière 2018 de Jacques Verrière. Extrait du quatrième de couverture : "Eblouissants ou modestes, tous ces vitraux racontent saint Martin. Certains disent bien les miracles et la foi, l'homme d'espérance et de miséricorde. Mais dans l'ensemble, le saint Martin qu'ils nous présentent est un personnage de convention qui n'aurait été qu'à peine soldat, et toujours à regret, qui n'aurait été qu'à peine moine, et surtout pas ermite, et sans cesse obsédé par l'image du diable ; un évêque tout à fait comme il faut, amèrement pleuré, lorsqu'il vint à mourir, par tous ses frères évêques... Bien souvent, les vitraux nous en révèlent plus sur leurs concepteurs ou sur l'époque où ils ont été conçus que sur saint Martin lui-même." L'auteur tisse aussi quelques liens, notamment entre les vitraux de la cathédrale de Tours et ceux de l'atelier Lobin, avec l'exemple de la chute de l'escalier, vitrail de l'église Saint Etienne de Tours.

    Effectivement, davantage que dans les autres modes de représentation, les inombrables vitraux représentant Martin sont d'une confondante médiocrité historique, heureusement rehaussée par la qualité artistique. Non seulement la scène du partage du manteau abuse du cavalier à la cape rouge dominant son interlocuteur alors que Martin était à pied avec une chlamyde blanche (voir ci-avant), mais les évêques, qui ne portaient ni mitre, ni crosse à l'époque de Martin et durant le premier millénaire, en sont très souvent affublés. Cela dépasse le seul cas de Martin, l'iconographie chrétienne est envahie d'anachronismes et, même au XXIème siècle, les progrès sont rares, hormis la bande dessinée pour la mitre et la crosse. La mitre n'est portée par les évêques d'Occident que depuis le XIIème siècle. Martin, Brice et bien d'autres ne l'ont donc jamais portée... Si le bâton pastoral (un long bâton recourbé), semble être utilisé par les évêques dès le Vème siècle, la crosse à volute, parfois existante au Xème siècle, ne deviendra leur attribut qu'au XIIIème siècle. Quant à l'auréole, elle existait déjà dans l'empire romain, donc avant le décès de Martin... De même, le pallium, vêtement des évêques, n'apparaît qu'au Vème siècle, donc après la mort de Martin. En cela les toiles de Félix Villé (celle-ci déjà montrée), apparaissent correctes. + éventuellement cette statuette de Martin dans l'église de Repentigny, en Normandie, avec un couvre-chef contestable...


    Les épisodes de la vie de Martin en une grande verrière de la cathédrale Notre-Dame de Chartres. Nombreux sont les vitraux présentant des scènes de la vie de Martin (on a déjà vu, ci-avant, les trois baies de la cathédrale de Tours). Cette baie de Chartres en montre une quarantaine. Elle est remarquable, exécutée entre 1215 et 1275, classée monument historique en 1840. Une page Wikipédia le décrit précisément, avec ce commentaire pour l'illustration du centre présentant l'ordination à Tours : "Deux évêques assistent l'évêque officiant, qui pose un évangile sur le dos de Martin : il symbolise par là que la charge de l'évêque est de porter l'évangile au peuple qui lui est confié. Martin est en prostration devant l'autel". Et ce texte pour l'illustration de droite : " Saint Martin est représenté montant un âne, en signe d'humilité, alors que ses clercs sont montés sur des chevaux. C'est à la suite de cette pratique que « plus d'un âne s'appelle Martin »."
    Vitraux en stock. Le site de Nhuan DoDuc contient plusieurs pages, jusqu'à une dizaines de vitraux chacunes, représentant "Saint Martin avec le mendiant" : 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 puis "Saint Martin évêque" : 1 2 3 4 et encore : 1 (Romilly sur Seine, 10) (Troyes, 10) 2 (Sucy en Brie, 94) 3 (Grandville, 10) 4 (Nonancourt, 27) 5 (Rumilly les Vaudes, 10) 6 et 7 (Metz, 57) 8 (Saint Florentin, 89) 9 (Saint Dié des Vosges, 88) 10 et 11 (Saint Martin es Vignes, Troyes 10) 12 (Jouy en Josas, 78) 13 (basilique Tours, 37) 14 (cathédrale Bourges, 18) 15 (Epernay, 51) 16 (cathédrale Chartres, 28) 17 (Les Bordes, 45)


    Sculptures. 1) terre cuite polychrome (hauteur 38 cm), collégiale St Martin de Trôo (Loir et Cher) vers 1600 [Catalogue 2016] + cinq autres statuettes : 1 vers 1520, sud de la Souabe, Allemagne [château-musée de Saumur, Catalogue 2016] 2 deuxième moitié du XVIème siècle à Crépy en Valois dans l'Oise [photo Jean-Michel Guinot, musée de Crépy, lien] 3 église de Great Mongeham en Angleterre [flickr Jeltex] 4 première moitié du XVIème siècle [musée Santa Cruz de Tolède en Espagne, flickr Pepbear] 5 Croatie XVIème siècle (lien). 2) Statuettes des églises de région parisienne élargie (lien) + statuette de l'église St Ferréol de Saint Fargeau (Seine et Marne). De nombreuses statuettes présentent Martin en évêque impersonnel reconnu seulement par la légende, comme sur cette page du Semur 2015. 3) Statue de la ville de Twello aux Pays-Bas [photo flickr Willem Alink]. + huit autres statues : 1 (Hongrie, lien) 2 (Hongrie, lien) 3 (Bratislava en Slovaquie) 4 (Ligugé, lien) 5 [Piqua aux USA, flickr tomcomjr] 6 [église de St Martins in the Fields à Londres, flickr Patrick] 7 [Odolanow en Pologne, Wikipédia] 8 [abbaye Saint Martin de Weingarten en Allemagne, flickr Frank Lammel]. 4) Hors statuaire, il y a bien sûr de nombreuses autres sculptures, bas-reliefs ou hauts-reliefs comme ce tympan de l'église St Martin de Villers-sur-Mer, Calvados. + sept autres tympans : 1, église St Séverin de Paris, par Jacques-Léonard Maillet 2, cathédrale Notre Dame de Paris (lien) 3, église St Martin de Bussy-Albieux, dans la Loire 4, église St Martin d'Amiens (lien) 4, église St Martin de Los Angeles, USA (lien) 6, église de Louisville aux USA [flickr M W] 7, en mosaïque, église de Monts en Touraine (lien). La scuplture peut être discrète comme sur cette porte de l'abbaye de Ligugé [photo flickr Martin]. La statue de Martin dans la nef de l'église St Martin de Cires lès Mello dans l'Oise a la particularité de reprendre la sculpture du tympan (photos Dominique Vermand, lien]. + un exemple de chapiteau [abbaye de Moissac en Aquitaine, flickr Alien'or] et un exemple de clé de voûte [collégiale St Martin de Colmar, lien]. + la statue habillée de l'église de San Martín de las Pirámides à Mexico [flickr 2009] + autre statue habillée à Taal en Philippines (lien). + statuette de résine peinte à la main (21 cm de hauteur), sans cheval et avec cape rouge, en vente sur cette page du site "La boutique de l'espérance". + autre statuette sur cette page du site "Traditions monastiques". Sur cette page de son site, Patrick Damiaens explique comment il a réalisé ce petit bas-relief. Remarquons deux bas-reliefs en bronze, de facture récente, semblant provenir d'une "porte sainte Szombathely" (lien) : 1 2 et un autre bronze de l'artiste allemand Joseph Krautwald (largeur 8 cm, lien). Et admirons l'élégance de la sculpture de Anna Chromy à Roquebrune Cap Martin sur la côte d'azur ["la lettre martinienne 2008-2"]


    La vie de Martin en une succession d'images.
    La vie et les miracles de Martin sont célébrés de multiples façons, ici 1000 ans, 1500 et 1620 ans après sa mort.
    Broderies. A gauche broderie islandaise, vers 1400, conservée au musée du Louvre [2,80 m x 2,1 m, lien Wikimédia]. + broderie du XIVème siècle jadis dans la basilique St Martin de Liège, maintenant dans un musée de Bruxelles (lien) + les sept broderies du XIVème au New York Metropolitan Museum of Art [lien] : 1 2 3 4 5 6 7 + :trois broderies d'un antependium dit de Malines, en région germanique vers le XIIIème siècle [Musée de Cluny, Paris, lien] : 1 2 3 + parement d'autel de l'église Sainte Marie de Palau de Rialb en Catalogne [école de Lleida, dernier quart du XIIIe siècle, peinture en détrempe sur bois] d'Heugnes dans l'Indre (lien). + voir ci-après les broderies de Montpezat de Quercy.
    Au centre un vitrail parmi d'autres de l'actuelle basilique (miracles du globe de feu et du pin sacré) [atelier Lobin, lien "Patrimoine-Histoire"]. Nous avons vu d'autres successions de scènes de la vie de Martin dans des baies des cathédrales de Tours et de Chartres. En voici dans trois autres verrières : 1 cathédrale St Etienne de Bourges (lien) 2 église St Martin de Biscarosse, dans les Landes, avec explications [Louis-Victor Gesta, lien] 3 église de Kaiserslautern en Allemagne [flickr Josef Lex]. + cinq vitraux de l'abbatiale St Ouen de Rouen (lien) : 1 2 3 4 5 + six vitraux de l'abbatiale St Martin de Clamecy dans la Nièvre (lien) : 1 2 3 4 5 6.
    En 1980, Didier Gallet a créé pour l'église St Martin d'Ury, en Ile de France, une série de treize vitraux conçus comme une sorte de bande dessinée racontant la vie de Martin. Les voici, avec une double explication, par cette page et ce document : 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13
    A droite, exposition dans le jardin du Carmel de Tours en septembre 2019, parcours ludique. + dessins d'enfant en Allemagne (lien). + cinq miniatures de Maître François [Miroir Historial, parchemin Poitiers 1460, BnF, lien] : 1 2 3 4 5. + illustration en cinq cases du Museo de Arte de Cataluna (lien). + Un panneau du retable de l'église de Repentigny, en Normandie, présente six scènes expliquées sur ce lien. Les scènes peuvent être réduites à deux, consécration et partage, dans ce curieux diptyque en ivoire de Cologne vers 1350 (9 cm de largeur, lien). Il arrive que les scènes sculptées se succèdent en haut des piliers, comme les chapiteaux de l'abbaye de Saint Martin de Boscherville en Normandie [flickr Olivier Denel]. + document de 24 pages de Bernard Wagner sur l'église de Sarralbe en Moselle et la vie de Martin.


    En un seul tableau, le partage du manteau et les résurrections de l'enfant et du catéchumène [Winifred Knights vers 1930, cathédrale de Canterbury, en Angleterre, lien]. A droite, tableau de Egbert Modderman [2017, Pays-Bas]. + fresque sur la vie de Martin [chapelle Saint Martin de Szombathely, Hongrie, Béla Kontula 1942, Lorincz 2001]

    L'apparence de Martin en ses basiliques Propos de Bruno Judic, dans l'ouvrage "Martin de Tours, Le rayonnement de la Cité" (2016) (aussi en cette page). "Parler de la « figure martinienne » laisse entendre une représentation, une image, un portrait. On serait pourtant bien en peine de montrer un portrait datable de l’époque du saint, du moins en apparence. [...] Martin a le visage rayonnant mais quel visage ? Aucun détail n’est donné ; il faut se résigner à une image déjà transformée, à une intensité de rayonnement, à un assemblage nécessairement « surhumain » des différents rôles occupés par Martin. [...] La plus ancienne représentation connue de la figure de saint Martin est une mosaïque de Ravenne datable de 570 environ [voir ci-avant]. [...] La basilique tourangelle fut la source de nombreuses images martiniennes. [...] Vers la fin du VIe siècle, Grégoire de Tours fit reconstruire la cathédrale et introduisit des scènes martiniennes que Fortunat a évoquées dans un poème : on pouvait voir un triptyque avec la guérison du lépreux, le partage de la chlamyde et la messe du globe de feu ; on y trouvait aussi les résurrections opérées par le saint, le pin coupé, les serpents, le faux martyr, la guérison de la fille d’Arborius et les idoles renversées." Ce sont là toutes les scènes qui vont être reproduites de siècles en siècles, dans les édifices et ouvrages religieux. Récemment, les bandes dessinées, par la multiplicité et la continuité des images sont allées un peu au-delà, mais sans oser vraiment s'en éloigner. Il y a pourtant matière.


    Les quatre albums de bande dessinée sur Martin dont des cases et planches sont présentes à plusieurs reprises sur cette page. Maric - Frisano 1994 : "Saint Martin", textes Raymond Maric, dessins Pierre Frisano, éditions du Signe 1994, réédition 2016. Proust - Martin, Froissard 1996 : "Martin de Tours", textes Pierre-Yves Proust, dessin Freddy Martin et Vincent Froissard, éditions Glénat et La NR 1996. + dos de couv. Fagot, Mestrallet - d'Esme 1996 : "Le XIIIème apôtre, Martin de Tours", textes Frédéric Fagot et Eric Mestrallet, dessins Lorenzo d'Esme, éditions Fagot de Maurien 1996. + dos de couv. Brunor - Bar 2009 : "Martin, Partager la vérité", textes Brunor, dessins Dominique Bar, éditions Mame-Edifa 2009 + deux dernières pages "Que sont-ils devenus ?" avec les principaux personnages : 1 2. Il y eu aussi en 1987, aux éditions Fleurus "Clé de route", l'album noté Nikto - Kline 1987 "Chrétiens en Touraine" avec 20 pages de bandes dessinées sur texte d'Irène Nikto et dessin de Kline (couverture). Signalons, aux USA, dans le comics Treasure chest, un récit complet "The mantle of charity" de trois planches sur Martin, en avril 1947, par Silvio A. Bedini : 1 2 3 (+ couverture, lien).



  11. Edifications à la gloire de Martin sanctifié

    Le culte de Martin a commencé par le texte de Sulpice Sévère et sa propagation à travers l'empire romain. Il se poursuit sous d'autres formes, comme le montre Bruno Judic dans "Les origines du culte de saint Martin de Tours aux Vème et VIème siècles"". Il y décrit la multiplication des monuments de culte édifiés en son nom : "La première moitié du VIème siècle est marquée par l’essor des dédicaces martiniennes dans le royaume franc: Chartres, Bourges, Paris, Mayence et à partir de Mayence vers la Rhénanie et ultérieurement les territoires francs. [...] La deuxième période, fin du VIIème siècle, est toutefois encore plus “politique”. La deuxième phase correspond en effet à une nouvelle expansion franque en direction du nord et de l’est sous la direction des Pippinides, Pépin d’Herstal, puis au début du VIIIème siècle, Charles Martel. On attribue ainsi à cette deuxième phase Saint-Martin de Cologne et Saint-Martin d’Utrecht. Enfin une troisième période: fin VIIIème - début du IXè siècle avec Charlemagne." On y reviendra.

    De l'écriture à la construction. Bruno Judic relie ces édifications à l'écho rencontré par le livre de Sulpice Sévère : "Tours est certes l’un des éléments essentiels du culte des saints, mais le texte, la Vita, est un autre élément non moins essentiel du culte des saints. Or nous avons, avec la Vita Martini de Sulpice Sévère, un texte exceptionnel, contemporain du saint lui-même, de grande qualité littéraire et de grande inspiration spirituelle. Cette Vita est en outre augmentée de quelques pièces essentielles issues aussi de la plume de Sulpice Sévère, trois lettres en particulier pour évoquer la mort du saint, et les Dialogues.". Sulpice est relayé par Paulin de Nole, " brillant intellectuel, en correspondance avec saint Jérôme et saint Augustin". "Nous avons deux éléments majeurs pour apprécier cette diffusion “italienne”: la construction d’une basilique Saint-Martin à Rome (Saints Silvestre et Martin) par le pape Symmaque (entre 498 et 514) et la rédaction d’un manuscrit, le Veronensis XXXVIII, bien daté de 517. Ces deux faits sont exceptionnels. Rome est restée attachée jusqu’au VIIème siècle à un culte des saints qui est avant tout le culte des martyrs alors qu’ailleurs on vénérait très tôt les saints évêques. Cela montre quelle étonnante réputation Martin avait acquise, dès le Vème siècle, pour qu’on lui élève une église dans Rome."

       
    De Trèves à Rome, on construit au nom de saint Martin.Martin fit plusieurs voyage à Trèves, traversant la Porta Nigra (à gauche photo vers 1900), pour rencontrer l'empereur Maxime (image suivante, du XIVème siècle). En ces lieux sera fondée une abbaye Saint Martin (photo suivante, Wikipédia). Cette abbaye pourrait avoir été fondée au VIème siècle sur une église construite par Martin au IVème siècle. A plus 1500 km de là, à Rome, la basilique Saints Silvestre et Martin (image de droite), d'abord oratoire dans le courant du IVème siècle, fut construite vers 500 et agrandie ensuite. [Wikipédia]

    Judic nous invite ensuite à imaginer une corrélation entre les plus anciens édifices au nom de Martin et les lieux de passage de celui-ci : "Le manuscrit de Vérone est aujourd’hui le témoin le plus ancien - et de loin - de la tradition manuscrite. Son contenu en fait un recueil “monastique” ou ascétique et correspond à une image fortement monastique et ascétique de Martin. Mais un tel manuscrit suppose l’existence d’autres manuscrits, antérieurs, qui ont permis la diffusion de ce texte jusqu’à Vérone. Mais peut-on trouver des jalons entre Paulin, au début du Vème siècle, et le début du VIème siècle ? On peut relever au moins un cas : à Pavie, l’évêque Crispinus Ier, mort en 466, est enterré dans une ecclesia sancti Martini in Terra Arsa (aujourd'hui San Martino Siccomario). C’est un texte du XIVème siècle qui rapporte ce fait mais évoque aussi une translation de la dépouille au IXè siècle. Si l’on fait confiance à ce témoin tardif, une église Saint-Martin existait aux environs de Pavie dès le milieu du Vème siècle. Pavie est, selon la Vita Martini, le lieu d’enfance du saint. La lecture de la Vita pouvait inciter à réinstaller Martin sur un des lieux de sa vie. Les églises dédiées à saint Martin sont très nombreuses dans toute l’Italie, ainsi que les localités portant le nom de Saint-Martin. Chaque cas doit naturellement être examiné. Mais il n’est pas impossible que certaines dédicaces puissent remonter au Vème siècle. [...] Deux sont particulièrement importants : Ravenne et le Mont Cassin." En chacune de ces églises, des fresques et statues illustrent le partage du manteau et les miracles de Martin. Il s'agit de ce que nous appellerions aujourd'hui une médiatisation à grande échelle.

        
    Les cathédrales Saint Martin de Mayence (Allemagne), Colmar (France) (+ gravure Lecoy 1881), Utrecht (Pays-Bas), Bratislava (Slovaquie), Lucques (Italie) [Wikipédia] (+ gravure Lecoy 1881).
    Wikipédia répertorie les églises, chapelles, cathédrales, abbayes, basiliques et collégiales dédiées à Saint Martin. Aussi des ponts de Saint Martin, comme à Tolède (lien), Martin est le patronyme le plus fréquent en France (cf. page Wikipédia), Martin / Marten / Maarten / Marti / Martinez / Martins..., Martine au féminin, sont des prénoms répandus en Europe. En France, 246 communes (sans compter les Dammartin, Dommartin, Martainville, Martigny, Pleumartin...) et plus de 3 700 églises portent son nom [Wikipédia]. Et il y a d'innombrables lieux-dits, comme la pierre Saint-Martin de Chaussitre, commune de Saint-Genest-Malifaux dans la Loire. Et des fontaines Martin etc. Cette page de Wikipédia répertorie des villes Martin, des îles Martin (Saint Martin aux Antilles, lien), un cap, un lac, une rivière... Ajoutons une photo des chutes d'eau Saint Martin en Argentine.

       
    De gauche à droite, toutes en France, inscrites à l'inventaire des monuments historiques : Xème siècle Béthisy Saint Martin (Oise), XIIème Gignac (Lot), XVIème Moutiers (Ile et Vilaine), XXème Le Cellier (Loire Atlantique).
    Ce ne sont là que quelques exemples sur une multitude de monuments. Au fil des siècles, des milliers d'églises Saint Martin ont été érigées. Cette page Wikipédia, cette recherche sur le site saint-martindetours.com et cette page du site shutterstock n'en présentent qu'une partie.


    Martin et les architectes. Il n'y a pas, bien sûr, d'architecture propre aux monuments Saint Martin. Ce n'est pas une raison pour saluer la variété des réalisations. Ici, la chapelle se Saint Martin le Vieux dans les Pyrénées, l'abbaye de Saint Martin aux Bois en Picardie (+ gravure Lecoy 1881), la chapelle de Saint Martin de Peille, à côté de Monaco (autre lien), l'église Saint Martin de Budapest (lien).
    En 1881, Albert Lecoy de la Marche, en son livre "Saint Martin" (Lecoy 1881) répertoriait, diocèse par diocèse, toutes les églises Saint Martin de France, avec un panel d'illustrations. Voici celles non indiquées ailleurs sur cette page, avec aussi quelques édifices hors de France : Laon (lien) Montmorency (collégiale, lien) Champeaux (collégiale, lien) Argentan Bienfaite (lien) Vendôme (tour, lien) Etampes (collégiale, lien) Clamecy (lien) Valmeroux (lien) Pont-à-Mousson (lien) Vevey (Suisse) (lien) Souillac (lien) Saint Martin de Londres (lien) Canterbury (Angleterre) (lien) Magenta (Italie) (basilique, lien) Cologne (Allemagne) (lien) Compostelle (Espagne) (monastère, lien) Ypres (Belgique) (cathédrale, lien). Les gravures signées "H. Toussaint" sont de Henri Toussaint.


        
    Paris et Martin. 1) La porte Saint Martin depuis le Xème siècle + gravure montrant la porte Saint Martin, partie de l'enceinte de Charles V, au Moyen-âge [Lecoy 1881], 2) le prieuré Saint Martin des Champs depuis 1135 + vue d'ensemble [Charles Fichot, lien] + trois illustrations de Lecoy 1881 : 1 2 3 + autre vue, 3) le théâtre de la porte Saint Martin depuis 1781 (ici vers 1790), 4) le canal Saint Martin depuis 1825 [liens et illustrations Wikipédia]. Aussi un boulevard, une rue, un faubourg, un marché, un parking, une école. 5) Martinus est passé dans la ville des Gaulois Parisii et aurait guéri un lépreux à ses portes (à sa porte...), comme le montre l'llustration de droite [manuscrit vers 1110, BmT] + trois pages de "La lettre martinienne 2017" : 1 2 3.

      
    Les ponts Saint Martin de Pont-Saint-Martin en Vallée d'Aoste (Italie), de Vienne en Isère et sur le Guiers Vif, aussi en Isère. Le premier est d'origine romaine et il est assez probable que Martin l'ait traversé. C'est aussi possible pour le prédécesseur antique du second. Le troisième date du XVIIIème siècle, sans antécédent [liens et illustrations Wikipédia]. + le pont saint Martin de Tolède : gravure [Lecoy 1881], photo [Wikipedia].

       
    La basilique Saint Martin de Taal, en Philippines, pour ces quatre illustrations [photos Ryan Sia, Wikipédia] + liens : 1 [La NR] 2 3. Fondée au XVIème siècle, elle fut reconstruite à plusieurs reprises. Loin de l'Europe, on peut aussi citer une des plus anciennes églises du Chili, à Codpa, dédiée à Martin depuis 1618. En Louisiane, Martinville a son église Saint Martin depuis 1765 (présentation). Buenos Aires, capitale de l'Argentine, a pour patron saint Martin depuis 1580 (+ deux articles de La NR : 1 2)



    La densité des églises Saint Martin par diocèses en France et les diocèses ayant la plus forte densité. Cette carte est établie à partir du relevé effectué par François Christian Semur en son Semur 2015. + les trois pages donnant le détail de ce dépouillement : 1 2 3. En bas à droite le nombre de toponymes Saint Martin par pays [base GeoNames].


    Les curieux et curieuses peuvent contempler l'autre basilique dédiée à Martin en France. Au coeur de Lyon, la basilique Saint Martin d'Ainay, voulue par la reine Brunehaut, évoquée par Grégoire de Tours. + trois liens : 1 (patrimoine.lyon) 2 (wiki histoire) 3 (album de photos flickr Kristobalite, 2 extraits ci-dessus à gauche). + tympan (lien) + documentation 2012 de Paul-André Bryon. Puis une peinture murale d'Hippolyte Flandrin, 1855, sur la voute de l'abside, Martinus avec d'autres saints et saintes. A 8 km au nord de Lyon (maintenant dans le 9ème arrondissement), l'abbaye Saint Martin de l'île-Barbe, sur la Saône, est la plus ancienne fondation monastique du diocèse de Lyon, certifiée créée au début du Vème siècle (Mexme / Maxime, disciple de Martin, y séjourna vers 430 avant de s'installer à Chinon). A droite la basilique Saint Martin de Liège + gravure Lecoy 1881 + visite guidée 2015 + histoire d'Eracle, fondateur de cette basilique après sa guérison à Tours (lien).


    Façades et retables. Deux belles façades d'églises : la basilique San Martino de Martina Franca en Italie dans les Pouilles (lien + sculpture centrale et l'église Sant Marti de Sant Celoni en Catalogne (décorations achevées en 1762, lien, statue centrale de Martin réalisée en 1953 par Lluís Montané). Comme les baies de vitraux, les retables permettent d'exposer les scènes de la vie de Martin. Celui à droite, peinture en détrempe sur bois, d'origine inconnue, pourrait provenir d'un atelier de Vic, en Catalogne, au XVème siècle, l'auteur pourrait être Nicolau Verdera. La particularité de ce retable est d'en représenter un autre sur l'autel en bas en droite (1,80 m de hauteur, lien). + trois autres retables : 1 (église Sant Marti Sescorts d'Osana, aussi en Catalogne, première moitié du XVème siècle, peinture en détrempe sur bois de 3,7 m de hauteur, lien) 2 (église Saint Martin d'Hauteville-Gondon à Bourg Saint Maurice en Savoie, lien) 3 [musée de Santiago de Compostelle, Espagne]. + panneau en bois peint du XIIème siècle provenant de Sant Marti in Puigbo en Espagne [Musée épiscopal de Vic], avec un Christ entouré de quatre épisodes de la vie de Martin.


    Hors des cathédrales et autres majestueux monuments, des milliers de modestes églises Saint Martin peuvent déceler des trésors artistiques. Quatre exemples. 1) Fenollar, bourg des Pyrénées Orientales (50 habitants) [fresques du XIIème siècle, lien], 2) Landiras, commune de Gironde (2000 habitants), 3) Mastaing, commune du Nord (850 habitants) (Sulpice Sévère rendant visite à son maître ?). 4) Artaiz (Martin chassant le dieu gaulois tricéphale...), en pays basque espagnol (50 habitants) + ci-dessous à gauche.


    A gauche, le bourg d'Artaiz, à 25 km de Pampelune, dominé par son église Saint Martin à laquelle se rattache l'illustration du dessus à droite. A droite, perchée à 1055 m d'altitude, l'abbaye Saint Martin du Canigou, dans les Pyrénées Orientales, érigée en 1101 (liens : 1 2 3) [photo Sandra di Giusto], à laquelle se rattache l'illustration de dessous + deux gravures Lecoy 1881 : 1 2.


    Le Christ en majesté de l'Apocalypse, revenu juger les vivants et les morts, est ici entouré à gauche de la vierge Marie et à droite de Martin. Illustration d'une charte de 1195 de l'abbaye Saint Martin du Canigou, photographiée au-dessus à droite ["Féodalités", Florian Mazel, Belin 2010].

    Bien sûr, Tours ne pouvait pas échapper à ce culte, édifier un monument, glorifier le saint de maintes illustrations. Encore fallait-il le faire mieux qu'ailleurs. Nous verrons comment Perpet sut prendre la mesure de l'enjeu.



  12. Bribes d'histoire, légendes, reliques, démons, mystifications...

    Martin prônait la fin de l'esclavage. Voici l'histoire de Martin et Tétradius (lien) : "A la même époque [vers 380-386], l'esclave d'un certain Tetradius, un ancien proconsul, donc de haut rang, vivant peut-être en retraite dans l'un de ses domaines, était possédé d'un démon qui le torturait atrocement. Saint Martin donna l'ordre de faire amener le malade, mais il était impossible de l'approcher, tant il se jetait à belles dents sur ceux qui s'y essayaient. Tetradius supplia alors Martin de descendre lui-même jusqu'à la maison. Mais Martin refusa, car Tetradius était encore païen. Ce dernier promit de se faire chrétien si le démon était chassé de son jeune esclave. Alors, Martin accepta, imposa les mains sur le possédé et en expulsa l'esprit impur. C'est le geste rituel de l'exorcisme, que le prêtre orthodoxe utilise encore au cours de la célébration du catéchuménat. A cette vue, Tetradius eut foi dans le Christ et devint aussitôt catéchumène et reçut peu après le baptême. Il garda toujours une affection extraordinaire pour Martin.". Il est probable que, dans cette scène, Martin ait eu plus de compassion pour l'esclave que pour Tétradius, car, de façon constante comme d'autres chrétiens à l'époque (notamment Mélanie la Jeune, on le verra plus loin), il traitait les esclaves d'égal à égal. C'était déjà ainsi lorsqu'il était militaire avec l'esclave qui lui était attribué.


    Martin, Tetradius et les généalogistes Martin n'eut pas de descendant, on ne lui connaît pas de neveux et on ne sait presque rien de son ascendance. Aucun généalogiste ne peut donc prétendre être de sa famille. Mais, si on est remonté jusqu'à Charlemagne, on a un ancêtre, Tetradius (335-387), qui a connu Martin et a bénéficié d'un de ses miracles, comme expliqué ci-dessus. Au centre, le possédé est fermement tenu, les bras liés, le proconsul Tetradius a une coiffe jaune, signe de son paganisme. [vitrail de la cathédrale de Chartres, lien]. Puis le démon sort par la bouche de l'esclave de Tetradius [tapisserie de le collégiale Saint Martin de Montpezat de Quercy]. A droite, autre scène, Martin achète des esclaves pour les libérer [église de Sorigny en Touraine, atelier Lobin, lien).

    Sainte Martine, une supercherie parmi d'autres. Si cet épisode Tétradius, raconté dans la Vita Martini, apparaît globalement crédible et si le refus de l'esclavage, décrit dans d'autres épisodes, apparaît certain, il y a lieu de douter de nombreux autres épisodes révélés tardivement. Il y a même des cas où on est sûr que la vie d'un saint ou d'une sainte a été complètement inventée. C'est déjà très probable pour Gatien et Jacques de Compostelle, déjà cités, c'est encore plus flagrant pour sainte Martine. A partir d'une tombe découverte en 1634, un roman cousu de fil blanc (raconté sur cette page) a été inventé, comme l'indique la page Wikipédia. Le lien avec Martin semble absent, on peut supposer qu'il n'existait pas encore de sainte Martine et qu'il a paru opportun d'en créer une, chaque prénom devant avoir son saint ou sa sainte... Entre ce qui est certain et ce qui ne l'est pas du tout, il y a toute une gamme de probabilités qu'il est difficile d'appréhender... + deux vitraux de Martine (site de Nhuan DoDuc) : 1 [église Sainte Martine de Pont du Château] 2 [église de l'assomption à Montpeyroux dans le Puy de Dôme].


    Les arbres de Saint-Martin ont-ils une origine païenne ? Ce marronnier de Saint-Martin [ lien) à Continvoir, près de Bourgueil en Touraine, dont il ne reste que la souche, serait celui où Martin aurait prêché [à gauche vitrail de l'église Saint Martin de Continvoir, Manufacture du Mans 1849, Verrières 2018 + photo en son contexte]. Il a donné son nom à un châtaignier plus jeune [à droite, photo Stephan Bonneau] au lieu-dit voisin "La Blotterie".D'après Jean-Mary Couderc, dans "Arbres remarquables de Touraine" [Berger Editions 2006, photos S. Bonneau] : "La tradition des arbres de Saint Martin (à Neuvy le Roi, Neuilly le Brignon et La Roche Clermault selon Rabelais) se rattache peut-être à l'existence d'arbres sacrés païens (successivement remplacés) ; leur culte aurait longuement perduré et on les aurait christianisés en leur donnant le nom de Saint Martin.". De même que des temples païens sont devenus églises...

      
    Les fêtes de la Saint Martin. 1) Dans le nord de la France et en Allemagne, aussi aux Pays-Bas et en Pologne (document), des fêtes de la Saint Martin sont encore célébrées de nos jours, le 10 ou le 11 novembre. Aussi, notamment, au Pérou à Pomahuaca, photo de la procession de 2014 (vidéo). 2) En Allemagne (lien), c'est l'occasion de processions aux lanternes (lien), de repas copieux à manger une belle oie (en souvenir des oies piaillantes qui auraient averti le peuple de la cache de saint Martin, refusant obstinément sa chaire d’évêque). Cela devient la "fête des lumières" (lien) [case de la BD hollandaise "Sint Maarten, een levende legende" de Albo Helm et Niels Bongers + la planche]. Les oies peuvent même être présentes lors du partage du manteau, comme dans ce tableau d'un anonyme allemand dans l'église Saint Martin de Zusamaltheim (lien). Et l'évêque peut se promener dans la campagne en apparat seul avec une oie, dans cette image anonyme d'un site anglais (lien). En Hongrie, "Szent Márton" est souvent représenté avec une oie, comme avec cette statue (lien). En Touraine, les oies ne sont pas associées à Martin, sauf exception comme un vitrail de la cathédrale de Tours, vers 1440 [Verrière 2018]. 3) A Dunkerque (affiche 2008) et en Flandres, l'âne de Saint Martin est célébré, son maître ayant transformé ses crottes en de petits pains appelés folards (lien + recette), photo de droite (autre nom : craquelins, récit, lien). + affichette 2019 à Lembach en Alsace (lien). + page La NR 2019 sur le "bon pain Saint Martin" des talmeliers de Touraine + page de "La lettre martinienne 2008-4" présentant les fêtes de saint Martin en Suède, en Allemagne, en Suisse et au Danemark. Et dans la Suisse jurassienne, en Ajoie, la Saint Martin est une fête du cochon (lien).

    Statistiquement, les légendes martiniennes sont décrédibilisées par leur multitude. Comme on l'a aperçu avec les illustrations ci-dessus, les légendes martiniennes sont très diverses et variées. La marque d'un pas ici, une fontaine par là (exemple dans le pays d'Urfé, dans la Loire)... ou un miracle ou un lieu évangélisé... Il est certes possible que des faits réels aient généré la légende, mais cela n'en concerne qu'un nombre très restreint et les critères pour les reconnaître sont ténus. De plus nombre d'entre elles sont contredites par nos connaissances historiques. Prenons le cas du vin et des vignes de Martin.

    Martin aimait-il le bon vin ? Pour les vignerons du Vouvray, boisson très appréciée des premiers rédacteurs du Canard Enchaîné, l'ascétisme du moine-évêque est compatible avec une légende qui attribue à Martin et ses moines l'introduction de la vigne sur les coteaux de la Loire. La présence de vigne, encore de nos jours, au-dessus des grottes de Marmoutier, sur les pentes du lieu-dit Rougemont, aurait permis de "fournir du vin de messe et d'alimenter les malades et les vieillards passant au couvent". Martin aurait ramené un plant de vigne de son pays natal de Pannonie (Hongrie) et aurait inventé le chenin blanc. Cet alibi culturel permettant de faire de la publicité pour une boisson alcoolisée (qui par sa qualité n'en a pas besoin) (cf. panneau d'exposition 2016 à Tours) a des racines lointaines puisque les fresques du XIIIème siècle de la collégiale de Candes en témoignent, présentant l'âne de l'évêque en train de tailler la vigne. Sans oublier une "cuvée de Saint Martin, symbole du partage" [lien] et, du côté de Chinon, la cuvée du partage [lien]. Aussi du Bourgueil, du Chablis Saint Martin un peu magique, et jusque vers Prague, des bouteilles labellisées Martin (photo, lien). Les recherches archéologiques montrent pourtant que la vigne était présente en Touraine avant l'arrivée des Romains (cf. "Histoire de la vigne en Touraine", James Derouet 2013). Martin est aussi patron des vignerons corses, car il aurait fait un petit tour par là (lien)... cf. ce vin corse ("La lettre martinienne 2008-2"), cette page du Semur 2015 et ces deux tableaux dans des églises de Bastia (lien) : 1 2.

     
    A gauche Marmoutier avec au-dessus la vigne du clos de Rougemont. A droite l'âne de Martin gravé sur la collégiale de Candes [extraits de panneaux de l'exposition "Saint Martin, la vigne et le vin" 2016 en la ville de Tours]. + sculpture dans une grotte en tuffeau à Rochecorbon [Le Magazine de la Touraine n°64, 1997, lien]. + tableau "Le vin de la Saint-Martin" par Pieter Brueghel l'ancien [musée du Prado à Madrid] + tableau "Les feux de la Saint-Martin " par Martin van Cleve [musée des Beaux-Arts de Dunkerque] + tableau "La kermesse de Saint-Martin " par Pieter Balten [museum d'Utrecht]. Il y a aussi les foires (liste) et marchés de la Saint-Martin...

    Avec tous ces crus, Martin pourrait être patron de bar. Il ne l'est pas mais, outre celui de la ville de Tours comme on l'a vu, il fut désigné patron des dynasties mérovingienne et capétienne, puis des maréchaux-ferrants, policiers, commissaires des armées, de Buenos Aires, de centaines de communes, de milliers d'églises. Il est aussi patron des piétons avec ce commentaire de blog : "En gros le mec est saint patron d’un peu tout le monde. Sauf les culs-de-jatte, ça va de soi (dixit Georges Brassens). Il faut dire qu’il a été soldat romain, donc il a sûrement usé pas mal de sandales à force de faire des kilomètres à pieds".

    C'était un époque où on vénérait les reliques... Michel Fauquier, en cet article de 2019 sur le site Aleteia : "Avec l’acceptation progressive par Rome de la religion chrétienne sous sa forme catholique, le martyr s’était largement effacé de l’horizon européen alors que, dans le même temps, fleurissaient partout en Europe des églises, qui étaient demandeuses de reliques de saints à insérer dans les autels. Comme il n’était pas habituel de démembrer les corps des saints pour multiplier le nombre de leurs reliques, l’Eglise se trouva face à une situation de pénurie. Or, au même moment, les catholiques se trouvèrent confrontés à de violents raids en provenance de Germanie. [...] Désemparés face à ces ébranlements et les menaces qu’ils portaient, les catholiques recherchèrent avec encore plus d’ardeur la protection des corps saints : c’est pourquoi les masses adoptèrent immédiatement le nouveau modèle de sainteté qu’un auteur du IVe siècle finissant, Sulpice Sévère, avait dessiné. Ce modèle, il ne l’avait pas inventé : il s’était présenté à lui de façon providentielle en la personne de Martin de Tours, qui devint ainsi le premier modèle de la sainteté moderne, c’est-à-dire de la sainteté non-martyriale. [...] Si Sulpice Sévère prêta à Martin de Tours le désir du martyre, le fait est que ce dernier ne le subit pas, ce qui n’empêcha pas le premier de dire « saint » le second, dès les premiers mots de son oeuvre, avant de le proclamer « apôtre des Gaules » dans un ouvrage plus tardif."


    Les reliques-gadgets d'aujourd'hui... Des porte-bonheurs ? Voici successivement : 1) un médaillon + onze autres médailles : 1 2 3 4, 5 6 7 8, 9 10 11, 2) un porte-clés + :quatre autres  1 2 3 4, 3) un pin's + quatre autres épinglettes : 1 2 3 4, 4) un intrus utilisé comme prétexte parce qu'il ressemble à une assiette en émail du trop méconnu artiste tourangeau Charles Jean Avisseau, disciple de Bernard Palissy + dossier Avisseau. En fait, c'est, semble-t-il, une clé de voûte en plâtre peint de l'église St Martin le Grand dans la ville d'York, en Angleterre (lien), + émail limousin fin XIIème siècle [Musée de la cathédrale d'Ourense, Maupoix 2019] + cinq céramiques : 1 (lien) 2 3 4 (Paul Bony 1973, église St Martin de Masevaux (Haut Rhin), lien) 5 (Philippe Deshoulières, lien). 5) un genre d'oratoire miniature (langue anglaise), reprenant un tableau célèbre, visible en partie et présenté sur cette page (cherchez donc...) + un vitrage (Suisse), 6) Des images cartonnées, + dix-huit autres cartes : 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18. + l'image particulière d'un billet de banque suisse (lien) + Le cas particulier de la médaille 2016 du joaillier tourangeau Lecerf installé au pied de la tour de l'horloge, deux articles de La NR : 1 2 (lien vidéo). Aussi un cierge (lien) et un autre de la basilique de Tours ou une bougie, de l'encens, un parfum (lien). Et un cadre disco des années 1970/80 (lien). + Un article de La NR 2016 sur le marketing Saint Martin.


    Les timbres ne sauraient manquer à l'appel... 1) Allemagne 1984 2) France 2017 3) France 1960 4) Monaco 1948 5) Hongrie 1972 6) Hongrie 2011 7) Luxembourg 1980 + dix-huit autres timbres : 1 Belgique 2 Allemagne 3 Rwanda 1967 (annulé) 4 Belgique 1941 5 Belgique 1948 6 Belgique 1941 7 Autriche 1985 8 France 9 Belgique 1911 10 France 11 Autriche 1936 12 1999 13 Tchécoslovaquie 1999 14 Autriche 15 Allemagne 16 Hongrie 2016 17 Argentine 1968 (lien) 18 Hongrie 1972 + page de "La lettre martinienne 2006-1" + page de "La lettre martinienne 2006-2" + cette page.

    Martin et ses démons. Les démons et le diable sont omniprésents dans les récits martiniens. Ces apparitions sont somme toute logiques pour un exorciste, dont la fonction consiste à les affronter par des exhortations mystiques. Jacques Verrière : "En somme, des diables grimaçants s'agitent, ricanent et glapissent sur beaucoup de vitraux dédiés à saint Martin, et il en est ainsi depuis le XIIIème siècle au moins. Nul n'en sera surpris, tant ce constat est en accord avec une Chrétienté obsédée par le péché. Le discours de l'Eglise était culpabilisant et punitif. [...] Les diables de Martin sur les vitraux ont été mis au service d'une théologie qui accablait le pécheur, alors que Martin n'a jamais cherché qu'à le libérer. A cet égard encore, le message de Martin a été utilisé, accomodé aux conceptions théologiques ultérieures, et, dans une certaine mesure, subverti." [Verrière 2018].

       
    A gauche, l'exorciste Martin expulse par le cul le démon du corps d'un homme possédé [cathédrale de Tours, baie n°8, Verrière 2018] + scène semblable dans la cathédrale de Bourges. Puis, Martin démasque une ruse du diable et exorcise une possédée [XIVème siècle, BmT] (lien). "Apparition du diable à saint Martin" [cathédrale de Belluno en Vénétie]. A droite, les dieux paîens sont pour Martin des démons à abattre [église Saint Martin de Clamecy en Bourgogne] + vitrail avec démon dans la basilique Saint Martin de Tours [atelier Lobin, Verrière 2018].


    Surprise : Martin aurait aussi partagé son manteau avec le diable !. C'est l'illustre peintre Raphaël qui a dessiné cette fumeuse scène. Cela méritait une explication, fournie par Albert Lecoy de la Marche [Lecoy 1881].

    Jusqu'au XIXème siècle, une aseptisation de la figure de Martin. Michel Fauquier poursuit : "L'épiscopat chercha à opposer à saint Martin de Tours, un autre modèle qui fût plus présentable à ses yeux : il jeta son dévolu sur saint Germain d’Auxerre [380-448], un ancien très haut fonctionnaire devenu évêque sur le tard, que nous avons proposé de regarder comme le « Martin de coeur des évêques« . Malgré tout, la Vie de saint Germain d’Auxerre, composée entre 470 et 480 par Constance de Lyon, réussit plus à « épiscopaliser » la figure de saint Martin, qu’elle ne l’effaça au profit de celle de saint Germain : c’est en effet celle du premier qui s’imposa à travers toute l’Europe occidentale, mais elle montrait désormais un saint Martin mitré, ganté, porteur de sa crosse épiscopale, d’une chasuble et même… d’un pallium qu’il ne reçut jamais ! En un mot, un saint Martin de Tours parfaitement présentable, représenté comme l’étaient tous les évêques. En ce sens, la figure de saint Martin de Tours connut un destin exemplaire : elle donna un rôle central à l’héroïcité des vertus ― qui devait être reconnue comme la première condition sine qua non permettant d’ouvrir un procès de canonisation, quand cette procédure fut fixée au tournant des XIe-XIIIe siècles ―, mais son « épiscopalisation » ouvrit une autre tendance, celle à présenter aux fidèles ce que Jacques Fontaine appella avec raison des « saints de vitrail », donnant une image lisse des saints parfois très éloignée de ce qu’ils furent effectivement." Ces images du saint vitraillisées, aseptisées, prédominent encore. Quand seront-elles considérées comme datées et inadaptées, autant que les images de Martin chevalier en habit et décor moyen-âgeux ?

    Quelle est la plus absurde des légendes sur Martin ? Il y a l'embarras du choix, diront certains. Je choisis la légende du martinet. Dans le Catalogue 2016, Ingrid Leduc la raconte ainsi : "Cet oiseau dévore les grappes de raisin mûr au grand désespoir des vignerons. Ceux-ci implorèrent Martin de leur venir en aide. Pour contenir les oiseaux, le saint plaça une croix dans les vignes et les oiseaux vinrent s'y poser, obéissant ainsi au saint dont ils prirent le nom." Le martinet est un oiseau migrateur extraordinaire qui préfère les villes aux campagnes, qui ne mange jamais du raisin mais seulement des insectes, qui ne se pose jamais sauf pour pondre, couver et s'occuper de ses petits au nid, restant des mois constamment dans les airs. Bref c'est un seigneur des airs qui ne ressemble pas du tout au chapardeur décrit... Sulpice Sévère heureusement n'a jamais raconté une telle baliverne... Au-delà, il y a des légendes qui n'ont jamais été crues mais qui faisaient rêver tant elles étaient étranges. Ainsi celle de "Saint Martin Faucheur" raconté en une page du "Magazine de la Touraine" hors-série "Contes et légendes de Touraine", 2002 (couverture).


    La mère de Martin : délire post moyenâgeux !. En 1572, un illuminé publia une sorte de science-fiction antique avec pour héroïne une fille de roi de Constantinople, la belle Hélaine, à qui il arrive des histoires à dormir debout et qui devient mère de saint Martin et de saint Brice (rappelons qu'il sont nés avec 60 ans d'écart...). Cet ouvrage, dont on connaît deux éditions, est titré "Le rommant de la belle Helaine de Constantinople, mère de sainct Martin de Tours en Touraine et de sainct Brice son frère". Illustrations : couvertures de deux éditions, gros plan de la seconde, deux autres images. + Lien vers une retranscription sur le site de la médiathèque de Lisieux, + trois éditions intégrales d'une centaine de pages [Gallica] : 1 2 3.

    Martin de sang royal ? Plusieurs récits se plaisent à raconter que Martin serait de haute noblesse royale. Outre celui farfelu de la belle Hélaine présenté ci-dessus, Narcisse Cruchet et Augustin-Hubert Juteau, dans leur livre de 1885 "Histoire populaire de saint Martin" racontent cette histoire : "On lui a prêté une généalogie dont les fastes feraient envie aux races les plus illustres. D'après l'histoire des sept dormants, Florus, roi des Huns, au temps de Dioclétien et Maximien, épousa une jeune princesse d'une rare beauté, Brichilde, fille de Chut, roi des Saxons ; il en eut trois fils, Florus, Hilgius, Amnar. L'aîné obtint à son tour la main de Constance, soeur de Julien l'Apostat, qui le rendit père de saint Martin. Proche parent des Césars, allié d'un autre côté aux rois d'Angleterre, l'apôtre des Gaules aurait certainement revêtu le pourpre et ceint la couronne royale de Hongrie, s'il n'eût tout quitté pour se faire moine." Martin neveu de l'empereur Julien, cousin (grand-oncle ?) du futur Attila (né en 395)... Sur cette base, le roi Louis XI fit dresser sur un immense parchemin la "généalogie authentique" de Martin. Ces deux élucubrations, le neveu de Julien et le fils d'Hélaine, sont présentées en une double-page de Lecoy 1881.

    Les saints d'hier se sont-ils transformés en super-héros ? C'est la question que pose le journal "La Vie" dans un article de 2014 (lien). Le philosophe Paul Clavier y apporte d'intéressantes réponses, comparant super-héroïsme et sainteté, super-pouvoirs et miracles... Et nous ne pouvons que comparer la cape rouge de Superman et sa façon de dominer la situation avec une autre cape rouge et une autre domination du haut de son cheval... Rappelons tout de même que nous avons ci-avant estimé que cette imagerie de Martin était très critiquable pour être éloignée de la réalité historique. Une vision surannée et obsolète... En son livre "Martin de Tours, vie et gloire posthume" (1996), Charles Lelong, présente quelques-uns des exploits des saints super-héros racontés un peu avant le Vita de Sulpice Sévère. Dans la vie d'Antoine, écrite par Athanase vers 357 : "On y voit le saint lutter avec le diable, chasser d'un mot les bêtes sauvages, faire jaillir l'eau en plein désert, guérir à distance, bénéficier du don de double vue". Dans "Vie de saint Hilarion" écrite par Jérôme : "Hilarion est présenté comme doté de pouvoirs inouïs, exorcisant un chameau, paralysant des pirates, arrêtant un énorme raz-de-marée". Alors quand Sulpice Sévère, bercé par ces récits, comme aussi ses interlocuteurs à un autre degré, déclare "Tout ce que j'ai dit, tout ce que je vais dire, je l'ai vu moi-même ou je le tiens de source certaine, le plus souvent de Martin lui-même", on comprend que les historiens les plus récents aient tenté de démêler le vrai du faux...


    [vitrail corrigé de l'église de Mosne, en Touraine, et affiche du film "Man of steel" 2013]. A qui est la cape ?


  13. Dix-huit siècles de livres sur Martin et un puissant renouveau contemporain

    La longue liste des ouvrages consacrés à Martin. Nous avons fait leur connaissance ou nous la ferons dans d'autres chapitres : Sulpice Sévère, Paulin de Nole, Venance Fortunat, Paulin de Périgueux, Grégoire de Tours, chacun, écrivant en latin, avait son style. Dans le Catalogue 2016, en un article "De la Vita sancti Martini (396) au Mystère de Saint Martin (1496) : onze siècles d’écriture et de réécriture à la gloire de l'évêque de Tours" (lien), Sylvie Labarre analyse finement l'évolution des écrits sur la vie de Martin, résumant "un immense travail de réécriture entrepris à travers les siècles par des écrivains soucieux de célébrer la sainteté et les miracles de l'évêque de Tours et d'édifier leurs lecteurs par l'exposé d'une vie exemplaire". Elle estime que le premier d'entre eux, Sulpice Sévère, "écrit une prose capable de séduire les lettrés aussi bien chrétiens que païens et son souci est d'abord de persuader les incrédules". Elle traite les écrits des Vème et VIème siècle de Paulin de Nole, Venance Fortunat, Paulin de Périgueux, Grégoire de Tours, puis, après des réécritures en vers ou en prose du VIIème au XIIème siècle : "c'est avec des oeuvres écrites en français que Martin entre véritablement dans l'univers culturel médiéval et que sa geste se renouvelle". Martin peut ainsi devenir petit-fils d'un roi de Hongrie, chevalier adoubé par l'empereur Constance II, combattant les Sarrasins... La lecture du texte original nous devient plus accessible. Voici quelques-uns de ces livres parmi les plus marquants, d'abord jusqu'au XIXème siècle.


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    1) Un livre en parchemin de 217 feuillets illustrés (16x22 cm), "Vie et miracles de saint Martin de Tours", vers 1110 [anonyme BmT]. 2) "Vie et miracle de saint Martin de Tours", texte de Péan Gastineau (259 feuillets 18,5x29 cm), XIIème ou XIIIème siècle (intégrale dans l'encadré ci-dessous 1300 + la page la plus illustrée, avec gros-plan sur la lettrine) [BnF]. 3) Un "Martinellus", parchemin de 160 feuillets (19,5x27 cm), recueil de textes relatifs à Martin, entre le XIème et le XVème siècle [anonyme BmT]. 4) La légende dorée est un célèbre manuscrit (un best-seller...) de l'archevêque de Gênes Jacques de Voragine, rédigé en latin de 1261 à 1265, dont on connait plus d'un millier de copies manuscrites, de nombreuses traductions et de nombreuses éditions imprimées (plusieurs sur Gallica), avec ou sans illustrations. L'auteur y raconte la vie de 150 saints, dont Martin et Brice. L'illustration sur Martin est évidemment celle du manteau partagé. + deux variantes : 1 2 [Maupoix 2018]. 5) "La vie de Saint Martin évêque de Tours" par Nicolas Gervaise, 1699 (intégrale dans l'encadré ci-dessous 1699). + cinq autres vues : 1 2 3 4 5. 6) Lecoy 1881. Le gros livre rouge d'Albert Lecoy de la Marche paru en 1881 chez Mame (à Tours), 736 pages (20,5x28 cm) ; la première page est révélatrice de la volonté de conter "la substitution du christianisme à l'idolatrie" (+ la demi-intégrale dans l'encadré ci-dessous 1881) + article compte-rendu d'Alexandre Bruel en 1881). 7) L'ouvrage d'Ernest-Charles Babut en 1912, 320 pages, permet enfin de sortir de l'hagiographie moralisatrice. 8) Le premier des trois tomes de Jacques Fontaine sur l'étude des textes de Sulpice Sévère (360 pages, en 1967) (s'y ajoute un 4ème tome "Gallus"). On peut aussi citer le "Saint Martin" de Paul Monceaux en 1926 (256 pages) + couverture + critique par Fernand Vercauteren, 1928.

    Livres sur Martin disponibles en intégralité sur le site Gallica
    Le site Gallica, dépendant de la BnF, met à disposition des livres téléchargeables. En voici, par année de parution, qui traitent de Martin de Tours (+ page de recherche avec les critères "Martin" et "Tours"). 1300 "La vie de saint Martin de Tours", par Péan Gastineau, 520 pages. 1435, extrait de onze pages illustrées (638v à 643v, lien) sur Martin dans le bréviaire de Salisbury. 1496 "La vie et miracles de monseigneur saint Martin, translatée de latin en francoys", version en couleur imprimée par Mathieu Latheron, 220 pages, nombreuses illustrations (ci-dessous 1). 1699 "La vie de saint Martin", par Nicolas Gervaise, 454 pages (ci-dessus 5). 1852 "Histoire de saint Martin, évêque de Tours", par Achille Dupuy, 504 pages. 1859 "Saint Martin, évêque de Tours", par Mathilde Bourdon, 100 pages. 1861 "Vie de saint Martin", par Sulpice sévère, Jean-Jacques Bourassé, Richard Viot, 133 pages. 1861 "Vie de saint Martin et des principaux saints militaires", 64 pages. 1864 "Saint Martin de Tours", par Maxime de Montrond, 238 pages + illustration. 1864 "Figure historique de saint Martin, étude sur son rôle et son influence", par Casimir Chevalier, 24 pages. 1864 "Vie de saint Martin de Tours", par Jacques Jeancard, évêque de Cérame, 264 pages. 1865 "Saint Martin et sa basilique", par Victor Alet, de la Compagnie de Jésus, 71 pages. 1875 "Vie de saint Martin, évêque de Tours", par Louis Baguet, curé de Béhéricourt, 195 pages. 1876 "L'esprit de saint Martin", par Marc de l'Hermite, 88 pages. 1876 "Vie de saint Martin, évêque de Tours", par D. S., 216 pages. 1881 "La vie de saint Martin", par Albert Lecoy de la Marche, 394 pages sur les 736 pages du livre entier (ci-dessus 6). 1885 "Histoire populaire de saint Martin", par Narcisse Cruchet et Augustin-Hubert Juteau, prêtres du diocèse de Tours, 210 pages. 1897 "Vie de saint Martin illustrée", par René des Chesnais, 224 pages. Ajoutons des ouvrages de la SAT.


    Quatre autres "Vie de saint Martin". 1) "La vie et miracles de monseigneur saint Martin translatée de latin en français", Mathieu Latheron pour Jean de Liège (Jean de Marneffe), 1496, version en couleur, un des premiers livres imprimés de la bibliothèque, encore modeste, du roi Charles VIII au château de Plessis lès Tours [BnF, trois exemplaires connus, intégrale dans l'encadré ci-dessus 1496] + analyse de Pierre Aquilon dans l'ouvrage "Tours 1500 capitale des arts", 2012 + quelques-unes des 97 miniatures du livre, d'abord quatre avec le diable : 1 2 3 4, + :trois résurrections : 1 2 3 + :trois destructions de temple ou arbre : 1 2 3 + puis quatorze autres sur des saints ou scènes présentés sur cette page, Martin étant évêque (la tiare !) ou en son tombeau / chasse : 1 (le pauvre d'Amiens) 2 (Marmoutier) 3 (le lépreux de Paris) 4 (Valentinien) 5 (Maurice) 6 (Mexme) 7 (Ambroise) 8 (Gatien !) 9 (Hilaire !) 10 (Cararic roi de Galice) 11 (Clovis) 12 (les Normands) 13 (le lépreux d'Auxerre) 14 (retour d'Auxerre). On y trouve aussi les sept dormants (!), un voyage à travers la Gaule... 2) ouvrage de même titre, en version populaire noir et blanc d'une centaine de feuillets, "La vie et miracles de monseigneur saint Martin translatée de latin en francois" vers 1500, livret de pèlerinage + une double page [BmT, Catalogue 2016]. 3) "La vie de Saint Martin le Miséricordieux, évêque de Tours" vers 1700, par Dimitri de Rostov, saint de l'église orthodoxe russe, présente une vision chrétienne orthodoxe de Martin ; ici en une réédition de 2009 des "Editions bénédictines". 4)"Saint Martin de Tours", livre belge de 1925 par Marcellin Lissorgues, prêtre du Cantal.

    Ernest-Charles Babut : déconstruction ou hyper-critique ? En 1912, l'historien Ernest-Charles Babut, né en 1875, décédé en 1916 à la guerre de 1914-18, s'est penché de façon approfondie sur l'oeuvre de Sulpice Sévère. Il a le plus vigoureusement "démoli" à la fois le biographe et son héros, dénonçant la Vita Martini comme une "imposture" et un "tissu de contes mensongers", regardant Martin comme un personnage médiocre, bizarre, ayant peu d'autorité sur son clergé et peu de prestige auprès de ses confrères, "peut-être de tous les évêques de Gaule celui qui paraissait le moins désigné pour la gloire ecclésiastique" : c'est le succès de librairie de la Vita qui aurait créé de toutes pièces la popularité, finalement universelle, de l'évêque de Tours (d'après un article de Jean-Rémy Palanque en 1969, on pourra lire aussi l'étude de René Aigrain, de 1921). Ces lourdes et féroces accusations, ce fut démontré notamment par Jacques Fontaine, reposaient sur des postulats erronés, contraires à d'autres sources historiques. Mais toutes ne sont pas à rejeter (notamment ses interrogations sur la date de décès de Martin ?). Un second Babut, du XXIème siècle, débarrassé des défauts du premier, prenant en compte les derniers travaux, serait le bienvenu... Compléments : une analyse de Sylvain Sanchez, 2012, reprenant des propos de Charles Péguy, sa nécrologie par Joseph Calmette, 1919, la biographie de son père, Charles Edouard, pasteur.


    Ernest-Charles Babut (1835-1916) : son acte de décès militaire à la guerre, comme 18 millions d'autres victimes que Martin, ni son dieu, n'a pu sauver. Ses prénoms officiels sont Ernest Théodore. Il était professeur agrégé d'histoire.

    Martin : des fables hilarantes ? Photo de cette page de 2016 du site "La Rotative" s'appuyant sur les travaux de Babut pour critiquer vertement la municipalité de Tours, commençant ainsi : "Sur le boulevard qui traverse la ville d’est en ouest, une exposition intitulée « De Martin à saint Martin : sa vie, ses légendes » est proposée au regard des passants. Sur des colonnes rouges estampillées « JC Decaux » et « Ville de Tours », on a droit à une collection de fables qui seraient hilarantes si la mairie ne s’employait pas à les faire passer pour des vérités. Martin guérissant un possédé, Martin guérissant un lépreux, les reliques de Martin repoussant les envahisseurs...". Jacques Fontaine et Bruno Judic sont aussi cités, presque en soutien à Babut, pour un article étayé.


    Ces propos à peine écrits sont confortés par la connaissance d'un article de Robert Beck dans la conclusion du Collectif 2019. Extraits : "L'ouvrage d'Ernest-Charles Babut sur saint Martin de 1912 constitue un véritable travail historique : une étude qui applique la méthode historique la plus rigoureuse et la plus moderne en s'appuyant sur un corpus important de sources. Ce livre, présenté comme le résultat de longues recherches, propose une véritable déconstruction de la figure martinienne. [...] Babut constate de nombreuses incohérences chronologiques qui, à titre d'exemple, s'opposent à la possibilité d'un séjour de saint Martin chez Hilaire à Poitiers.". Beck montre le bon accueil de cette étude avant la guerre de 14 (par exemple cet article de René Massigli en 1913), et son rejet complet après-guerre, quand Martin apparaît comme une figure du patriotisme. Si cela ne remet pas vraiment en cause les critiques très solides de Jacques Fontaine (et déjà esquissées en 1913 en conclusion de l'article précité), une relecture moins systématiquement à charge de Babut, avec un éclairage du XXIème siècle, serait opportune.

    Dans son livre "Vie et culte de saint Martin" (1990), Charles Lelong aborde, loin des représentations ultérieures, l'aspect physique et le mode de vie de Martin : "Sa mise resta toujours pitoyable : la tête rasée, le front sans cheveux et la barbe mal faite, des vêtements sales et sans recherche, en particulier le grand manteau noir de poils rudes, en forme de sac, ceint de cordes grossières, jeté sur une tunique rugueuse... Il effectuait ses tournées diocésaines à pied, en barque ou à dos d'âne comme le Christ. Il refusait de recevoir à sa table les visiteurs de haut rang et n'acceptait aucun de leurs dons pour préserver sa pauvreté. Il permettait à peine qu'une reine se tint un moment près de lui, prêchait la virginité, exaltait la continence... Comme Antoine, il s'interdisait le rire et les pleurs...".

    La personnalité de Martin. Charles Lelong dresse aussi un portrait du militaire devenu évêque-moine. Il est à la fois "taciturne, timide, effacé" et "mordant, violent, agressif", sensible, nerveux, défaillant, énergique, diplomate, dévôt, fanatique, ayant "une doctrine un peu courte", "simple mais familier des grands", combatif, courageux, généreux, d'un "illuminisme naturel". Ses "qualités et défauts contrastés", sa "fausse faiblesse" sont davantage "de nuances que de vraies contradictions". Il a une "force de caractère peu commune pour assumer sa marginalité". Analysant ce portrait, Michel Carrias, en un article de 1997, le résume ainsi: "Avec ses défauts : raideur, crédulité, fanatisme contre les païens, manque d'envergure qui l'empêcha de « s'imposer comme chef d'un parti ... ; qui sont « le revers de ce qui fait... la grandeur du personnage : la totale sincérité de sa foi et une fidélité inflexible à ses convictions ». Paul Mattei, en un article de 2005 considère Martin comme un "évêque hors cadre(s)", d'abord un moine, mais un moine s'étant accompli dans sa mission d'évêque. Camille Julian, historien de référence de la Gaule, estime, en un article de 1923 (partie 4), que Martin était un grand voyageur, "homme d'action, sachant organiser et commander, une intelligence très saine, une volonté très droite", davantage qu'un thaumaturge ou un ascète. + sept autres articles de Jullian sur Martin : 1 (partie 1) 2 (partie 2) 3 (partie 3) 4 (autre partie 2, = 5 ?) 5 (partie 6) 6 (sources) 7 (jeunesse).

    Martin était-il illettré ? Sulpice Sévère écrit, à propos de Martin : "Jamais je n'ai entendu d'aucune autre bouche tant de savoir, tant d'intelligence, tant de talent quant à la qualité et à la pureté de l'expression. D'ailleurs, au regard des "vertus" de Martin, combien mince est cet éloge ! Sauf qu'il est étonnant qu'à un homme illettré, pas même cette grâce n'ait manqué." Olivier Guillot, en son "Saint Martin apôtre des pauvres" de 2008 : "Le fait est que Martin paraît bien être le seul évêque de son époque auquel on ait osé attacher cette épithète d'illettré. Notre conviction est que celle-ci était pleinement justifiée". Cet avis n'est pas partagé par tous les historiens, Martin ayant pu apprendre à Ligugé les bases de la lecture.

    La canonisation de Martin. Dominique-Marie Dauzet, en son livre "saint Martin de Tours" (Fayard 1996) : "A cette époque la canonisation, entendue au sens actuel du terme, n'existait pas. [...] Le culte rendu aux martyrs par les fidèles était immédiat. [...] Ils gardaient précisément en mémoire la date de la "depositio" du défunt dans la tombe, et en fêtaient l'anniversaire, qu'ils inscrivaient au calendrier de leur communauté. Les chrétiens qui venaient prier sur la sépulture et y demander des grâces spéciales étaient eux-mêmes les garants de la "sainteté" du défunt. L'inscription par l'évêque ou son clergé de l'anniversaire dans la liste des fêtes liturgiques avait valeur suffisante de "canonisation"." Puis : "S'agissant de "canonisation" populaire, le cas de Martin est probablement le plus extraordinaire du genre, et d'abord parce qu'il est le premier saint non-martyr à avoir connu une telle popularité. [...] Mais aussi son cas est exceptionnel parce que sa réputation est telle déjà de son vivant que les fidèles l'entourent de pratiques ordinairement réservées aux martyrs défunts."

    Paradoxal culte. Un article d'octobre 1997 du magazine "L'Histoire" (n° 214) souligne les contradictions entre le culte de Martin et sa vie : "On voit bien l'accumulation de conjonctures favorables qui ont contribué à assurer la popularité du culte de saint Martin : une personnalité charismatique, un biographe de grand talent, des successeurs qui s'en sont fait les imprésarios, un prince d'envergure [Clovis, on peut aussi ajouter Charlemagne et Hugues Capet] mettant sa dynastie sous son patronage. Non sans engendrer quelques paradoxes amusants. Le soldat rebelle a soutenu les entreprises guerrières d'un conquérant sans scrupules. L'ascète a assuré à sa ville et à son clergé la manne des générosités royales. L'évêque sans culture que ses collègues méprisaient a bénéficié de l'admiration d'un grand écrivain. La tombe de celui qui avait voulu être enterré de façon quasi anonyme dans un cimetière public a été surmontée de l'une des plus somptueuses basiliques des premiers siècles du Moyen Age. Pourtant, si les voies de sa gloire posthume ont emprunté parfois de curieux cheminements, Martin a toujours été, pour la dévotion populaire, l'homme au manteau partagé, le patron des exclus, le saint de la solidarité immédiate et efficace."

    Une histoire expurgée En 2016, la ville de Tours a fêté le 1700ème anniversaire de la naissance de son second évêque (document municipal). S'il est naturel que l'on célèbre un personnage qui permit, par ses successeurs, à la ville de se développer jusqu'à devenir à la fin du XVème siècle la capitale politique et culturelle de la France, il y a lieu de s'étonner qu'on persiste à gommer les côté sombres du personnage pour ne pratiquer que de l'hagiographie. Son long passé militaire, ses destructions du patrimoine gaulois, son intolérance, que ce soit contre les païens ou les ariens, ne devraient pas être gommés. En sens inverse, il ne faudrait pas noircir celui qui eut le courage de montrer dans l'affaire Priscillien une modération qui ne fut pas celle d'autres saints davantage sectaires, comme Augustin (354-430)

    Epoque décadente ? Dire, comme Régine Pernoud (1909-1998) en son livre "Martin de Tours, rencontre" (Bayard Editions 1996), que par "l'importance que prend le caractère de sa sainteté", "il inaugure une nouvelle civilisation" peut être vu comme un reproche plutôt qu'un compliment. Longtemps les intellectuels ont regretté l'époque romaine et gauloise, et, assurément aussi, la population, pour des raisons d'abord économiques. Eugène Giraudet ("Histoire de la ville de Tours" 1873) : "La décadence des esprits est à peu près complète. [...] Les écoles civiles fondées par les Romains à Caesarodunum disparaissent ; seule l'école épiscopale subsiste. L'étude de la jurisprudence, de la philosophie, de la poésie est délaissée ; et la littérature sacrée occupe exclusivement les intelligences. [...] La notion du juste et de l'injuste paraît tellement inconnue et la mauvaise foi dans les affaires est poussée si loin que des mesures sont prises pour permettre aux créanciers de réduire en esclavage leurs débiteurs insolvables."


    Saint Martin chez les orthodoxes et les protestants luthériens. En tant que saint de l'Eglise orthodoxe, Martin bénéficie d'un hymne acathiste, chant d'action de grâces avec une représentation iconique. A gauche l'icône correspondant à cet acathiste [paroisse orthodoxe française, rue Saint Victor, Paris Vème]. Puis une autre icône + sept autres 1 2 3 4 5 6 7. Saint Martin donne aussi son nom à des églises allemandes protestantes, que cette nomination soit antérieure à la naissance du protestantisme ou postérieure. Plus à droite statues (de 1984) à l'Eglise Saint Martin (Martinskirche) de Sindelfinge et un vitrail de l'église Saint Martin de Bonn. + image de Martin, par Theophilia, dans l'église St Martin de Louiville aux USA (Kentucky), sur un site luthérien (lien). Sans oublier que Luther se prénommait Martin, qu'il fut nommé et baptisé un 11 novembre (1483), le lendemain de sa naissance...

    Martin, un bilan historique nuancé. Martin de Tours a eu dans notre histoire un rôle essentiel. Les campagnes auraient pu rester à l'écart de la christianisation des villes, tant les bagaudes avaient amorcé une sécession. Plus que sa violence (contre ses démons, non contre les hommes), son humilité et sa détermination ont permis de convaincre les campagnes. Les fossés entre urbains et bagaudés et Barbares christianisés se sont réduits. La Gaule était devenue invivable, Martin le premier a trouvé une voie pour une nouvelle façon de vivre ensemble, pour aller vers une cohésion sociale. Son humble intransigeance était adaptée à son époque. Il a fait pivoter les intérêts communs. Il a réussi à établir une manière de se mélanger par le partage d'idéaux novateurs. Ses successeurs évêques, dont Perpet et Grégoire sont les symboles, ont continué dans cette voie à un autre niveau. Venant de l'aristocratie gauloise et romaine et sachant s'associer à l'aristocratie franque, ils ont achevé la transformation d'un impérialisme économique et militaire en un autre impérialisme culturel et religieux, qui portait en lui un poison originel : Martin avait en lui le germe d'une intolérance religieuse qui, relayée par ses continuateurs, fut de plus en plus oppressante au fil des siècles... Un peu comme si la guerre civile qui menaçait alors avait été repoussée à l'époque de la croisade albigeoise et des guerres de religion... Et de l'Inquisition et de la colonisation meurtrière, des débordements que Martin aurait refusés mais que ses lointains continuateurs n'ont pas su contenir.

    Jacques Fontaine, critique éclairé de l'hagiographie de Sulpice Sévère, a présenté ce qui peut être appelé un bilan professionnel du saint, estimant dès 1969 que Martin porte en lui "un christianisme militant vécu par un laïc militaire" (ce qui le distingue notamment de Sulpice Sévère en qui il voit "une redoutable étoffe d'intégriste") et concluant le colloque de 1997 par un article titré "Saint Martin et nous". Extraits : "Moine autant qu'évêque, il a choisi de s'exprimer dans le style sobre des Pères du désert. [...] Cet orant, qui aimait s'adresser à Dieu dans la solitude, demeure aussi pour nous le modèle d'une spiritualité de la rencontre. [...] Martin, comme Dieu lui-même, ne jugeait pas les gens sur la mine, qu'ils fussent gueux ou empereurs, paysans incultes ou riches propriétaires lettrés. [...] Martin n'est donc pas une figure légendaire, surgie de l'univers intemporel des contes populaires et du folklore ; ce n'est pas non plus la fiction trop séduisante d'un hagiographe enthousiaste et d'un écrivain raffiné. [...] Martin n'était pas un illuminé, une cervelle dérangée. Il fut certainement un non-conformiste, un original, avec ce que le mot éveille, à la fois, de sympathie et d'inquiétude, chez ceux qu'un tel caractère attire et surprend. [...] La singularité de Martin résulte d'un approfondissement constant de sa vocation, qui le fit passer sans heurts de la milice à la militance, de la profession militaire à la profession de foi, puis à la profession monastique, enfin à la mission apostolique de l'évêque évangélisateur.".

        
    Jacques Fontaine (lien), Luce Pietri au colloque de 2016, livre de Charles Lelong (1990), recueils SAT du colloque 1997 (224 et 310 pages)

    Les historiens de fin du XXème siècle ont permis de dissocier faits historiques et inventions légendaires. Dans sa thèse de 1980 (page 39), Luce Pietri parle ainsi de l'avancée provoquée par Jacques Fontaine (1922-2015) en ses trois ouvrages de 1967 à 1969 d'étude de la Vita Martini de Sulpice Sévère (+ critique de Jean-Rémy Palanque, et critique de Pierre Courcelle, en 1970) : "En dégageant les écrits du biographe de la gangue des lectures et des interprétations partisanes, en les passant au crible d'une « critique raisonnée et tempérée », en les éclairant enfin à la lumière d'une connaissance très sûre du milieu dans lequel ils furent élaborés, le dernier commentateur de la Vita Martini est parvenu à une conclusion solidement étayée qui rend assurance à la démarche de l'historien. [...] La méthode d'investigation, élaborée à partir d'une problématique complètement renouvelée, peut, d'une façon plus générale, guider l'enquête historique". Et, effectivement, en cet élan, les recherches se sont poursuivies, cristallisées par deux ouvrages de synthèse de Charles Lelong (1917-2003) en 1990 et 1997, par un séminaire - colloque en 1997 et par un autre colloque en 2016. La ville de Tours, la Touraine (département d'Indre et Loire), la région ligérienne (Centre Val de Loire) et la communauté des historiens ont rendu, avec ces deux colloques (auxquels participait Luce Pietri, et Jacques Fontaine pour le premier), un hommage contemporain appuyé à Martin. En 1997, c'était à l'occasion du 1600ème anniversaire du décès de Martin. Quatre ouvrages sur Martin ont alors été édités, commentés par un article de Michel Carrias (+ lien avec deux autres livres). Soulignons aussi le constant travail en profondeur de la Société Archéologique de Touraine (SAT). Ces avancées historiques substantielles demeurent toutefois trop confidentielles, l'image de Martin est restée "vitraillisée"... Le documentaire d'Arte en 2016 (voir ci-avant) et les ouvrages de 2015-2019, malgré leurs qualités, n'ont pas réussi à vraiment reconsidérer l'image de Martin aux yeux du grand public.

    2015-2019 : un aboutissement et une timide avancée vers un nouveau Martin. La commémoration du 1700ème anniversaire de la naissance de Martin a relancé la bibliographie de Martin avec quatre ouvrages épais de 230 à 550 pages parus en 4 ans : les livres 2015, 2016, 32018, 2019 présentés ci-dessous. Tous ont une partie écrite et illustrée conséquente. Les trois premiers bénéficient d'une magnifique iconographie, sur beau papier, les deuxième et quatrième contiennent des analyses poussées. Tous sont cohérents entre eux, s'appuyant sur les travaux de fin du XXème siècle. Aucun toutefois ne met l'accent, comme il est fait ici, sur le côté sombre de Martin, son intolérance et sa destruction du patrimoine gaulois. Serait-ce tabou ? C'est tout de même effleuré en la dernière page de la conclusion de l'ouvrage de 2019 par Robert Beck qui semble appeler à une certaine réhabilitation de Babut. Les historiens ne sont pas complètement libérés de l'hagiographie primitive attachée à Martin. Avec Robert Beck, souhaitons "un nouveau débat, cette fois-ci en dehors de toute considération idéologique".


    Semur 2015 ("Saint Martin de Tours, pionnier européen de la solidarité", François-Christian Semur, Editions Hugues de Chivré, 232 pages + dossier de presse). Catalogue 2016 ("Martin de Tours, le rayonnement de la cité", Collectif, MBAT, Catalogue de l'exposition de même titre, 288 pages + dossier de presse). Maupoix 2018 ("Saint Martin de Tours, 17 siècles de récits et d'images", Michel Maupoix, éditions "Rencontre avec le patrimoine religieux", 352 pages). Collectif 2019 ("Un nouveau Martin, Essor et renouveaux de la figure de saint Martin IVème - XXIème siècle", Collectif avec introduction de Bruno Judic, Presses Universitaires François Rabelais, 552 pages, incluant les interventions du colloque de 2016, ici en 40 vidéos + lien vers d'autres vidéos). sur chaque couverture de ces ouvrages, cheval et cape rouge (en revers ou avers) sont les marques d'un certain conformisme... + les quatre oeuvres originales ayant servi aux quatre couvertures : 1 (vitrail de la collégiale Saint Martin de Candes) 2 (anonyme et Maître Henri, "Livre d'images de madame Marie, Cambrai ou Tournai, XIIème siècle, BNF) 3 (Maître de Boucicaut début XVème [Bibliothèque municipale de Châteauroux]) 4 (Blasco de Granen entre 1400 et 1459, Musée d'Art de Catalogne à Barcelone) + sommaires de ces quatre ouvrages, des deux précédents (colloque 1997), de trois autres de Charles Lelong et de six autres, récents, sur Martin.
    Trois autres livres. A ces quatre ouvrages, s'ajoutent quelques autres du début du XXIème siècle, avec une riche iconographie. Verrière 2018 : "Le vitrail, reflet de saint Martin ?" par Jacques Verrière, ciblé sur l'art du vitrail, photos de Jean-Paul Paireault, éditions Hugues de Chivré 2018, 170 pages. + couverture et présentation. Geneste 2018 : sur un thème à la fois plus large, l'art du vitrail, et plus précis, l'atelier Fournier de Tours, est paru en 2018, aux éditions "Rencontre avec le patrimoine religieux", le livre "Fournier & associés" d'Olivier Geneste, 190 page, dessins BmT. + couverture + présentation. Lorincz 2001 est un ouvrage franco-hongrois de Zoltan Lorincz édité en 2001 par C.L.D. à Tours et B.K.L. à Szombathely, titré "Saint Martin dans l'art en Europe", 112 pages. + version intégrale avec filigrane sur chaque page en mek.oszk.hu ou ici, 56 Mo) + couverture. Quant au livre "Le culte de Saint en Martin en Forez" (2009, 208 pages), il montre l'impact de Martin sur une région pourtant éloignée de la Touraine (lien)...

    Le site Persée est une mine de documents rédigés par des historiens. Nombreux ont été ici repris en format pdf. Concernant Martin, il en existe de nombreux autres disponibles sur cette page correspondant aux critères de recherche "Martin" et "Tours".

    Dans un entretien radio à la parution du quatrième ouvrage, Bruno Judic indique que la connaissance du phénomène martinien repose désormais sur une pluridisciplinité des recherches qui amènera de nouvelles avancées. Ainsi l'archéologie a permis de découvrir près de Milan ce qui pourrait être la première église dédiée à Martin, construite par Pinien et Mélanie la jeune, en résonance avec la généalogie qui montre (ci-après) que Mélanie et Eustoche, évêque de Tours, étaient cousins germains. C'est ainsi que le culte du tourangeau Martin, mondialisé (dans l'empire romain) par Sulpice Sévère, avec un foyer près de Milan, aurait, en un retour aux sources, été dynamisé à Tours par la superbe basilique de Perpet, neveu d'Eustoche.



    B) 398-470 LA BASILIQUE DE L'EVEQUE ARMENCE

  14. Brice, successeur contesté de Martin, est remplacé par Armence

    Le corps de Martin fut inhumé dans le cimetière paroissial de Tours le 11 novembre 397. Ce n'est que 40 ans
    plus tard que son tombeau fut placé dans une basilique. [Fagot, Mestrallet - d'Esme 1996] + planche. + vitrail de la cathédrale de Tours (baie 8) montrant la mise au tombeau + la même scène dans une reproduction d'un bas-relief du IXème siècle de l'église Saint Ambroise de Milan [Lecoy 1881].


    Qu'est devenu Martin après sa mort ? Il serait allé au paradis, accompagné par des anges, avec (à droite) son casque, son épée et sa demi-cape. Voute peinte du choeur de l'église Saint Martin de Montégut-Lauragais (Haute-Garonne), par Bernard Benezet, 1868 (lien) [livre "La légende de Saint Martin au XIXème siècle" 1997]. + Sur le même thème, une miniature du bréviaire de Salisbury, vers 1435, "L'âme de saint Martin reçue par Dieu dans le ciel" [BnF], un vitrail vers 1955 de l'église St Martin d'Olivet en Orléanais (lien), une fresque, vers 1790, de l'église St Martin de Castelnau-d'Estrétefonds en Haute-Garonne. un tableau de Pierre-Adrien-Pascal Lehoux, 1885 [Musée des Beaux-Arts de Nantes, même livre], un tableau de Konrad Huber 1810, avec la cape et l'oie [église de Gundelfingen en Allemagne, lien], un tableau de Wolfgang Andreas Heindl vers 1720 [abbaye de Niederaltaich aussi en Allemagne, lien], puis, extraits du livre Lorincz 2001, quatre tableaux d'Europe centrale à la composition complexe, difficile à comprendre dans le détail, avec en commun la montée aux cieux et la présence du mendiant et sa demi-cape : 1 par Georg Desmarées 1744, Suède [église St Martin de Kaufbeuren] 2 par Georgius Lederer 1738 [église St Martin de Lemerdingen] 3 par Stefan Dorfmaister 1777, Autriche [cathédrale St Martin d'Eisenstadt] 4 par Franz Anton Maulbertsch 1791, Hongrie [cathédrale de Szombathely]. Et lorsque tous les saints se réunissent, le mendiant et son évêque sont l'un à côté de l'autre à bavarder, en bas à droite de ce tableau d'origine hispanophile indéterminée.

    Brice désigné par Martin. Pierre Audin ["Tours à l'époque gallo-romaine", 2002] : "En 397, Brice succéda à martin. Né dans une riche famille tourangelle, il avait été longtemps disciple de Martin à Marmoutier, mais s'était souvent opposé à lui "à cause de son caractère vaniteux et difficile". On l'accusa d'ailleurs d'élever des chevaux et d'acheter des esclaves, dont de jolies filles. Martin disait de lui : "Si le Christ a supporté Judas, je peux bien supporter Brice !". Plus tard, celui-ci s'amenda, si bien que Martin, épuisé et malade, recommanda aux clercs et au peuple de Tours de le choisir comme son successeur. Quelque temps après son élection, Brice fut accusé d'hérésie par Lazare, futur évêque d'Arles [en fait Lazare, évêque d'Aix de 408 à 411], et dut se rendre à Turin, vers 401, pour se justifier devant un concile.". C'est la première affaire dont on reparlera. Une page du site "Historivegauche" raconte la vie de celui qui, nommé évêque à vingt ans environ, "en dépit d’une réputation pour le moins sulfureuse et d’un épiscopat constamment sujet à diverses difficultés, étonnamment, laisse le souvenir d’un saint".

    Brice vraiment désigné par Martin ? Doit-on croire tout ce que raconte Sulpice Sévère ? En son livre "Saint Martin, apôtre des Gaules" (Fayard 2008), Olivier Guillot a des doutes. Il signale que Brice est élu seulement trois semaines après le décès de Martin, comme s'il y avait eu un coup de force. "Il y a eu une certaine exaspération éprouvée à l'encontre du type d'évêque qu'avait été Martin, et, par contre-coup, puisque Brice avait été à Tours son adversaire notoire, une faveur manifestée coûte que coûte envers lui", ce qui explique à la fois l'élection et les soutiens cléricaux dont bénéficia Brice ensuite. De plus, Brice a été élu très jeune, une vingtaine d'années, et c'est aussi étonnant...

    Brice l'anti-Martin. En sa thèse de 1980, Luce Pietri [page 105 et suivantes], Luce Pietri analyse de façon approfondie l'épiscopat agité de Brice. Le nouvel élu agit rapidement à l'inverse de son prédécesseur Martin : "Tout se passe comme si l'évêque Brice avait voulu faire l'oubli sur son prédécesseur. Nouveau Judas : la comparaison que l'auteur des Dialogues place dans la bouche de Martin, exprime plus vraisemblablement le jugement que portent les disciples sur celui d'entre eux qui, depuis son élévation sur le siège de Tours, a trahi à leurs yeux le Maître. Dans ce reniement faut-il voir la vengeance retardée du clerc auquel ses écarts de langage et de conduite avaient tant de fois attiré les remontrances de son évêque? En fait, l'attitude de Brice paraît moins dictée par un ressentiment haineux nourri contre Martin que par la confiance excessive que lui inspirait sa propre personne. Si Sulpice Sévère a sans aucun doute, dans le chapitre des Dialogues où il le met en scène, quelque peu noirci Brictius, il laisse cependant entrevoir, sous le masque grimaçant de possédé démoniaque dont il l'affuble, le visage authentique d'une personnalité moins perverse que satisfaite de sa propre médiocrité : celle d'un homme persuadé qu'il est juste et marche dans les voies du Seigneur parce qu'il a été élevé dans l'Eglise et qu'il a parcouru suivant les règles canoniques un cursus ecclésiastique dont l'épiscopat était à ses yeux le couronnement normal. La comparaison que Brice instaure à son propre avantage entre Martin et lui-même est à cet égard fort significative : Brice est incapable de comprendre la grandeur et la supériorité du saint qui l'a recueilli et élevé, parce qu'elles se situent en dehors des normes habituelles; en faisant grief à Martin de ses antécédents de soldat et de ses «extravagances» en tant qu'évêque, le prêtre furieux reprochait en fait à son maître de n'être pas conforme, par son passé et sa conduite présente, à l'image toute conventionnelle que lui-même se faisait d'un dignitaire de l'Eglise soucieux de sa respectabilité. Une bonne conscience sans faille, la conviction qu'avec son élection, l'ordre, perturbé par les folies de Martin, était enfin rétabli dans l'Eglise de Tours, voilà ce qui interdisait à Brice de recueillir et de continuer la tradition martinienne, lui aliénait une partie de son clergé et vouait son Eglise déchirée à retomber sous son règne dans une obscure médiocrité."

       Lidoire, Martin et Brice, les trois premiers évêques de Tours. A gauche Lidoire, au centre (au-dessus de l'inscription "Non recuso laborem") Martin mourrant désignant son successeur Brice, à droite une vue d'ensemble de l'"autel et tabernacle dit maître-autel" en marbre, daté de 1901, offert par Lucien Agenet, curé de la paroisse. Les thèmes présentés et les matériaux utilisés amènent à s'interroger sur la concordance entre cette oeuvre et la basilique de Laloux en cours de finition en 1901. + portrait de Gatien le pré-évêque désigné par Grégoire de Tours. + carte postale du début du XXème siècle [église Saint Martin d'Auzouer en Touraine, lien inventaire patrimoine région Centre, photo Th. Cantalupo]

    Dès le début de son épiscopat en 397, il y avait eu la première affaire Brice. "C'est après son intronisation, peu de temps après semble-t-il, que se manifestent les premiers signes d'une rupture qui coupe le nouvel évêque d'une bonne partie de son clergé. De ces difficultés témoignent tout d'abord les poursuites judiciaires dont Brice fut l'objet dans les mois ou les années qui suivirent sa consécration. [...] Quels étaient la nature et les mobiles des accusations portées contre le nouvel évêque de Tours? Encore que les lettres de Zosime ne soient guère explicites non plus sur ce point, les termes employés suggèrent cependant que l'on mettait en cause la vie, c'est- à-dire les moeurs, du Tourangeau. Sulpice Sévère et Grégoire de Tours, bien qu'ils ne fassent, ni l'un ni l'autre, mention des poursuites intentées contre Brice à cette époque, apportent indirectement une confirmation à cette hypothèse. L'auteur des Dialogues se fait en 403-404 l'écho de bruits qui auraient circulé à Tours du vivant de Martin au sujet du prêtre Brice : « Des gens l'accusaient d'avoir acheté non seulement des garçons de race barbare, mais jusqu'à de jolies filles». [...] Il est certes difficile, après tant de siècles écoulés, de rouvrir le premier procès de Brice, alors surtout que font défaut les principales pièces du dossier. On conclura cependant volontiers, quant au chef d'accusation invoqué, à l'innocence de Brice, coupable tout au plus de quelques imprudences dans sa jeunesse : les conciles, qui l'ont en définitive absout, n'ont en effet pas dû rendre leur sentence sans avoir procédé à une enquête sérieuse. Accuser d'immoralité celui que l'on voulait perdre était au reste un procédé habituel de la polémique cléricale." Absout par sa hiérarchie, Brice conserve donc son siège d'évêque de Tours...


    Le bébé par qui le scandale arrive : la mère est une nonne, le père est-il l'évêque ? A gauche, Brice est ordonné évêque [cathédrale de Bourges 1214, Verrière 2018]. L'iconographie chrétienne ignore les inconduites vraies ou supposées de Brice, toujours représenté dans la gloire de ses habits d'évêque. Au centre et à droite, une huile sur toile de Jean-Daniel Heimlich, 1773, évoque tout de même le soupçon de paternité [église Saint Médard de Boersch en Alsace, Wikipédia]. + photo avec cadre [Wikipédia].

    ...jusqu'à ce qu'arrive la deuxième affaire Brice et l'arrivée d'Armence. "Au cours de la 33e année de son règne [en 430], si l'on s'en tient à la chronologie établie par Grégoire de Tours, éclata un scandale retentissant dans lequel l'évêque fut impliqué. L'affaire, que l'historien est seul à relater, est à bien des égards compliquée et étrange : la faute d'une moniale de Tours, qui avait manqué à ses voeux de chasteté, fut révélée à tous lorsque celle-ci mit au monde un enfant; aussitôt le peuple tourangeau unanime accusa Brice d'en être le père. Celui-ci, menacé d'être lapidé par ses ouailles, tenta de se justifier. Mais ni le témoignage que prononça miraculeusement l'infans en faveur de l'évêque, immédiatement soupçonné de magie, ni l'ordalie à laquelle ce dernier se soumit victorieusement devant la sépulture de Martin ne réussirent à convaincre les fidèles de son innocence. Déposé par le peuple, Brice partit en exil à Rome, tandis que les Tourangeaux élisaient à sa place un certain Justinianus. Ce dernier ne jouit pas longtemps de sa charge : les électeurs — inconstants — le sommèrent d'aller rejoindre Brice «pour débrouiller avec lui son affaire» et il mourut durant son voyage, à Verceil. Une nouvelle élection porta alors Armentius sur le siège épiscopal. Cependant Brice, ayant expié dans les larmes et les prières les fautes jadis commises contre Martin, reçut enfin du pape, au cours de sa septième année d'exil, l'autorisation de rentrer à Tours : son arrivée à Montlouis, à six milles de la cité, coïncida fort opportunément avec le décès d' Armentius; Brice recouvra alors son siège sans la moindre difficulté et le conserva pendant sept ans, jusqu'à sa mort survenue durant la 47e année qui suivit sa consécration."

       
    Brice, le sulfureux successeur de Martin, se bonifie en vieillissant [illustrations anonymes, sauf à droite Eliane Mendiburu (lien), à Veigné, en Touraine ; statue à Schöppingen, Allemagne (lien)]. + fresque de la collégiale Saint Ours de Loches (lien) + page dédiée.

    La colère des Tourangeaux contre Brice. Luce Pietri poursuit : "Du récit de Grégoire, on ne peut évidemment retenir non plus comme authentiques les épisodes merveilleux qui sont censés manifester l'intervention divine : ni les coïncidences trop heureuses, comme celle qui fait mourir Armentius au retour de Brice; ni les épreuves apparemment insurmontables dont l'évêque sort miraculeusement justifié : les charbons ardents qui ne brûlent pas l'innocent et surtout la confrontation avec l'enfant qui témoigne en sa faveur, le nouveau-né prenant la parole pour faire éclater la vérité. [...] Dépouillés de tout cet habillage légendaire, apparaissent, dans leur nudité, quelques faits que l'on peut tenir pour authentiques : tout d'abord la déposition de l'évêque en dehors de toute sentence conciliaire, par le seul effet de la volonté populaire. Replacée dans son contexte historique, l'intervention du peuple tourangeau prend toute sa vraisemblance : Brice a très probablement été victime des troubles qui secouent dans la première moitié du Vème siècle tout l'Ouest de la Gaule et qui y ébranlent toutes les assises politiques et sociales. Non qu'il faille tenter, dans une explication trop mécaniste des événements, de mettre sa chute en rapport avec un épisode précis de la Bagaude; le voudrait-on d'ailleurs que l'incertitude de la chronologie grégorienne l'interdirait. Plus vraisemblablement, Brice a subi les effets indirects du nouvel état d'esprit qui s'était instauré dans ces régions : le vent de révolte qui soufflait contre toutes les autorités établies, même dans les périodes de relative accalmie, n'a pas épargné un prélat dont le prestige avait sans doute été fortement ébranlé dans l'esprit des fidèles au début de son règne et qui n'avait pas su rassembler autour de lui, dans l'unité d'une foi et d'une espérance commune, le peuple chrétien dont il avait la charge. Véridique aussi l'intermède au cours duquel deux évêques, successivement élus contre lui, occupent le siège de Tours, tandis que son titulaire légitime prend le chemin de l'exil. Contemporain des événements, Sidoine Apollinaire atteste en effet dans l'un de ses poèmes qu'entre la mort de Martin et l'avènement de Perpetuus, quatre prélats se sont succédé à la tête de l'Eglise tourangelle."

    "Reste à élucider l'affaire au fond : l'accusation d'inconduite, portée par le peuple sur de simples présomptions, n'était vraisemblablement pas mieux fondée que l'inculpation de même nature dont Brice avait été l'objet au début de son épiscopat devant plusieurs assemblées conciliaires. La seconde affaire se présente, selon toute apparence, comme une résurgence de la première : les soupçons anciens, que la sentence des conciles n'avait pas totalement levés, se sont réveillés à la faveur d'une situation qui créait de nouvelles raisons de dissension entre la communauté chrétienne et son évêque. Car le récit de Grégoire laisse entrevoir qu'à l'accusation d'adultère qui servit de prétexte à la déposition de Brice se mêlait un reproche de tout autre nature : celui de ne pas avoir accordé à son bienheureux prédécesseur les honneurs qui lui étaient dus et d'avoir ainsi privé la ville de Tours, à un moment où elle en avait grand besoin, des secours d'un saint patronage."

    Brice et les moeurs dissolues au sein du clergé. Olivier Guillot, en son "Saint Martin apôtre des pauvres" (2008) va aussi en ce sens de négligence envers Martin, sans pour autant effacer les autres accusations envers Brice, en les trouvant même a posteriori probablement justifiées, en analysant le concile de 453 à Angers, présidé par Eustoche, le successeur de Brice : "Sur la douzaine de canons promulgués par ce concile, il y en a trois qui portent sur le cas des clercs qui ont une familiarité coupable avec des femmes, dont l'un d'entre eux prévoit le cas où la femme dévoyée est une vierge consacrée, où la sévérité la plus grande est prescrite. Nous sommes tentés d'y voir, au lendemain du pontificat de Brice, une première tentative de reprise en main consécutive aux désordres de moeurs dont ce personnage, depuis son presbytérat, avait donné l'exemple".

    La louange perpétuelle Dans son livre "Martin de Tours, rencontre", 1996, Régine Pernoud estime que c'est Brice qui institua la pratique de "louange perpétuelle" ou "laus perennis" (que l'on retrouvera plus loin à propos du prieuré de Saint Cosme), qui consiste à ce que des clercs se succèdent jour et nuit pour chanter des psaumes, afin de "perpétrer la louange divine". "Cet usage se maintiendra longtemps à travers d'autres monastères". Et l'évêque Perpet, on s'en doute avec un tel nom, "poursuivit l'usage de la louange perpétuelle, destinée à traverser les siècles, et qui eut une influence sensible dans la liturgie de l'office divin. Le concile de Vannes en 465 prescrivait de réciter l'office dans la manière instaurée à Tours auprès du tombeau de saint Martin."

    Deux disciples de Martin : le Bavarois Florent d'Anjou et le Milanais Maurille d'Angers. Tous deux sont venus de loin attirés par la renommée de l'ermite de Marmoutier, tous deux ont été accueillis avec attention, leur maître les a ordonnés, tous deux sont partis en Anjou évangéliser la population, l'un autour de Saint Florent le Vieil et Saint Florent le Jeune (devenu Saint Hilaire Saint Florent), l'autre autour d'Angers, tous deux ont accompli de nombreux miracles et sont porteurs de légendes assez fantaisistes. Le premier est un ancien soldat de l'armée romaine ayant du mal à vivre sa chrétienté, avec son frère Florian de Lorch tué pour cette raison. Le second, d'une riche famille aristocrate milanaise, avait rencontré Martin à Milan quand il luttait contre les Ariens. Pris comme lecteur par Ambroise, évêque de sa ville, il rejoint Martin encore jeune et deviendra le quatrième évêque d'Angers, de 423 à 453. Tous deux témoignent du pouvoir d'attraction de Martin de son vivant, avant même l'intervention de Sulpice Sévère. Le cas de Maurille, trait d'union entre Ambroise et Martin, est révélateur de la circulation des idées et informations à cette époque. Cette documentation cite aussi, en Anjou, Vérérin à Gennes (église), Maxenceul à Cunault (église), Doucelin à Allonnes (église), Macaire au pays des Mauges (église).

     
    Martin reçoit Florent et l'ordonne [tapisserie de 1524, église Saint Pierre de Saumur]
    A droite, le sacre de Maurille par Martin [église Saint Martin de Beaupréau, lien avec 3 autres vitraux] [images du Semur 2015]

    Deux autres disciples de Martin : Héros évêque d'Arles et Lazare évêque d'Aix en Provence. Sans doute tous les deux Tourangeaux, formés par Martin au monastère de Marmoutier, tous deux sont nommés évêques en 407 par l'empereur de Gaule Constantin III. Le règne de celui-ci se termine tragiquement en 411 et les deux évêques sont contestés par l'empereur Romain Honorius. Chassés d'Arles et d'Aix, dont ils sont les premiers évêques connus, Héros et Lazare partent en Palestine où ils restent une quinzaine d'années avant de revenir vers 416 en Provence pour Héros, dont on perd la trace, et à Marseille pour Lazare, avec le moine Jean Cassien qui fondera l'abbaye saint Victor de Marseille. Dans une crypte de cette abbaye, il existait une stèle avec pour épitaphe : "Ci gît le pape Lazarus de bonne mémoire qui a vécu dans la crainte de Dieu plus ou moins 70 ans et s'est endormi dans la paix". Il serait décédé le 31 août 441 et ses reliques seraient partagées entre la cathédrale Saint-Lazare d'Autun en Bourgogne, la cathédrale Sainte-Marie-Majeure de Marseille et dans la crypte de l'ancienne abbaye Sainte-Richarde d'Andlau en Alsace. Il y a trop souvent confusion avec le Lazare des évangiles


    Lazare d'Aix : sculpture sur un chapiteau de la chapelle Saint Lazare, dans l'église basse de l'abbaye Saint Victor de Marseille, son épitaphe restituée par Nicolas-Claude Fabri de Peiresc, en une copie du XVIIème siècle et vitrail dans le bas-côté de l'église Saint Pierre et Saint Paul d'Andlau (photos Yves Boto Campanella, lien). A droite Victrice de Rouen [fresque dans l'église Saint Gervais de Rouen, Wikipédia].

    Le conflit entre Lazare et Brice, les deux disciples de Martin. En un article de 1935 traitant des "dissensions des églises de Gaule à la fin du IVème siècle, Jean-Rémy Palenque consacre un chapitre (le 4ème) à "L'affaire de Brice de Tours, traitée par le concile de Turin en septembre 398". Le pape Zosime en fait mention dans une lettre : "Lazare s'est montré, en de nombreux conciles, accusateur diabolique de notre saint confrère Brice, évêque de Tours ; il fut débouté comme calomniateur par Procule de Marseille, qui siégeait au concile de Turin. Et le même Procule le fit évêque de longues années après". Et dans une autre lettre à tout l'épiscopat d'Occident : "Lazare avait été naguère condamné comme calomniateur au concile de Turin par le jugement des évêques les plus respectables, pour avoir attaqué par de fausses accusations les moeurs de Brice, qui était innocent ; par la suite, Procule, qui avait siégé au milieu des autres dans le concile de sa condamnation, eut le tort de lui conférer l'épiscopat." Ainsi, dès le tout début de son épiscopat, Brice était l'objet d'attaques soutenues et bénéficiait déjà du soutien papal. Et l'auteur rappelle que : "C'est du vivant même de saint Martin que Brice fut publiquement l'objet d'accusations d'immoralité". C'était aussi sur fond de l'affaire priscillienne, puisque Brice est qualifié de "Félicien, accusé de mauvaises moeurs par les martiniens. Le « bon parti », au dire de Sulpice-Sévère, était tracassé de mille manières ; mais de son côté il ripostait avec âpreté, et son intransigeance rendait difficile le rétablissement de la communion dans l'épiscopat gaulois.". Ainsi, alors que Martin était opposé à la mise à mort de Priscillien, Brice était dans le camp adverse des Féliciens (du nom de l'évêque de Trêves Félix soutenu par Ithace et les anti-Priscillien)...

    Victrice de Rouen, ami et disciple de Martin. Plus jeune que Martin, ancien militaire, Victrice, né vers 330, était un ami de Martin et de Paulin de Nole. De 390 environ à sa mort entre 405 et 417, il fut évêque de Rouen et y éleva la première cathédrale en 396. On connaît une longue lettre élogieuse que Paulin de Nole lui envoya (lien). Extrait : "Ta sainteté méritoire a donné à Rouen l'entière apparence de Jérusalem, comme elle en a la réputation en Orient, y compris avec la présence des apôtres, qui comparent ta ville, qu'ils ignoraient auparavant, à leur propre demeure".

    Des disciples de Martin en Gaule. Martin aurait eu d'autres disciples devenus évêques, notamment Corentin de Quimper, Gaudence de Novare (près de Milan, encore un lien avec cette ville), Victeur du Mans, Romain de Blaye, un peu plus tard Yrieix (Arède d'Atane), évangélisateur du Limousin, très inspiré par Martin , qui vint plusieurs fois se ressourcer sur son tombeau. Il semble toutefois exagéré de dire, comme Albert Lecoy de la Marche, que Marmoutier fut "la grande pépinière de l'épiscopat". Son rôle n'en resterait pas moins important, au-delà-même de la mort de Martin, comme on a commencé à le voir avec ses disciples en Gaule. Nous verrons en fin du chapitre suivant qu'il eut aussi des disciples hors de Gaule.



  15. Armence et les Tourangeaux élèvent la première basilique Saint Martin

     
    Tombe d'enfant trouvée dans une nécropole située "à proximité immédiate, entre quelques mètres et quelques dizaines de mètres, du lieu où l'évêque Martin fut inhumé en 397." [Ta&m 2007], avant que son corps soit déplacé dans la basilique d'Armence. + la page 97 du même livre présentant un atelier de mosaïstes ayant travaillé pour la basilique de Perpet, avec fragment de mosaïque ci-dessus à droite.

      
    La thèse de 1980 de Luce Pietri, publiée en 1983, révéla l'importance de l'évêque Armence / Armentius
    + photo. Cet ouvrage remarquable est à l'origine de la création de la présente page.
    + le document en son intégralité de 890 pages (68 Mo).

    La basilique dite de Brice est celle d'Armence. Luce Pietri, en sa thèse de 1980, vient de nous présenter comment les Tourangeaux ont expulsé leur évêque Brice pour le remplacer pendant environ sept années par Armence / Armentius et lancer le culte de Sanctus Martinus. Poursuivons son récit : "Significative est la mention faite par Grégoire, au beau milieu du récit des tribulations subies par Brice, de l'érection, sur le sépulture du bienheureux, d'une première basilique. La présentation des faits ne peut laisser douter que l'hommage ainsi rendu à Martin soit intervenu tardivement, plusieurs décennies après la disparition du saint, et qu'il ait joué un rôle décisif dans la réconciliation du peuple de Tours avec son pasteur légitime. Sur ce point, l'accord est à peu près général. Mais à partir de là, la plupart des historiens ont cru pouvoir conclure que la construction de la petite basilique était à mettre à l'actif de Brice de retour d'exil, durant les dernières années de son épiscopat. S'il en est bien ainsi, cela ne peut signifier qu'une chose : c'est que l'évêque, saisi d'un repentir sincère pour sa conduite passée envers Martin, ou, du moins, éclairé par une triste expérience sur les erreurs de son gouvernement, a regagné à ce prix l'affection et la confiance de son troupeau qui, dès lors satisfait, s'est soumis de nouveau à son autorité. Les récits de Grégoire laissent cependant place à une interprétation du déroulement des faits, sensiblement différente, bien qu'elle permette d'aboutir à une conclusion voisine. Dans son ouvrage sur Saint Martin de Tours, E. -Ch. Babut avait cru pouvoir déduire d'une analyse comparée des textes que le modeste édifice élevé primitivement sur le tombeau du saint confesseur était l'oeuvre de l'un des deux évêques élus contre Brice, celui qui avait réussi à se maintenir plusieurs années sur le siège de l'exilé, Armentius. Son hypothèse s'appuie sur une remarque fort juste : le nom de Brice n'est associé à la construction de la première basilique Saint-Martin qu'une seule fois, dans un texte que l'auteur de l'Historia Francorum a rédigé à l'extrême fin de sa vie, le catalogue De episcopis turonicis. En revanche, ni les auteurs qui, au Vème siècle, évoquent l'histoire des édifices successivement élevés sur la tombe de Martin, Sidoine Apollinaire, Paulin de Périgueux, ni surtout Grégoire lui-même dans ses plus anciens écrits — les notices qu'il consacre respectivement à Brice et à Perpetuus au livre II de son Histoire et le chapitre du de Virtutibus sancii Martini où il rapporte la translation du corps de Martin de la première à la seconde basilique — ne mentionnent l'intervention de Brice."


    A gauche, la "basilica" d'Armence vue par le dessinateur Lorenzo d'Esme [Fagot, Mestrallet - d'Esme 1996]. Malgré la clarté de la démonstration de Luce Pietri, rares sont ceux qui attribuent la première basilique Saint Martin à Armence /Armentius. Saluons donc ces propos de Michel Maupoix, à droite, en son Maupoix 2018. Olivier Guillot, en son "Saint Martin apôtre des pauvres" (2008) valide aussi l'analyse de Luce Pietri, qu'il juge "remarquable". Il va plus loin : "Nous avouons que nous sommes portés à douter qu'au terme des sept ans de son séjour à Rome, le pape ait préscrit à Brice de revenir à Tours après avoir déclaré son "innocence". Aussi : "Il faut croire que des évêques de la province ont accepté d'ordonner successivement les deux évêques élus pour remplacer celui qui avait été chassé", c'était l'époque où le prestige de Martin prenait vigueur dans l'épiscopat. Et Brice n'a pu revenir que parce qu'il s'est incliné, lui aussi, devant la mémoire de Martin.

    Et, sur un point de détail très révélateur, Luce Pietri renforce solidement et a priori définitivement l'hypothèse Armentius : "A cet argument a silentio avancé par Babut, on peut ajouter un autre indice que fournit la biographie de Brictius dans le catalogue De episcopis. Certes, Grégoire y affirme nettement que Brice a édifié au-dessus du corps de Martin un petit sanctuaire dans lequel lui-même fut ensuite inhumé. Mais on n'a guère remarqué que cette notation s'insérait de façon étrange dans le récit : Grégoire qui vient de nous apprendre que Brice, dans sa septième année d'exil, avait reçu l'autorisation de revenir dans sa ville, lui fait édifier la petite basilique avant même que son retour en Touraine et la mort de son compétiteur lui aient permis de recouvrer son siège. Simple maladresse d'un écrivain qui se révèle en maintes occasions inhabile à conduire clairement un récit, lorsque ce dernier mêle de nombreux protagonistes à travers des péripéties multiples ? L'explication est un peu courte, d'autant que les faits, dans la phase ultime de cette histoire, sont relativement simples et que, dans ces sortes de notices, l'historien coule d'ordinaire ses informations dans un schéma dont le Liber Pontificalis lui offre le modèle : habituellement, il réserve la mention des édifices construits dans la cité comme celle des églises rurales fondées par chacun des évêques de Tours pour un dernier paragraphe qui précède la conclusion. Dans la biographie de Brice, l'auteur a d'ailleurs suivi cet ordre et ne s'en est écarté que sur un point, à propos de l'érection de la basilique Saint-Martin. Ce manquement à une règle, qu'il s'est toujours imposé de suivre, trahit, en introduisant une certaine incohérence dans le récit, les hésitations de l'historien : partagé entre son respect pour des sources d'information qui le portaient à attribuer à Armentius la construction de la première basilica et son désir de parfaire l'histoire édifiante du repentir de Brice d'un dernier trait, il a choisi délibérément, semble-t-il, une formulation ambiguë." Pour Luce Pietri, c'est donc à Armence qu'il convient d'attribuer la première basilique, même s'il se peut que ce soit Brice qui l'ait inaugurée.

     
    Entre les basiliques d'Armence et de Perpet, un bâtiment provisoire ? Sur le CD associé à l'ouvrage Ta&m 2007 se trouve une vidéo (restitution Thierry Morin) présentant "un bâtiment en bois ordinaire ou un abri pour le corps de Martin ?" Un texte de Henri Galinié explique comment "il devient possible de proposer que l'édifice servit à exposer momentanément le tombeau ou le corps de saint Martin pour que les fidèles puissent continuer à venir le vénérerque ni la basilique de Brice, démantelée, ni celle de Perpet en voie d'achèvement, n'étaient accessibles.". On verra plus loin qu'il existera, quatorze siècles plus tard, une "chapelle provisoire" entre les basiliques d'Hervé et de Laloux.

    Alors qu'Armence est gommé, Brice finit canonisé. "Si l'on se range à cette hypothèse, il faut admettre que Brice, à son retour d'exil, donna aux Tourangeaux, en faisant pieusement ensevelir «son frère» dans la nouvelle basilique, puis en y faisant préparer sa propre sépulture, des gages suffisants de sa dévotion martinienne, pour que les fidèles, assurés désormais de la sainte protection de l'apôtre, acceptent de le laisser remonter sur son siège et gouverner en paix son Eglise jusqu'à la fin de son existence. Les épreuves endurées par le prélat, son grand âge digne de respect firent oublier les ressentiments passés : Brice, par deux fois impliqué dans des affaires de moeurs, ignominieusement chassé de sa cité par ses propres ouailles, mourut finalement « en odeur de sainteté »."

    17 ans après sa thèse, Luce Pietri revient sur Armence et sa basilique lors d'un colloque universitaire en novembre 1997, avec une étude titrée "Les débuts du culte de Martin à Tours" : juste après sa mort, "alors que Martin paraît oublié à Tours, sa mémoire est pieusement entretenue dans le domaine aquitain de Primuliacum [article de René Aigrain et L. Ricaud sur la villa de Primuliac de Sulpice], où, depuis sa conversion à l'ascétisme en 394/395, fait retraite Sulpice Sévère, rejoint par des Martiniens fervents qui, pour la plupart, viennent de Tours"". Puis, alors que l'inauguration de cette chapelle est habituellement datée de 437 : "La dernière étape de l'évolution que j'ai tentée de retracer nous ramène à Tours. Le long silence qui enveloppait la mémoire de Martin dans son Eglise est pour la première fois rompu une quarantaine d'années après sa mort. A une date que l'on peut situer entre 430 et 435/436, un modeste sacellum est édifié sur sa tombe, soit par le second des évêques élus par les Tourangeaux après qu'ils ont chassé Brice, soit par ce dernier, à son retour d'exil.". Ce second évêque intérimaire est Armence qui exerça de 430 à 436, le premier, Justinien, n'ayant exercé que brièvement et Brice n'étant de retour qu'en 436, donc après la période 430 - 435/436.

    Elle conclut : "Le témoignage de Sidoine Apollinaire, qui évoque avec mépris cette médiocre construction, est corroboré par celui de Grégoire de Tours qui mentionne lui aussi la cellula parva abritant le tombeau. Il s'agit d'une simple chapelle funéraire : très probablement placée sous le vocable de l'apôtre Pierre, comme l'a démontré E. Ewig, elle accueille par la suite la sépulture de deux autres évêques tourangeaux, Brice lui-même, en 442, puis Eustochius, en 458 ou 459. L'exiguïté de l'édifice interdisait la célébration d'un culte réunissant la communauté en l'honneur d'un saint patron."

    Une réévaluation de la basilique d'Armence. Dans le Collectif 2019, Gaëlle Herbert de la Portbarré-Viard n'est pas vraiment d'accord avec cette analyse considérant qu'une "cellula" est une "médiocre construction". Elle s'appuie sur les écrits de Grégoire de Tours pour constater qu'il nomme l'édifice d'Armence (encore attribué à Brice) à la fois "basilica" et "cellula", donnant à ce dernier mot le sens de "petit édifice. Le toit en bois, "construit en un élégant ouvrage", était assez beau et solide pour être réutilisé dans l'église Saint Pierre Saint Paul. Rien ne dit que l'édifice était entièrement en bois. Il ne l'était probablement pas car une analyse serrée d'un texte de Sidoine Apollinaire permet de comprendre que la basilique de Perpet a été bâtie en "repoussant" les murs de la basilique d'Armence, qui aurait donc, de cette manière, perduré en partie. Et elle était assez solide pour servir de point de départ à un édifice monumental.


    428-507 : le temps des invasions barbares en Touraine. En prenant en compte la datation de l'épiscopat d'Armence entre 430 et 437 et celui de Brice en deux séquences, de 497 à 430 et de 437 à 442, les Wisigoths arrivent en 428 sous la première séquence Brice (repoussés, ils reviendront vers 469), les Alains en 438 sous la seconde séquence Brice, les Bretons en 446 sous Eustoche [Couillard - Tanter 1986 ci-dessous].



    Sanctus Bricius dans l'actuelle basilique


    Deux vitraux de l'église Saint Laurent de Montlouis sur Loire, signés Lux Fournier (1904), avec la Loire en arrière-plan. A gauche "St Brice à son retour de Rome séjourne à Montlouis et quitte Montlouis pour rentrer à Tours sa ville épiscopale - An 437". A droite "St Perpet fonde l'église de Montlouis et y dépose les reliques de St Laurent - 464-494" (lien). + détail de chacun de ces deux vitraux : 1 2 + dans la même église une sculpture du partage du manteau.

    Des disciples de Martin hors de Gaule. Nous avons vu en fin de chapitre précédent que Marmoutier joua un rôle de pépinière de nouveaux évangélisateurs de campagnes de Gaule au début du Vème siècle. A la fin du Vème siècle et plus tard, d'autres évangélisateurs de terres païennes plus lointaines eurent Martin pour guide spirituel. Ninian, qui a pu connaître Martin, fonda la première église en Ecosse, à Withorn vers 397. Elle était appelée Candida Casa et quelquefois aussi "Urbs sancti Martini". Un demi-siècle plus tard, Patrick, évangélisateur de l'Irlande, est probablement passé par Marmoutier. Un siècle et demi plus tard, vers 740, Boniface de Mayence poursuivait en Frise (Pays-Bas), Thuringe, Hesse... Un de ses discipls fonda en 744 l'abbaye de Fulda, si proche de l'abbaye Saint Martin de Tours. Cs trois là sont célèbres, symboles d'un christianisme qui s'étend sur toute l'Europe, ils ont été sanctifiés et il y a tous les autres, oubliés... Et les disciples des disciples, notamment un disciple de Boniface, Adalbert de Prague (956-997), patron de la Bohême, de la Pologne et de la Prusse, qui avait fait un pélerinage à Tours et séjourné à Mayence.


    Côte à côte dans l'église d'Orton, dans le Devon en Angleterre, l'Ecossais Ninian et Martin. Vitraux 1959 de Stanley Murray Scott (lien).
    A droite, statue de Boniface, apôtre des Germains, devant la cathédrale Saint Martin de Mayence (lien).


    Saint Patrick, patron de l'Irlande, en Touraine. Né en Bretagne insulaire entre 373 et 390, il meurt en 460 ou entre 373 et 390. "Son grand-père Potitus était prêtre, sa grand-mère était originaire de Touraine, en Gaule" [Wikipédia]. Cela apparaît à peu près sûr. Ensuite, de façon tardive, au XIème siècle, il est dit que cette grand-mère Concessa serait une parente, voire une soeur, de Martin de Tours, ce qui semble invraisemblable (pourquoi Sulpice Sévère n'aurait-il pas parlé de cette soeur ?) (sur une courte BD américaine de 1947 de George F. Foley, Patrick est présenté comme un parent de Martin par sa mère, double-case, lien). Il apparaît tout de même probable que Patrick soit passé par Marmoutier et même, un peu en aval sur la Loire, dans un lieu qui a pris son nom : Patricius puis Saint Patrice. Patrick s'y serait arrêté en hiver, posant son manteau sur un buisson qui, depuis, fleurirait chaque année à Noël. + page de "La lettre martinienne 2006-1". A gauche, un vitrail de l'église de Saint Patrice reprenant cette légende (liens : 1 2, autre lien où il est dit qu'il connaissait Maurille et Florent). A droite Martin et Patrick sont côte à côte aux pieds de Saint Grégoire (de Tours ?) [Clayton and Bell 1938, cathédrale de Truro, en Angleterre, flickr Rex Harris]. + dans l'église de Saint Patrice, les vitraux voisins de Martin et Patrick [atelier Lobin]. + texte de Bruno Judic, extrait de l'introduction du Catalogue 2016, montrant d'autres liens entre Irlande et Touraine (par exemple Columba de Terryglass de passage à Marmoutier vers 550, vitrail, lien). Terminons par cette page d'un site irlandais sur Martin, présentant un vitrail de Harry Clarke (début XXème siècle, église de Castletownshend en Irlande).

    Guillaume le Conquérant et Martin. Cette influence martinienne fut durable, comme le montre l'épisode suivant conté par Albert Lecoy de la Marche [Lecoy 1881] : "Plus fameuse encore était l'abbaye Saint Martin de la Bataille [gravure, Lecoy 1881], non loin d'Hastings. Guillaume le conquérant, en abordant les rivages bretons, avait fait voeu de fonder un monastère s'il remportait la victoire. Aussitôt après la mémorable journée où périt son adversaire, et sur les lieux mêmes, il accomplit sa promesse. Un religieux de Marmoutier, qui l'accompagnait, lui conseilla de placer son établissement sous le patronage de l'illustre père du monachisme gaulois ; ce qu'il fit avec empressement. Marmoutier fournit aussi à la nouvelle maison ses premiers habitants et contribua par là, comme par les nombreux prieurés qui lui échurent dans la Grande-Bretagne, à faire vénérer sur cette terre le nom de son fondateur". La bataille d'Hastings se déroulait en 1066, Guillaume le conquérant était un descendant des Normands qui pillèrent Marmoutier au IXème siècle...



  16. Les Huns dans la basilique d'Armence et les miracles contés par Perpet

    Des mercenaires Huns à Tours ! Les événements qui suivent se sont apparemment déroulés entre 438 (fin des bagaudes de Tibatto) et 441 (arrivée voisine des Alains), lors des dernières années d'épiscopat de Brice, après le décès d'Armence. Extraits des pages 98 et 99 de la thèse de Luce Pietri en 1980 : "Il est possible que durant ces deux années [435-437] la cité de Tours ait eu à souffrir des pillages et des violences commises dans les campagnes par Tibatto [cf. chapitre Tibatto en page voisine]. Plus certainement cruelle aux habitants de l'urbs turonica fut la présence des mercenaires barbares que l'autorité romaine déléguait à leur protection et qui se conduisaient comme une armée d'occupation en pays conquis. Le souvenir des méfaits que commirent à leur passage les cavaliers Huns de Litorius était encore très vivace lorsque l'évêque Perpetuus rédigea sa Charta de Martini miraculis. L'ouvrage, où le prélat avait consigné quelques-uns des miracles accomplis par Martin depuis son tombeau durant la période qui précéda son épiscopat et pendant les premières années de celui-ci, est malheureusement perdu. Mais la substance en est passée dans l'oeuvre de Paulin de Périgueux que l'évêque tourangeau avait chargé d'habiller en vers sa relation et qui, à partir de ce témoignage, composa le sixième livre de son poème De vita sancti Martini episcopi. Deux épisodes s'y rapportent, sans le moindre doute, à la présence des mercenaires Huns dans la ville de Tours. Le poète a d'ailleurs pris soin, pour introduire ces récits, de les situer dans leur contexte historique : "La peur soudaine d'un péril avait jeté la Gaule dans un péril plus grave : elle avait appelé les Huns à son aide, et ces auxiliaires lui étaient à charge. Le moyen en effet de supporter sans peine un allié qui se montre plus cruel que l'ennemi, et qui méconnaît, dans sa férocité, les traités convenus."


    "Léon le Grand, Défier Attila", texte France Richemond, dessin Stefano Carloni; Glénat-Cerf 2019 + couverture + deux planches : 1 2.


    Eglise contre Huns, le pape Léon Ier (390-461) contre le roi Attila (395-453) [dessin du XIXème siècle]
    + La même scène sur un vitrail" de l'église St Maurice de Bécon à Courbevoie en Ile de France [site Nhuan Doduc]. + la même scène en une fresque monumentale du palais du Vatican, conçue par Raphaël et réalisée avec son disciple Giulio Romano [Wikipédia].

    Deux miracles posthumes de Martin. Suite : "Les deux scènes qui suivent ont pour cadre, dans le suburbium de Tours, la basilique Saint Martin, c'est-à-dire, étant donnée l'époque où l'on doit situer ces événements, le modeste sanctuaire qui précéda le grand édifice élevé par Perpetuus. Elles nous montrent les soldats Huns se livrant sans frein à leurs instincts de rapines et de violence :
    • L'un d'entre eux, pour satisfaire sa convoitise de butin, s'empare de la couronne votive, sans doute un précieux ouvrage d'orfèvrerie qui ornait le tombeau du saint ; tout aussitôt frappé de cécité, il s'abandonne au repentir et restitue l'objet de son vol.
    • Un autre n'hésite pas à perpétrer un meurtre dans le sanctuaire et, expiant immédiatement son crime, il se transperce, dans sa fureur, de son propre glaive.
    Ces deux épisodes ont seuls été jugés dignes par Perpetuus d'être transmis à la postérité, parce que leur dénouement offrait à ses yeux un exemple salutaire des châtiments réservés par la justice immanente de Dieu à ceux qui portaient atteinte au saint asile d'un lieu de culte. Nul doute que d'autres méfaits, restés impunis, n'aient été commis en grand nombre par les mercenaires barbares.
    "


    439 : les mercenaires Huns battus par les Wisigoths. 13 ans avant la mort d'Attila, 42 ans après celle de Martin, des mercenaires Huns de Litorius se seraient comporté ainsi (ci-dessus) dans la basilique d'Armence [dessin Mike Ratera d'une planche présentée ci-dessous]. Terrifié à leur approche, le roi Wisigoth Théodoric Ier demanda à l'évêque de Toulouse de négocier la paix. Trop confiant, Litorius donna imprudemment l'assaut sur Toulouse. Battu, blessé, fait prisonnier, ce lieutenant du général romain Aetius, futur vainqueur d'Attila (les mercenaires étant devenus ennemis), fut exécuté. A droite, vitrail de l'actuelle basilique montrant le soldat Hun frappé de cécité (par la main de Dieu) pour la couronne volée qu'il a en main [atelier Lobin, Verrière 2018].

      
    451 : Attila et les bagaudes. Une dizaine d'années après leurs méfaits à Tours en tant que mercenaires des Romains, les Huns commandés par Attila ont tenté d'envahir la Gaule. Pour cela, Attila a cherché à s'allier les bagaudes, par l'intermédiaire d'un genre d'ambassadeur, médecin grec, nommé Eudoxe, connaissant bien les contrées bagaudées. Mais les ruraux révoltés contre l'oppression romaine craignaient davantage encore les Huns. De plus, la christianisation des campagnes entamée par Martin commençait à les rapprocher des citadins. Ce fut un échec, comme le montre la série BD "Le chant des Elfes" publié de 2008 à 2010 par Soleil Productions en trois volumes, sur scénario de Bruno Falba et dessin de Mike Ratera. Elle décrit la préparation de la bataille des Champs Catalauniques et la bataille elle-même (en 451), avec la présence d'elfes, de dragons et de monstres pour magnifier les combats, sur une solide trame historique. + deux planches sur la discussion houleuse entre Attila et Eudoxe (tome1) : 1 2 + une planche sur la mort d'Eudoxe, lynché par les siens (avant la bataille, tome 2) + des planches de la bataille (intro du tome 1) : 1 2
    >>>En page voisine, on pourra lire le chapitre titré "449-451 Les Huns et la confiance trahie d'Attila en Eudoxe et les bagaudes".


    451, harangués par la jeune aristocrate Geneviève, les Parisiens ne cèdent pas aux Huns. Après que quelques Huns soient passés par Tours, Attila, les Huns et leurs alliés voulurent piller Paris en 451. Une fervente chrétienne, Geneviève Severus, mobilisa les Parisiens contre eux. Le récit en est présenté sur cette page. Il se termine ainsi : "Paris reconnaissant plaça le cercueil de sainte Geneviève à côté de celui de Clovis, dans la basilique de Saint Pierre et Saint Paul, et choisit pour patronne dans le ciel celle qui deux fois l'avait gardé de la colère des barbares". Dans sa ville, Geneviève, qui est venu plusieurs fois à Tours, a dédié un baptistère à saint Martin. Ci-dessus, à gauche image anonyme vers 1890, à droite gravure LTh&m 1855. Ci-dessous à gauche, un miracle de Geneviève dans la basilique de Tours [atelier Lobin vers 1900], à droite, carte postale vers 1916 dont la légende "Le travail des Huns (les Allemands)"montre que quinze siècles après leur passage, les Huns gardent une terrible réputation...



    451, guidés par leur évêque Aignan, les Orléanais repoussent les Huns, peu après le soulagement des Parisiens et peu avant la bataille des Champs Catalauniques. Aignan avait été proclamé évêque à Tours, devant le tombeau de Saint Martin, comme le montre, à gauche, un vitrail de l'église Saint Aignan de Chartres, réalisé par l'atelier Lorin. + vitrail voisin présentant l'entrée triomphale d'Aignan dans Orléans [photos flickr Paco Barranco]. Au centre et à droite, dessin de Julien Fournier 1883, préparatoire à un vitrail, montrant Aignan encourageant les soldats assiégés à repousser les Huns, en une scène qui se reproduira plus tard avec les Tourangeaux et les Vikings [Geneste 2018]. + La même scène sur une fresque de l'Italien Giuseppe Cesari (1568-1640).

    Le génie de Perpet. Les deux miracles opérés par le cadavre de Martin à travers son tombeau, concernant des mercenaires Huns, sont des exemples caractéristiques. Il y en eut bien d'autres, que Perpet raconta à son ami l'écrivain Paulin de Périgueux qui les reprit en un livre amplifiant l'oeuvre de Sulpice Sévère : chacun devait comprendre que venir près du tombeau, empli de foi chrétienne, pouvait déclencher un miracle posthume de Martin. Lui qui en a tant fait en réalisait encore... Et Perpet allait construire une magnifique basilique pour donner plus d'éclats à ces miracles. Charles Lelong en son livre de 2000 écrit à, propos du livre de Paulin : "oeuvre de propagande qui visait à enseigner que, aux yeux de tous, Martin n'a pas cessé de vivre et que la ville de Tours jouit à perpétuité de Martin son évèque.". Olivier Guillot, en son livre de 2008 : "S'il y a eu pour longtemps "un règne posthume de saint Martin", c'est en très large part grâce à tout ce que l'évêque Perpétue a fait et institué"

    La virtus de Martin Nous verrons que Grégoire de Tours amplifiera la méthode Perpet : Martin est certes mort, mais pas complètement, il reste vivant pas sa vertu, sa virtus qui peut encore faire des miracles par des reliques, que ce soient un morceau de son cadavre, un tissu de chape, de la poussière du tombeau, une sainte-ampoule... Et en plus, surtout, il faut y croire très fort...

    Paulin de Périgueux, porte-parole de Perpet. Présentation en préface de E.-F. Corpet, 1848, de celui à qui Perpet fit appel pour écrire les louanges de Martin : "Il paraît, d'après son propre témoignage, qu'il était Gaulois, et l'on suppose qu'il était fils d'un célèbre rhéteur de Périgueux, nommé Paulin, dont Sidoine Apollinaire rappelle la mémoire avec éloge. On pourrait croire qu'il avait, dans sa jeunesse, sacrifié aux muses profanes ; mais, comme beaucoup d'autres écrivains de cette époque, il se convertit dans un âge plus avancé. Ce fut alors, vers 463, qu'il entreprit de mettre en vers la Vie de saint Martin et les Dialogues de Sulpice Sévère. Pendant qu'il s'occupait de ce travail, Perpetuus, évêque de Tours, qui l'encourageait dans ses efforts, et lui avait peut-être conseillé cette pieuse entreprise, lui envoya, pour compléter son poème, une relation, signée de sa main, des miracles qui s'étaient accomplis sous ses yeux par l'influence toute-puissante encore du nom et des reliques de saint Martin. Sur ces entrefaites, le petit-fils de Paulin et une jeune fille qu'il était sur le point d'épouser tombèrent dangereusement malades. On leur appliqua sur l'estomac le précieux cahier signé de la main de Perpetuus, et ils furent sauvés. Cette guérison miraculeuse ranima la verve de l'aïeul, qui termina son grand poème, et raconta séparément dans une pièce de quatre-vingts vers le prodige opéré en faveur de son petit-fils. Quelques années plus tard, vers 470, Paulin écrivit encore, à la prière de Perpetuus, une inscription de vingt-cinq vers, que cet évêque fit graver sur les murs d'une église magnifique qu'y élevait à saint Martin. Comme Paulin se plaignait déjà des infirmités de la vieillesse au moment de la guérison de son petit-fils, on suppose qu'il mourut quelque temps après avoir composé cette inscription, c'est-à-dire vers 476 ou 478."


    Paulin de Périgueux. Ses écrits sont sur le site remacle.


    Sanctus Perpetuus dans l'actuelle basilique


    Livres d'histoire illustrés souvent repris sur la présente page. Au XIXème siècle, à 10 ans d'intervalle, deux magnifiques livres ont été publiés sur la Touraine, traitant de son histoire avec de nombreises illustrations gravées inédites, dont quelques-unes en couleurs. Leurs grandiloquents frontispices sont repris dans les deux illustrations de gauche. Le premier ouvrage, codé LTa&m 1845 est titré "La Touraine ancienne et moderne" publié en 1845 par L. Mercier, rédigé par Stanislas Bellanger (1814-1859), 614 pages, comptant de nombreuses gravures, souvent de Lacoste Aîné. Le format est standard. + couvertures + double page de présentation + quelques autres pages.
    Le chef-d'oeuvre des Mame. Il est probable que le second ouvrage ait été conçu comme une surenchère du premier. Noté LTh&m 1855, il est titré "La Touraine, histoire et monuments", texte Jean-Jacques Bourassé, gravures nombreuses de Karl Girardet et autres, publié en 1855 par la maison d'édition Mame, imprimé par l'imprimerie Mame, qui compta jusqu'à 1500 ouvriers à Tours (premier employeur de la ville) (carte postale). Les illustrations sont encore plus nombreuses, le format est géant (29 cm x 41 cm), 610 pages. "Cet ouvrage est un monument ; les gravures sur bois sont remarquables. Malheureusement son format l'éloigne à tort de certaines bibliothèques. Il faut se rendre compte que de nos jours une pareille débauche d'illustrations gravées sur bois est un luxe dispendieux à cause du prix de la main-d'oeuvre. L'éditeur le plus riche se ruinerait dans de pareilles entreprises" [Carteret,Le Trésor du bibliophile]. Ce "chef-d'oeuvre de typographie", considéré comme "le livre le plus richement illustré de son temps", fierté d'Alfred Mame, obtint du jury international la Grande Médaille d'Honneur de l'Exposition Universelle de 1855, à Paris. + couvertures + double page.
    Rappelons que nous avons déjà présenté un très beau livre illustré, le Lecoy 1881. Ajoutons des extraits (62 pages sur 320) d'un livre ici cité à plusieurs reprises, "La Touraine disparue par Pierre Leveel, 1994.
    Tours et la Touraine en bande dessinée. De manière modeste, au XXème siècle, à deux ans d'intervalle, deux bandes dessinées sur Tours et la Touraine ont été publiées (illustrations de droite). Leurs auteurs, très peu connus, se sont appliqués sur une histoire chronologique à travers les siècles qui n'a jamais été traitée en BD ni avant, ni après, alors qu'il y a tant matière. Tout deux ont un format standard. Le premier album, noté Guignolet 1984 est titré "Si Tours m'était conté", publié en 1984 par les éditions C.L.D. de Chambray lès Tours (48 pages). Le second album, codé Couillard - Tanter 1986 est titré "Histoire de la Touraine, des origines à la Renaissance", texte de Georges Couillard (article La NR), dessin de Joël Tanter, autoproduit 1986, réédition par La NR (78 pages). Signalons trois autres albums, traitant indirectement de l'histoire de la ville et de la province, sous une forme non chronologique. "Enquête en Touraine", texte de Pierre-Yves Delarue, dessin du jeune dessinateur Etienne Le Roux, qui a fait ses preuves depuis, fut publié par Week-End Doux en 1991 + couverture. Les deux autres ont été édités par "La comédie illustrée" en 2002 et 2005, titrés "Chacun son Tours" (couverture) et "Tours à Tours" (par quartiers) (couverture). Ce sont des ouvrages collectifs présentant six et sept récits de huit pages (trois planches en fin de cette page).



  17. De la famille de Paule et Eustochie, Eustoche et Perpet, évêques aristocrates

    Jérôme de Stridon (347-420) est un des quatre pères de l'église latine. Traducteur de la bible en latin, sous le nom de vulgate, il a mis en place des critères intellectuels communs aux évêques de Gaule et d'ailleurs. Paule / Paula (347-404), très riche aristocrate née à Rome, patricienne, ardemment convertie au christianisme, subjuguée par Jérôme, donc baignant dans cette effervescence, le suit pour s'installer à Bethléem vers 385, avec sa fille Eustochie / Eustochium (368-419). Elles fondent la communauté de moniales de l'ordre de Saint-Jérôme. Eustoche, petit-fils de Paule et neveu d'Eustochie, devient évêque de Tours en 442. Par sa famille et son éducation, il dispose, ainsi que son neveu et successeur Perpet, d'une culture chrétienne consistante, d'un réseau de connaissance étendu et aussi de solides moyens financiers. + article de Marie Turcan "Saint Jérôme et les femmes" (1968).

    Les trois illustrations ci-dessous, montrent Paule et sa fille Eustochie étudiant la bible, à l'écoute de Jérôme. Tous trois sont des contemporains de Martin à une époque où, dans une société mondialisée (autour de la Méditerranée), bouillonnait une effervescence culturelle chrétienne basée sur les échanges épistolaires en latin. On sait en particulier que Jérôme a échangé des courriers avec Paulin de Nole et Sulpice Sévère. Bruno Judic dans le Collectif 2019, estime que  : "Il serait sans doute possible de parler d'une "avant-garde" de l'Eglise au tournant des IVème et Vème siècles, qui a insufflé au christianisme les moyens de dépasser les évidentes compromissions avec un empire devenu chrétien et donc une Eglise devenue instance "administrative te routinière".


    Paule et Eustochie disciples de Jérôme de Stridon. A gauche tableau de Francisco de Zurbaran (1598-1664). Au centre, mosaïque de la basilique Sainte-Marie-Majeure de Rome. A droite, mosaïque réalisée à partir d'une page de la première bible de Charles le Chauve, réalisée par le scriptorium de l'abbaye Saint Martin de Tours en 846. Cette miniature est une une planche en trois cases : 1) Jérôme quitte Rome puis il paye son professeur 2) il enseigne à Paule, Eustochie et autres 3) il distribue sa bible. + oeuvres de Jérôme sur le site remacle + remarques sur une lettre de Jérôme à Eustochie, âgée de 16 à 18 ans, qui fit scandale à Rome pour l'inviter à rester vierge + peinture sur bois de Sano di Pietro, 1444, montrant Jérôme apparaissant en songe à Sulpice Sévère. + vitrail de Paule en la cathédrale de Sens [site de Nhuan DoDuc].


    Paule et ses descendants évêques jusqu'à Grégoire de Tours. A gauche, l'abbesse Eustochie, fille de Paule et tante d'Eustoche, le cinquième évêque de Tours [tableau de Juan de Valdés Leal, Bowes Museum]. Puis Martin et Jérôme côte à côte sur le portail oriental de la cathédrale de Chartres [Lorincz 2001] (sur le tympan, Martin partage son manteau, photo, lien). La page Wikipédia anglaise désigne Eustoche comme oncle de Perpet, alors que la page française le désigne (en 2020) comme son grand-père. Chronologiquement, la première hypothèse est plus vraisemblable. Sont présents sur les arbres généalogiques : Paule (1), sa fille Eustochie (2), son petit-fils Eustoche (3), et son arrière petit-fils Perpet (4). Celui-ci a un oncle Ommace / Ommatius (5) dont un petit-fils de même nom Ommatius / Ommat / Ommace est devenu le 12ème évêque de Tours de 522 à 526 (6) et dont une petite-fille Ruricia a épousé l'évêque Rustique de Lyon (7) (proche ami de Sidoine Apollinaire), lequel a eu deux fils devenus évêques de Lyon, Leontius (8) et Sacerdoce (9) et un neveu (aussi neveu d'Ommace 5) Rurice II évêque de Limoges (10) ayant pour grands-parents Avitus empereur romain d'Occident et saint Rurice évêque de Limoges. La descendance de Rustique de Lyon (7) montre qu'il a trois petits-fils évêques, Aurélien à Arles, Nizier à Lyon, Maurillon à Cahors, un arrière petit-fils (plutôt un de ses cousins proches) Eufronius / Euphrone évêque de Tours et un arrière-arrière petit-fils qui est le fameux historien Grégoire, évêque de Tours.

    Mélanie la jeune libère ses esclaves et ébranle la société romaine. Deux autres femmes aristocrates romaines vont tenir un rôle important dans cette avant-garde chrétienne romaine : Mélanie l'ancienne (341-410) et sa petite-fille Mélanie la jeune (383-439). Comme Jérôme, Paule et Eustochie, elles s'installent à Jérusalem, tout en restant en lien épistolaire avec Rome. Toutes deux ont créé un monastère à Jérusalem. Mélanie l'ancienne rencontra Jérôme, mais il y eut mésentente. Avant de partir en Palestine, Mélanie la jeune, qui était richissime, a vendu, avec son mari Pinien, tous ses biens en Italie et en Gaule et affranchi 8000 esclaves en leur laissant une petite somme d'argent. "En agissant ainsi, les deux héritiers d’une des plus grandes fortunes romaines ébranlaient dangereusement des piliers sur lesquels reposait la société : la puissance du sénat, dont les biens de Mélanie et son époux était le signe, et les esclaves, dont l’affranchissement était permis mais limité. Ils ne purent ainsi se délester de leur immense patrimoine sans l’aide de l’impératrice chrétienne Serena, qui intercéda en leur faveur contre les sénateurs" (lien). + article d'Emmanuel Amand de Mendieta, en 1963, sur "La vie de sainte Mélanie" par Denys Gorce. Les arbres généalogiques ci-dessous montrent l'existence de liens familiaux entre Eustoche (et donc Paule, Eustochie, Perpet), Paulin de Nole et Mélanie la jeune. Géographiquement, cela se traduit par des liens entre Tours, Rome et Jérusalem, les trois villes qui allaient devenir au VIème siècle les principaux lieux de pèlerinage de la chrétienté. Voir aussi, ci-après, le financement de la basilique de Perpet.


    Mélanie l'Ancienne et Mélanie la Jeune. A gauche l'Ancienne [catacombe de Priscille] puis la Jeune. Le prénom Mélanie a pour dérivés Mélaine, Mélina, Melinda, Mélusine, Molly... + deux vitraux (site de Nhuan DoDuc) présentant Mélanie la Jeune : 1 [église St Pierre de Charenton le Pont en Ile de France] 2 [église St Nicolas St Martin de Valmont en Normandie].


    La proximité familiale d'Eustoche (et son neveu Perpet) avec Mélanie la jeune et Paulin de Nole. L'arbre de gauche montre qu'Eustoche et Mélanie la jeune sont cousins issus de germains. L'arbre de droite montre que Mélanie l'ancienne, grand-mère de Mélanie la jeune, était cousine germaine avec Paulin de Nole. Les indications "SOSA" correspondent à des personnes ascendantes de nombreux généalogistes et au-delà... puisque les parents d'Eustoche sont des ascendants de Charlemagne (arbre). Eustoche et Mélanie la jeune ne sont pas cousins pour autant, mais ils évoluent dans deux familles très proches. + arbre montrant que Paule (l'arrière grand-mère d'Eustoche) a une bru Laeta dont un cousin germain, Valérus, est le père de Mélanie la Jeune et le fils de Mélanie l'Ancienne (la cousine germaine de Paulin de Nole) ; c'est un autre rapprochement des familles d'Eustoche et Paulin de Nole. Cette proximité familiale entre Paule et les Mélanie est d'autant plus forte qu'elles se sont installées toutes les trois en Palestine, à Bethléem et à Jérusalem. Notons enfin que dans une étude de 1956 traitant de la "conversion d'une famille de l'aristocratie romaine du Bas-Empire", André Chastagnol propose un schéma généalogique estimant que Paule (n°22) et Mélanie la Jeune (n°16) sont cousins. Si le cousinage apparaît très plausible, il se présente probablement un peu différemment car une ou deux générations séparent Paule (née en 347) et Mélanie née en 383), or ce stemma les met au même niveau. En passant par Paule, il y a donc un second cousinage, plus lointain que le premier, entre Eustoche et Mélanie.

    Eustoche est issu d'une famille vénérant Martin. Les deux arbres généalogiques ci-dessus montrent que Paulin de Nole et Eustoche ont pour cousine commune Mélanie la jeune qui, comme sa grand-mère paternelle Mélanie l'ancienne est une sainte chrétienne. En introduction du Collectif 2019, Bruno Judic fait part de découvertes archéologiques récentes qui tendent à prouver que le site Palazzo Pignano, un village à l'Est de Milan où se trouve une église Saint Martin, avait au Vème siècle une église déjà dédiée à Saint Martin. Or l'appellation Pignano amène à croire que c'était originellement le domaine de Pinien, le mari de Mélanie la jeune, "domaine dans lequel Pinien aurait fait aménager au début du Vème siècle une église sous le titre de Saint Martin, en tant que modèle de vie ascétique et monastique, la vie que finalement Pinien et Mélanie ont voulu vivre à la source même de leur foi, c'est à dire à Jérusalem". On sait d'ailleurs qu'ils avaient quitté Rome juste avant le sac de la ville par Alaric en août 410 pour se réfugier en Italie du nord", donc en leur domaine milanais. La venue d'Eustoche, familialement proche de Paulin de Nole, à Tours n'est donc pas un hasard, elle marque la volonté de vivre sur les lieux mêmes où avait vécu le saint vénéré par cette famille afin de l'honorer. Il apparaît probable qu'il ait connu l'église Saint Martin de Pinien et Mélanie la Jeune, à une époque où Martin, grâce à Sulpice Sévère et par la faute de Brice, était davantage célébré à Milan, Rome ou Jérusalem qu'à Tours.

    Remarques sur ces données généalogiques : ce sont celles que j'ai construites dans ma généalogie personnelle, bien avant la présente étude. Elles sont communément admises par les généalogistes du site geneanet, sachant que, à cette époque lointaine, les noms de famille sont très variables (souvent inventés), et aussi les prénoms dans une moindre mesure (francisés ou pas...). Ces liens ne sauraient être considérés comme complètement certains.

    Eustoche et le culte de Gervais et Protais. Probablement né à Rome, peut-être en Auvergne, enfant de citoyens Romains, Eustoche, petit-fils de la célèbre Paule, est donc un aristocrate bénéficiant d'une éducation relevée et d'un réseau relationnel puissant. Pierre Audin ["Tours à l'époque gallo-romaine" 2002] : "Eustoche, élu en 444, était issu d'une riche famille sénatoriale d'Auvergne [plutôt une riche famille romaine installée en Auvergne]. Apprécié de tous par sa culture et sa piété, il affirma à chaque occasion la prépondérance de l'Eglise sur le pouvoir civil, et n'hésita pas à ce titre à s'opposer aux décrets de l'empereur Valentinien III. Luttant sans cesse contre le relâchement de la discipline ecclésiastique, Eustoche fit édifier dans le castrum une seconde église, au contact de l'enceinte, probablement entre la cathédrale et l'archevêché. Ce nouvel édifice fut dédié aux saints Gervais et Protais, dont Martin avait, 50 ans auparavant, rapporté les reliques d'Italie sur la proposition de saint Ambroise. Cette église a disparu au cours du XVIIème siècle lorsque fut construit le nouvel archevêché. Mort en 461, Eustoche fut, comme son prédécesseur Brice, inhumé dans la basilique Saint Martin".


    Ambroise confia à Martin des reliques de Gervais et Protais, qu'il amena à Tours et pour lesquelles Eustoche édifia une église. A gauche, le martyre de Gervais et Protais, l'un par flagellation, l'autre par décapitation [dessin pour vitrail de Noyant de Touraine, de Julien Fournier et Amand Clément 1875, Geneste 2016]. A droite, "L'Invention des reliques de saint Gervais et saint Protais" par Philippe de Champaigne vers 1659 [musée des Beaux-Arts de Lyon, Wikipédia] + plan des édifices religieux de Tours à la fin du Vème siècle [Pierre Audin 2002] + planche de la BD "Le Mans Tome 1", collectif d'auteurs, éditions Petit à Petit 2018 (lien). + quatre pages du site de Nhuan DoDuc présentant des vitraux de Gervais et Protais : 1 2 3 4. .

    Eustoche défend la romanité. Luce Pietri [page 104 de sa thèse] : "A une époque où subsistait encore un fragile espoir pour la cause romaine en Gaule, Eustochius s'inquiétait déjà des défaillances possibles de l'esprit civique dans les communauté gallo-romaines et s'efforçait de les prévenir : en 453, au concile d'Angers qu'il présidait, il fit adopter une résolution frappant d'excommunication tout clerc qui livrerait à l'ennemi sa cité. Avec les armes spirituelles qui étaient à sa disposition, l'Eglise de Tours s'associait au combat mené par les derniers défenseurs de la romanité en Gaule." Avant la fin de l'empire romain en 476, la Touraine tomba aux mains des Wisigoths vers 471, au milieu de l'épiscopat de Perpet, quand sa basilique se termine.


    Les conciles : une démocratie épiscopale ? Les évêques gaulois se sont réunis pour la première fois à Arles en 314. Qu'ils soient provinciaux, régionaux ou nationaux, les conciles se sont poursuivis durant toute l'époque troublée des invasions barbares. La liste non exhaustive est sur cette page de Wikipédia. Outre les affaires de l'Eglise, ces réunions traitaient en arrière plan des problèmes politiques du moment, apportaient une cohérence géographique à l'action épiscopale et permettaient de renforcer le réseau des évêques à travers la Gaule. A gauche le concile / synode de Séleucie (celui de 359 ou 410 ou 486 ?) [Semur en Brionnais, collégiale Saint Hilaire]. A droite, le concile de Marseille en 533 [église saint Trophime à Arles, peinture sur bois, fin XVIème siècle (lien)].


    Les premiers évêques de Tours peints sur l'oratoire du musée des Beaux-Arts de Tours. Dans la tour de l'enceinte de Caesarodunum jouxtant le musées des Beaux-Arts, anciennement palais de l'Archevêché, à côté de la cathédrale [rappel : photo], un oratoire fut aménagé vers 1872, avec des voûtes peintes par Louis de Bodin de Galembert, représentant huit des premiers évêques de Tours, ici Perpet à gauche et Eustoche à droite, avant restauration + le décor représentant Martin et Gatien (en couleurs) avant restauration ["La légende saint Martin au XIXème siècle" 1997] et après restauration [Livre Catalogue 2016]. A droite les fondations d'églises dans le diocèse de Tours du IVème eu VIème siècle ["La France avant la France", Belin 2010], montrant combien les successeurs de Martin ont poursuivi l'évangélisation de la Touraine.

    Les conciles d'Eustoche et de Perpet. Martin avait probablement participé à plusieurs conciles, ses successeurs en organisèrent. Luce Pietri [page 143 de sa thèse] : "C'est en tant qu'évêques de l'Eglise métropolitaine qu'Eustochius et Perpetuus ont réuni successivement trois conciles et présidé à l'élaboration d'une importante législation religieuse. En 453, Eustochius mit à profit sa rencontre avec six autres prélats, appelés comme lui-même à Angers par la consécration de l'évêque Thalasius, pour tenir dans cette cité une réunion conciliaire. [...] En novembre 461, la célébration de la recepito Martini rassemblait à Tours, auprès de Perpetuus, 9 évêques qui prirent part ensuite à une nouvelle session conciliaire. Bien que trois des prélats présents, Léon de Bourges, Germain de Rouen et Amandinus de Châlons fussent des étrangers à la province, il est bien difficile de dénier à cette réunion le caractère d'un concile provincial un peu élargi : il est probable que les métropolitains de Lyonnaise Seconde et d'Aquitaine Première ainsi que l'évêque suffragant de Belgique Seconde étaient venus pour assister à la fête célébrée en l'honneur de Martin et qu'ils furent conviés par courtoisie à siéger dans une assemblée à laquelle leur présence conférait plus de solennité. [...] le concile réuni quelques années plus tard [vers 465] à Vannes, à l'occasion de la consécration de l'évêque de cette dernière cité, Paternus, devait manifester avec éclat l'unanimité du corps épiscopal de la province.".


    Perpet, sixième évêque de Tours, en sa basilique : devant le tombeau de Martin (XIXème siècle) et deux autres représentations

    Le spectaculaire prestige moral de Martin sur l'épiscopat gaulois. Olivier Guillot, en son livre "Saint Martin apôtre des pauvres" (2008) analyse de près les règles ("canons") régissant la conduite des évêques au Vème et VIème siècles, en particulier celle qui veut que " l'évêque ait un mobilier et une table bon marché, ainsi qu'une nourriture de pauvre, et recherche par la foi et les mérites de sa vie l'autorité ("auctoritas") de sa dignité.". Il y voit une conséquence des conciles, notamment celui d'Agde en 506, la présence d'un "axe d'influence entre Tours et Arles" et le prestige de Césaire, évêque d'Arles de 502 à 542, "le plus célèbre de son temps". Il conclut : "A peu près un siècle après le pontificat de saint Martin, le dessein de ce dernier d'être un évêque ayant en règle un vêtement et une vie de pauvre, qui, à l'époque, avait choqué gravement nombre d'évêques, est devenu, à l'expérience, par un retournement de cette opinion des évêques, un comportement désormais considéré comme digne d'être suivi par tout évêque. Il y a là une preuve spectaculaire du prestige moral dont saint Martin a été crédité dans le coeur des évêques des Gaules de la fin du Vème siècle". Olivier Guillot émet ensuite des doutes sur l'application générale de cette façon martinienne de mener la vie d'évêque, qui lui paraît éphémère et assurément abandonnée au VIIème siècle. Reste le prestige du saint que les Francs vont relancer à leur façon...
       
    Calvaire en béton situé devant l'actuelle basilique Tours, sur le parvis Jean-Paul II (ainsi nommé le 12 janvier 2020, article France-Bleu Touraine). Il représente les trois plus importants évêques de Tours, tous trois canonisés : à gauche Grégoire, 19ème évêque, au centre Martin dans la scène du manteau partagé, 2ème évêque, à droite, Perpet, 6ème évêque. C'est une oeuvre du sculpteur tourangeau Henri Frédéric Varenne (1860-1933). [photos de gauche et droite du site "Un regard sur Tours", lien, avec d'autres photos du calvaire]. + photo par l'arrière.

    Le faux testament de Perpet. Sur l'évêque Perpet / Perpetuus, outre la page Wikipédia, on pourra consulter la biographie en quatre pages du site orthodoxievco, sachant que quelques éléments sont contestables, notamment le testament de Perpet. Celui-ci, réédité à plusieurs reprises, est assurément un faux rédigé par un prêtre nommé Jérôme Vignier, né à Blois en 1606, décédé à Paris en 1661. C'est ce que montre Charles Lelong dans un article de la SAT en 1995. La référence sur la vie de Perpet, avec des bases historiques solides, semble être la thèse de Luce Pietri en 1980 (pages 131 à 169).

    Evolution de la ville de Tours 2/7 : Avec la nouvelle basilique de Perpet, Tours devient une capitale du tourisme pèlerin Tours devenu ainsi un lieu de pèlerinage, en quelque sorte le sanctuaire de Lourdes des Gaules ou le sanctuaire d'Esculape à Epidaure dans la Grêce ancienne transposée dans l'empire romain d'Occident... Si le miracle espéré ne se concrétisait pas à Tours, les pèlerins pouvaient aussi aller à Marmoutier ou à Candes, ou essayer, dans les environs, un autre saint moins connu ou plus spécialisé dans les maux à guérir... Bien sûr, à en croire les successeurs de Perpet, il y eut d'autres miracles posthumes de Martin. D'après Charles Lelong ["Vie et culte de Saint Martin", 1990], à en croire Nicolas Gervaise en 1699, "ce n'est que durant le second quart du XVIème siècle que les miracles devinrent plus rares et que ce lieu si vénérable à tout le monde perdit une partie de son éclat et de sa splendeur". Et il estime ["Vie et gloire posthume", 1996] que "c'est au VIème siècle et au début du VIIème que le culte atteignit son apogée, à moins que nous ne soyons abusés par l'abondance des informations."

      La création d'une nouvelle ville, Martinopolis : vers 400, sous l'évêque Brice, et vers 600, peu après l'évêque Grégoire. Le rôle joué par Martin permet à Tours de devenir un prestigieux lieu de pèlerinage. La ville comporte alors deux pôles. Sur chacun des deux plans ci-dessus, à droite (à l'est) l'ancienne cité, "civitas", protégée et limitée par ses remparts (s'appuyant au sud sur l'ancien amphithéâtre), conservant son rôle administratif et abritant l'évêché. A gauche (à l'Ouest), toujours en bord de Loire, le "suburbium" ou "vicus" autour du tombeau de Martin va prendre une importance croissante jusqu'à devenir une nouvelle ville, indépendante de la vieille "Cité". + article de Jacques Seigne "La fortification de la ville au IVème siècle" et article de Henri Galinié "La formation du secteur martinien" qui progressivement prendra le nom de Martinopolis, la ville de Martin, Martinopole [Ta&m 2007]. Début en évolution 1/7, suites en 3/7, 4/7, 5/7, 6/7 et 7/7.



    C) 471-994 LA BASILIQUE DE L'EVEQUE PERPET

  18. Le financement, les décorations et poèmes de la basilique de Perpet

    Eustoche, évêque de Tours durant 17 années, a probablement préparé son neveu Perpet / Perpetuus / Perpetue / Perpète a sa succession, si bien que celui-ci fut rapidement opérationnel pour donner un vigoureux essor au culte de Martin. Son épiscopat dura 31 ans, il a pu agir dans la durée. La construction d'une grande basilique était en soi insuffisant, il fallait une illumination supérieure : laisser croire que Martin serait encore opérationnel ! A son avènement en 459, Perpet savait que la basilica d'Armence n'était plus à la hauteur de ses ambitions, il en fallait une autre qui marque les esprits. Il en entreprit la construction, qui dura une dizaine d'années... Elle allait servir de lieu de propagande du culte régénéré de Martin.

    Une hypothèse sur le financement de la basilique de Perpet. Nous avons vu ci-avant qu'Eustoche, l'oncle de Perpet, était cousin issu de germain de Mélanie la jeune, mariée à Pinien, dont la famille a probablement élevé une des premières églises nommées Saint Martin, près de Milan. Or la page Wikipédia de Mélanie signale que : "Après avoir fait un rêve (le franchissement d'un mur élevé avant de passer la porte étroite pour parvenir au Royaume des Cieux), Mélanie et son mari vendent leurs biens. Ces immenses propriétés s'étendent de la Bretagne à l'Espagne. La vente se fait au profit de nombreux monastères et églises et Mélanie affranchit en plus ses nombreux esclaves (trois pièces d'or leur aurait été données à chacun). Cela se fait malgré les désaccords de nombreux membres de leur famille et de politiciens pour ne pas compromettre l'économie de l'État". Il y a lieu de croire qu'une partie de cette fortune colossale est entrée dans le financement de la basilique de Perpet.

    La fabuleuse basilique de Perpet. Selon Charles de Grandmaison (1824-1903), cette nouvelle basilique, terminée en 471, était "non seulement la plus célèbre et la plus fréquentée, mais encore la plus magnifique de l'ancienne Gaule". Elle faisait l'étonnement et l'admiration de tous ceux qui ont pu la voir. Une attraction pour les pèlerins ! Peu importe si elle n'était guère un reflet de l'humilité de Martin... C'était alors, avec Rome, le principal lieu de pèlerinage chrétien en occident. Grégoire de Tours en parle "avec une sorte d'enthousiasme". Selon lui, la basilique avait 160 pieds de long (47 m selon le pied romain), 60 de large (18 m) et 45 de haut (13 m), ces mesures ayant été corrigées en 53, 20 et 45 m, notamment par Charles Lelong ["Vie et culte de Saint Martin" 2000]; elle était percée de 52 fenêtres et de 8 portes, et l'on comptait dans l'intérieur 120 colonnes. Elle comprenait deux parties, la nef et le sanctuaire, ce dernier possédant à lui seul 32 fenêtres. Elle était ornée de mosaïques décoratives et figuratives. On pourra consulter l'article de Noël Duval 1999 titré "Les descriptions d’architecture et de décor chez Grégoire de Tours et les auteurs gaulois : le cas de Saint-Martin de Tours".


    A gauche, Perpet dirigeant la construction, extrait d'un calendrier de Jacques Callot (1592-1635).
    Au centre Perpet procède à la mise en place du tombeau en sa basilique [vitrail Lobin, basilique Laloux].
    A droite, les infirmes au tombeau de Saint Martin [vitrail de la collégiale de Candes, F. Gaudin 1900]


    Consécration de la basilique par Perpet et prière en ses murs. A gauche vitrail de l'atelier Lobin 1870 dans l'église de Saint Martin le Beau en Touraine + le vitrail précédent dans la même église avec Martin dans le ciel surveillant le transfert du tombeau. A droite, vitrail de Lux Fournier 1904 (+ photo), dans l'église voisine Saint Laurent de Montlouis sur Loire, avec pour légende "Un habitant de Montlouis vient prier au tombeau de saint Martin où il recouvre miraculeusement l'usage de la parole" [trois illustrations de Verrière 2018, avec la mise en évidence du tombeau].


    A gauche, la basilique de Perpet selon la "coupe longitudinale" (ici) dans la restitution de Jules Quicherat (1814-1882). A droite, le tombeau dans la basilique de Perpet, restitution [Lecoy 1881] + compléments sur cette restitution (sachant que certains restes attribués à la basilique de Perpet dans les fouilles se sont ensuite avérés rattachés à la basilique d'Hervé). + plan et coupe longitudinale dans cette restitution (repris ci-après). + article de Charles de Grandmaison sur la restitution de Quicherat, 1870 (et voir ci-après) + article de Francis Salet, 1973.

    Perpet, l'imprésario de Martin. Bruno Judic dans l'article de 2009 titré "Les origines du culte de saint Martin de Tours aux Vème et VIème siècles", présente d'autres atouts de la basilique de Perpet : "C’est sous l’épiscopat de Perpetuus à Tours entre 460 et 490 environ que le tombeau fait vraiment l’objet d’aménagement pour le culte. Perpetuus apparaît alors comme un “impresario” du culte de Martin pour reprendre une expression de Peter Brown. Certes il y avait un petit édifice au-dessus de Martin depuis le temps de Brice mais bien trop petit pour permettre la dévotion des fidèles. Perpetuus entreprend donc la construction d’une grande basilique dont l’abside abritait les restes de Martin. Il donna un grand faste à cette nouvelle construction, colonnes antiques, mosaïques, et inscriptions ornaient la nef et l’abside. Pour les inscriptions il s’adressa spécialement à deux écrivains, Sidoine Apollinaire et Paulin de Périgueux. Paulin de Périgueux, qu’il ne faut pas confondre avec Paulin de Nole, est mal connu. Il apparaît comme l’auteur d’une Vie de Martin en vers, reprenant la matière de la Vie composée par Sulpice mais en y ajoutant des récits de miracles plus récents communiqués à Paulin par Perpetuus. C’est donc un vrai poète qui composa aussi certaines des inscriptions de la basilique. Ce Paulin devait appartenir au même réseau lettré, aristocratique et religieux que Sidoine Apollinaire qui est en revanche bien connu."

    Le même Bruno Judic, dans l'article du Collectif 2019 titré "Le rayonnement de la figure martinienne" : "La basilique tourangelle fut la source de nombreuses images martiniennes. Elle devait en effet posséder un véritable cycle d’images. Au temps de Perpet, le décor devait en partie correspondre aux versus basilicae que nous a transmis le Martinellus. Ils permettent de supposer la présence de scènes évangéliques, la veuve indigente, Jésus marchant sur les eaux, le Cénacle, la colonne de la Flagellation ou encore le trône de l’apôtre Jacques ; à ce programme devaient faire pendant des scènes de miracles martiniens sans qu’on puisse être plus précis.". + article de Alain Erlande-Brandenburg, 1965, "Le décor préroman de Martin de Tours".

    A gauche, on devine un oiseau
    et des grappes de raisin.

    Vestiges du décor de la basilique de Perpet publiés dans Ta&m 2007, où Christian Sapin écrit : "L'ensemble était décoré comme il se doit pour les basiliques de cette période avec des tentures, des peintures (qui selon les inscriptions interprétées comme légendes de celles-ci devaient représenter des miracles du Christ et d'autres de Martin), auxquelles il faut ajouter la richesse colorée des mosaïques et des marbres). Les matériaux retrouvés lors des fouilles peuvent provenir de ce décor mais également de réfections successives que le monument a dû subir [...] Il est probable que ces décors devaient comprendre également des mosaïques et des stucs." + article de Christian Sapin "La basilique primitive du Vème au Xème siècle", Ta&m 2007.
     
    Autres décors. ["La basilique de Saint-Martin de Tours", Charles Lelong, 1986]. Ci-contre, Fagot, Mestrallet - d'Esme 1996 (il y a hésitations entre 471 et 472, 471 est plus fréquemment employé). Outre la piété, la basilique a bénéficié de l'attirance vers les belles images, alors rares en cette époque.
    Ce dessin de Lorenzo d'Esme [Fagot, Mestrallet - d'Esme 1996] serait à corriger en fonction de ce qui nous est parvenu :


    Rappelons que nous avons vu ci-avant des probables reproductions du décor central de la basilique de Perpet : ces trois variantes du partage du manteau, miniatures de l'abbaye de Fulda, datées d'environ 975, cinq siècles après l'oeuvre originelle. On peut considérer qu'il s'agit là d'une bande dessinée à 3 cases non séparées : 1) Martin et le pauvre homme, le partage du manteau, 2) Dieu et ses anges qui en arrière-plan observent et manipulent, 3) Martin qui prend connaissance en son sommeil que c'est à Dieu qu'il a offert la moitié de son manteau. Cette scène en trois temps successifs et liés, racontant une histoire, était moderne et puissante, fascinante...

    Martin ligérien. En une étude de 2012 titrée "Aux sources du monachisme martinien, les Vies de Martin en prose et en vers", Sylvie Labarre analyse la réécriture en vers de Paulin de Périgueux : "Sa réécriture est aussi plus tourangelle, notamment parce qu’il seconde Perpetuus dans sa politique qui consacre Tours comme la ville de Martin. Il réinterprète le paysage tourangeau en fonction d’une topographie martinienne. Luce Pietri l’a bien noté : « A la cité christianisée a fait place une cité chrétienne : l’espace urbain, depuis l’épiscopat de Perpetuus, s’organise en fonction de la géographie que dessinent les loca sancta martiniens […]. A ses yeux (ceux de Paulin de Périgueux) le cours de la Loire, dont il célèbre la beauté à la traversée de Tours, est providentiellement adapté, dans son tracé, à la topographie des lieux saints de la cité qu’il côtoie et sépare. » Paulin exprime ainsi cette prédestination de la Loire à accueillir le saint  : « Le fleuve nourricier atteste l’oeuvre de la vertu merveilleuse de Martin : il touche les murs contigus de la ville et lèche les rochers du flot. Situé au milieu, il sépare la cellule (cellam) et le tombeau (sepulcrum). » On songe à la valeur symbolique du Tibre chez Virgile et dans l’idéologie romaine.". En l'église de Saint Martin de la Place en Anjou, un tableau va jusqu'à relocaliser le partage du manteau sur les bords de la Loire (lien) !


    1) Mérowig au pied du tombeau de Martin [Jean-Paul Laurens 1882, "La légende de Saint Martin au XIXème siècle" 1997]. Mérovée / Mérowig est le grand-père de Clovis, donnant son nom aux Mérovingiens. Il est très peu probable qu'il se soit préoccupé de Martin et de Tours, ce serait plutôt Mérovée, arrière petit-fils de Clovis. + autre dessin, dans la basilique de Perpet, du même auteur dans la même série "Récits des temps mérovingiens". 2) Au centre, fragment du tombeau. En 475, l'évêque Euphrone d'Autun offrit le marbre qui couvrit le tombeau de Martin à Tours. Un "fragment d'inscription provenant du tombeau de Saint Martin" est conservé derrière une des grilles de l'actuel tombeau, qui fut montré au pape Jean-Paul II (+ deux photos INA : 1 2). Il est accompagné de cet explicatif : "Ce fragment de calcaire est probablement un des rares témoignages du tombeau de Saint Martin. Découvert en association avec d'autres vestiges du Vème siècle, il provient de la basilique de l'évêque Perpet. On y lit, gravées dans un cadre, les lettres "FESTUS OM". Cette inscription entrerait dans la composition de deux mots de l'épigramme gravée sur l'un des côtés du tombeau du saint offert par Euphrone évêque d'Autun." + l'épigramme en entier. Euphrone d'Autun avait aussi écrit cette épitaphe : "Confesseur par ses mérites, martyr par ses souffrances, apôtre par ses actes, Martin règne glorieux dans le ciel, et ici dans son tombeau; qu'il se souvienne, et qu'effaçant les péchés de notre pauvre vie, il cache nos fautes sous ses mérites." 3) A droite, prière devant le tombeau, tapisserie XVème siècle [musée des tissus à Lyon].

    Reprenons les propos de Bruno Judic : "A la demande de Perpetuus, Sidoine composa aussi des inscriptions pour la basilique martinienne. On doit encore à Perpetuus la mise en place du calendrier liturgique de l’Eglise de Tours avec la fixation des deux grandes fêtes de saint Martin: la célébration de sa sépulture, le 11 novembre, et la célébration de sa consécration épiscopale le 4 juillet. Dès lors, le culte prend de l’ampleur."

    Et de citer le cas d'une adepte "marquée par la spiritualité martinienne", Geneviève (420-500), qui empêcha les Huns de piller Paris : "Arrivée à Tours, Geneviève se rend dans la basilique de saint Martin, qu’il faut supposer toute neuve. Elle y guérit des possédés et surtout, de manière spectaculaire, l’un des chantres, pris d’une crise de folie, en pleine célébration des vigiles de saint Martin. Geneviève se trouvait donc à Tours soit pour le 4 juillet, soit pour le 11 novembre."

      
    Vision ornementale de l'actuelle basilique [photo de gauche Bernard Corbineau, page du site "Entrelacs"]
    + autre motif de vitrail + cinq photos : 1 2 3 4 5.

      
    L'art préroman, de la basilique de Perpet à celle de Laloux. Décor végétal et animal de Pierre Fritel (plafond ci-dessus et mosaïque ci-dessous à gauche) dans l'actuelle basilique de Laloux. Très présent dans l'art paléochrétien, le paon est le symbole de l'immortalité et de la résurrection. Ci-dessous à droite : afin de préserver l'unité de l'ensemble malgré le morcellement du chantier, Pierre Boille veille à reproduire les formes et le vocabulaire décoratif utilisé par Laloux. Ici le bourgeonnement et les pointes de diamant repris de la balustrade de l'escalier conduisant au choeur (photo). [illustrations et textes de "Victor Laloux, son oeuvre tourangelle", Hugo Massire, Sutton 2016, arch. départ. 37, fonds Boille].
     
    Sur la basilique de Perpet et les recherches de Jules Quicherat et Casimir Chevalier, voir ce chapitre ci-après.



  19. Les Wisigoths et sept autres évêques issus de l'aristocratie gauloise


    Martin soutient Maure dans sa lutte contre les Wisigoths ariens, tel est le sens de ces deux vitraux de Lux Fournier [église de Saint Branchs en Touraine, Verrière 2018]. Soeur jumelle de Brigitte de Touraine (ou Britte ou Britta), toutes deux soit-disant descendantes d'un roi d'Ecosse, Maure se serait rendue à Tours avec ses neuf enfants pour être baptisés par Martin. Mais un chef Wisigoth n"accepta pas cette conversion et envoya une armée de 50 hommes poursuivre chacun des enfants pour les faire abjurer. L'un d'entre eux, Epain, fut rattrapé et martyrisé. D'où le nom des communes de Sainte Maure (et ses fameux fromages de chèvre !) et Saint Epain. Les Wisigoths n'étant arrivés en Touraine que 80 ans après la mort de Martin, l'histoire est plus tardive, Maure et ses enfants n'auraient rencontré Martin que lors d'un pélerinage sur son tombeau... A cette époque encore, pour lutter contre l'arianisme, Martin était un exemple et un guide... + vitrail représentant Epain en l'église St Epain de Saint Epain [site de Nhuan DoDuc].

    Les Wisigoths des Pyrénées à la Loire, jusqu'à Chinon puis Tours. Au début du IIIème siècle, Caesarodunum avait affronté une première vague d'assaut des Barbares, des remparts avaient été construits pour s'y retrancher. Ils furent utiles lors des vagues suivantes. Après une première incursion en 428, les Wisigoths s'installent en Touraine vers 469, sous l'épiscopat de Perpet. Ils y resteront longuement, occupant le sud de la Loire, la civitas Turonorum y compris en 471, jusqu'à l'arrivée des Francs de Clovis en 507. Voici les étapes les plus marquantes :

      
    L'état gaulois de Soissons sous Egidius de 461 à 464, à gauche, puis, à droite, sous Syagrius de 464 à 486.
    Au centre un guerrier Wisigoth [dessin Pierre Joubert].

      
    461, Chinon : les Wisigoths, les Gaulois de Soissons et Mexme, disciple de Martin. Comme le montre le vitrail de gauche, saint Mexme repoussa (provisoirement...) à la fois les soldats Wisigoths de Frédéric (fils de Théodoric) et les soldats Gaulois du général Egidius (dirigeant alors le royaume de Soissons s'étendant jusqu'en Touraine, dernière survivance de l'époque gallo-romaine) qui se disputaient la ville de Chinon. C'était en 461 et Mexme (Maxime), qui fut ordonné prêtre par Martin (donc avant 397) et qui reçut plusieurs fois sa visite à Chinon, était probablement décédé, même si Grégoire de Tours le fait mourir en 463. Formé à Marmoutier, Mexme fut un disciple exemplaire de Martin, à la fois moine et évangélisateur comme son maître. La cité de Chinon / Caino (dont l'église Saint Martin fut créée en 425 par Brice, Mexme étant son premier abbé) fut occupée par les Wisigoths vers 469 [Luce Pietri page 129] jusqu'à leur défaite en 507 à Vouillé. A droite, la collégiale Saint Mexme à Chinon. Liens : 1 2. 3 4 + un épisode de l'affrontement Wisigoths / Egidius / Mexme par Couillard - Tanter 1986 + sculpture de Mexme et Martin côte à côte [chapelle Saint Louans de Chinon, lien]. + dessin de Bourgerie du début du XIXème siècle ["La Touraine disparue", Pierre Leveel 1994]. + gravure LTh&m 1855.

    Des bagaudes aux Wisigoths. Jean-Jacques Bourassé dans LTh&m 1855 : "L'esprit d'indépendance et la fierté gauloise n'avaient pas entièrement péri sous la domination romaine. Vraiment jamais domptés, les Gaulois habitants des campagnes voulurent secouer le joug. Les bagaudes se soulevèrent ; mais elles succombèrent sous les murs de Lutèce. Elles s'étaient montrées sur les rives de la Loire, et s'étaient emparées de la ville d'Amboise. La "ligue armoricaine", un siècle après, appela les Gaulois aux armes ; le cri de liberté retentit de nouveau. Le faible et perfide Honorius, désespérant de réduire les insurgés, livra leur pays aux Wisigoths. Le mouvement fut comprimé ; mais la Touraine méridionale resta au pouvoir d'Elric." Bref, pour les Romains, mieux valait un royaume Wisigoth considéré comme allié, que des Gaulois révoltés. Sur les insurgés bretons, voir sur la page voisine le royaume de Blois.

    Au VIème siècle, des évêques qui savent imposer leur autorité aux rois. Charles Lelong dans "L'histoire religieuse de la Touraine" (CLD 1962) souligne que "L'Eglise de Tours doit sa vitalité d'abord à l'exceptionnelle qualité de ses évêques. Peu de cités peuvent se flatter d'une pareille lignée de grands pasteurs, issus presque tous de l'une des plus illustres familles épiscopales de la Gaule, les Gregorii, "riches" sénateurs arvernes. Formés selon les règles du cursus canonique , bâtisseurs d'églises, législateurs attentifs, animateurs des conciles, ils assument aussi toutes les tâches que rejettent les Mérovingiens : l'assistance aux pauvres et aux prisonniers, le rachat des esclaves, l'enseignement, la justice à l'occasion...". L'auteur va t-il trop loin en disant que "presque tous" les évêques étaient arvernes ? S'il n'en cite que quatre, il y en eut au moins 8 sur les 17 successeurs de Martin (le 2ème évêque) : Eustoche /Eustochius (le 4ème), son neveu Perpet / Perpetuus (5ème), Volusien / Volusianus (6ème, peut-être neveu de Perpet), Verus (8ème), Ommat / Ommace / Ommatius (12ème), Injuriosus (15ème), Euphrone / Euphronius (18ème, arrière petit-neveu de Ommatius), Grégoire de Tours (19ème, fils d'une cousine germaine d'Euphronius, décédé en 594).

    A ces huit noms, Luce Pietri, en sa thèse de 1980 [page 135], ajoute Francille / Francillon / Francilio, 14ème évêque et montre qu'il y en eut davantage encore : "Grégoire de Tours devait affirmer plus tard « qu'à l'exception de cinq évêques, tous ceux qui avaient exercé l'épiscopat à Tours avaient eu des attaches avec la famille de ses parents » avec en note : "Le propos de Grégoire qui répond à des attaques personnelles — on lui reproche d'être un Auvergnat, étranger à Tours — ne peut être pris au pied de la lettre : parmi les prélats qui, depuis la mort de Martin, l'ont précédé sur le siège tourangeau (16 ou 18 selon que l'on recense ou non Justinianus et Armentius, les deux prélats élus contre Brice), six seulement reçoivent de l'historien le titre de sénateur (Eustochius, Perpetuus, Volusianus, Ommatius, Francilio, Eufronius). Le nombre des évêques qui, n'appartenant pas à l'ordre sénatorial (et parfois issus, au témoignage de l'historien, de milieux assez humbles), ne pouvaient guère être apparentés à sa famille est donc bien supérieur à cinq. Il est bien certain cependant que Grégoire n'aurait pas fait une telle déclaration, si des liens de parenté ne l'avaient pas réellement uni à tous ou presque tous les évêques tourangeaux de rang sénatorial."

    Ces évêques, représentants d'une famille aristocratique auvergnate, descendent aussi de l'aristocratie romaine puisque Eustoche, le premier de ces huit, et Grégoire le dernier, et probablement les six autres descendaient de sainte Paule, comme on l'a vu sur un arbre généalogique. Cette continuité est une force : "Saint Martin fut le "patron des rois", presque tous firent le pèlerinage au saint tombeau, pas un n'osa braver jusqu'au bout sa redoutable puissance. Il est significatif que les évêques de Tours aient seuls obtenu l'exemption du fisc et qu'ils aient constamment résisté aux velléités despotiques des Mérovingiens.".

    Volusien, un évêque de Tours exilé par les Wisigoths. Les Goths de l'Ouest s'emparent de la ville de Tours probablement en 471, sous le règne d'Euric, fils de Théodoric Ier. L'occupation, sous la religion arienne, persécutrice de la foi nicéenne, dura 36 années jusqu'en 507, sachant qu'il n'est pas impossible que la ville fut prise brièvement par les Francs entre 494 et 496 puis vers 498. C'est dans ce contexte que l'évêque Volusien, succédant à Perpet en 489, va être exilé.

     
    501, Amboise : Alaric II et Clovis, les rois des Wisigoths et des Francs, signent la paix. "La conférence eut lien sur les confins des deux royaumes, dans la petite île Saint Jean [aujourd'hui île d'or], au milieu de la Loire. En s'abordant, les deux princes s'embrassèrent. [...] Alaric toucha la barbe de Clovis et Clovis celle d'Alaric, témoignage d'une amitié éternelle." [LTa&m 1845]
    507, Vouillé, près de Poitiers : la victoire de Clovis. Six ans plus tard, la guerre reprenait et, à la bataille de Vouillé, Alaric est tué, semble-il par Clovis lui-même ["L'Histoire de France en BD" Larousse 1976, texte Christian Godard, dessin Julio Ribera]. + la planche. Les Francs envahissent l'Aquitaine, les Wisigoths sont repoussés à Narbonne et derrière les Pyrénées.

    Mais d'où vient-il ? Dans son livre "La vie de Saint Volusien, evêque de Tours et Martyr, patron de la ville de Foix", paru en 1722, le père De Lacoudre écrit : "Saint Volusien que la ville et le pays de Foix où il est honoré d'un culte particulier appellent Volusia Voulsia ou Bolsia était originaire d'Auvergne et né peut être dans la capitale de cette province qu'on appelle aujourd'hui Clermont. D'autres assurent avec moins de vraisemblance qu'il était natif de Lyon où nous ne voyons point qu'il ait fait sa résidence ordinaire comme à Clermont et où il était lié d'amitié avec ce qu il y avait de plus grand. Il était de plus fort proche parent ou comme quelques modernes parlent neveu de l'illustre saint Perpet ou Perpétue son prédécesseur au siège de Tours, comme Perpet l'était de saint Eustoche qui au rapport de MM Baillet et de Savaron était né Auvergnat. Ils étaient tous trois très riches d'une famille noble et ancienne et d'une race de sénateurs dont l'Auvergne était alors remplie. Un manuscrit sans date et très moderne le fait sortir de l'empereur Volusien mais sans preuves."

    Puis, parlant de Sidoine Apollinaire (430-486), écrivain, sénateur romain, évêque de Clermont : "Nous pourrions dire avec plus de certitude qu'il était de la famille des Aniciens puisqu'il était parent d'Ommace et de Rurice, évêque de Limoges qui le qualifie comme tel dans la lettre qu'il lui écrivit étant évêque de Tours, ou assurer positivement avec l'auteur du livre intitulé "L'Eglise de Tours ornée des vertus de ses évêques" qu'il était de la maison des Sidoines Apolinaires dont le père et l'ayeul avaient commandé dans les Gaules comme préfets du Prétoire et alliés à la maison de l'empereur Avitus par le mariage de Papianille sa fille avec Sidoine qui qualifie en plus d'un endroit Volusien de son frère. [terme d'amitié ou de parenté ?] [...]Volusien avait encore une illustre parente à Tours, c'était Fidie Julie Perpétue [à rapprocher de Perpetuus...] à laquelle son frère qui en était évêque laissa par testament une croix d'or émaillée avec des reliques du Seigneur qu'on ignore. Nous ne rapportons ici toutes ces circonstances que pour faire remarquer au lecteur que Volusien tenant à tant de saints ne pouvait manquer de l'être lui-même. [...] Volusien ayant ainsi satisfait à la coutume des Romains qui voulait que les jeunes gens s'engageassent à l'âge de 17 ans à la milice ce que l exemple de saint Martin et de Sidoine justifie assez et ayant servi les dix ans prescrits aux fils des sénateurs pour pouvoir monter aux hautes charges, il se maria quelque temps après avec une fille de la maison des Ommaces citoyens et sénateurs d Auvergne qui étaient extrêmement riches. [...] Ce mariage ainsi fait fut comme nombre d'autres heureux dans les commencements et fort malheureux dans la suite."

       
    470 : l'écrivain Sidoine Apollinaire, cousin d'évêques de Tours, devient évêque de Clermont. Issu de l'aristocratie gauloise, Sidonius Apollinaris fut l'un des plus grands lettrés de son époque, auteur d'une brillante correspondance, jouant aussi un rôle politique auprès de l'empereur gaulois Avitus qui régna sur l'empire romain d'Occident en 455 et 456. Cousin de Volusien, 6ème évêque de Tours, et d'Ommace, grand-père d'Ommace 12ème évêque de Tours (lequel était neveu de Rurice, évêque de Limoges), il fut nommé en 470 évêque de Clermont. Il est représenté ci-dessus sur un vitrail de la cathédrale de Clermont-Ferrand et dans une case de "Histoire de Lyon" texte A. Pelletier, F. Bayard, dessin Jean Prost, 1979. D'après Grégoire de Tours, le fils de Sidoine combattit avec les Wisigoths contre Clovis à la bataille de Vouillé (507). + ses écrits sur le site remacle.

    Luce Pietri [page 133 de sa thèse] souligne aussi la proximité de Sidoine avec Perpet et Volusien : "A l'évêque Perpetuus est adressé en 471 un billet de Sidoine auquel ce dernier joint, à la demande de son correspondant, le texte du discours qu'il vient de prononcer à Bourges alors qu'il présidait dans cette cité à l'élection épiscopale. Une amitié fondée sur un mutuel respect et une communauté de goûts et d'opinions unissait les deux hommes depuis longtemps déjà : en 467, ou même un peu avant cette date, Perpetuus avait demandé au poète de composer une pièce de vers destinée à être gravée sur un des murs de la nouvelle basilique Saint-Martin de Tours, élevée par ses soins. Sidoine exécuta de bonne grâce la commande que lui passait l'évêque tourangeau : car, écrit-il à son propos, à un autre de ses correspondants, « le privilège de l'amitié lui donne... un pouvoir absolu dans toutes les demandes qu'il m'adresse ». Dans cette dernière lettre, envoyée à un certain Lucontius, pour soumettre à son jugement l'épigramme qu'il vient d'achever en l'honneur de Martin et de son successeur Perpetuus, l'écrivain se plaint d'autre part de la longue absence de leur « frère » commun, Volusianus."

    Volusien se tourne ensuite vers l'Eglise et, sous l'occupation des Wisigoths ariens, en 491, "le peuple de Tours trouva en Volusien l'évêque qu'il demandait", tant il était un évident continuateur de son oncle Perpet. En 495, Alaric II, fils d'Euric, le fait arrêté. Luce Pietri : "Volusianus, « soupçonné par les Goths de vouloir se soumettre à la domination des Francs », fut frappé d'une sentence d'exil, durant la septième année de son épiscopat. Le régime de détention auquel il fut soumis lui fut rapidement fatal." Il meurt en 498, peut-être à Toulouse ou dans la vallée de l'Ariège, sans doute de mort naturelle mais dans des circonstances obscures qui permirent de l'ériger en martyr. Sa légende riche en miracles rehaussera la célébrité des comtes de Foix, qui se considèrent comme ses protégés. A Foix, une église abbatiale Saint Volusien est érigée, classée monument historique en 1964.


    498 : Martyre de Volusien selon un chapiteau roman du XIIe siècle [musée du château de Foix, Wikipédia]. Ce martyre n'est pas attesté par les textes d'époque. A ce sujet, on pourra consulter l'étude de Florence Guillot "Saint-Volusien au Moyen-Age, une abbaye à l'ombre du château de Foix".

    511 : quatre ans après que les Francs aient vaincu les Wisigoths à la bataille de Vouillé, le clergé Wisigoth abandonne à Orléans la religion arienne pour adhérer à la sainte Trinité de l'église de Rome ["Au temps des royaumes barbares", album de la série "La vie privée des hommes", Hachette 1984, textes de Patrick Périn et Pierre Forni, dessins de Pierre Joubert]

    Son successeur Verus est aussi exilé par les Wisigoths Luce Pietri raconte ce qui s'est passé à Tours après le départ de Volusien : "Alaric autorisa alors, dans un esprit d'apaisement, l'Eglise de Tours à lui donner un successeur; mais le nouvel élu, Verus, soupçonné à son tour de zèle pour la cause de Clovis, fut lui aussi contraint de prendre le chemin de l'exil." L'angevin Licinius lui succéda en 507, probablement après la victoire franque de Vouillé. .

    Charles Lelong, suite : "On peut aussi avancer que le niveau intellectuel, relativement à d'autres diocèses, paraît assez élevé. Dès le début du VIème siècle, une école est mentionnée à Tours, sans doute l'école épiscopale. [...] Nous savons d'ailleurs que la Touraine du VIème siècle appartenait à cette petite partie de la Gaule qui maintenait la "civilisation de l'écrit"." Cette époque est marquée par des bouleversements profonds, avec la fin d'un empire romain qui semblait éternel et la mise en place de royautés mérovingiennes fractionnées et changeantes. De façon plus appuyée dans le diocèse de Touraine, la gouvernance fut exercée par les évêques, davantage que par la royauté et ses représentants. La continuité, la cohérence et la pérennité de l'action épiscopale était certainement perçue par la population comme un réconfort très appréciable...

    Une lignée de grands évêques. Luce Pietri en sa thèse [page 131] : "L'évolution de la conjoncture politique et militaire au cours de la deuxième moitié du Vème siècle a fait à Tours une situation beaucoup plus critique que dans la première partie du siècle : dans un îlot de romanité menacé de tous côtés par les barbares de submersion, la ville a d'abord connu une angoisse quasi obsidionale, avant de succomber finalement à l'avance irrésistible des Wisigoths et d'être soumise au dur régime de l'occupation. Placée sous le joug de souverains adeptes de l'hérésie arienne et persécuteurs de la foi catholique, l'Eglise de Martin pouvait redouter le pire. Toute cette période est cependant pour la cité, après le morne effacement auquel l'avait condamnée le règne de Brice, celle du renouveau et de l'épanouissement : le siège épiscopal retrouve sa dignité et exerce une autorité nouvelle dans le cadre de la province ecclésiastique ; plus encore, Tours, qui s'affirme comme un haut lieu du culte martinien, devient, dans la chrétienté gauloise tout entière, une métropole de la foi, un phare spirituel dont la lumière, pour la catholicité exilée chez les barbares païens ou hérétiques, diffuse l'espérance et éclaire les voies de la libération. Ce redressement inattendu, à l'un des moments les plus difficiles de l'histoire de Tours, fut pour l'essentiel l'oeuvre des évêques qui se succédèrent alors sur le siège de Martin : Eustochius et Perpetuus, puis Volusianus et Verus. Hasard heureux ou plutôt volonté consciente des électeurs ? La communauté tourangelle a, pendant cette période, porté à sa tête des prélats qui se révélèrent également aptes à jouer le rôle de guide spirituel de leur Eglise, mais aussi celui de chef politique de la cité. Une telle continuité dans l'exercice de multiples et délicates responsabilités trouve en grande partie son explication dans l'origine commune de ces évêques ou, tout au moins, des trois premiers d'entre eux. Eustochius, Perpetuus et Volusianus étaient, aux dires de Grégoire, unis par des liens de proche parenté."


    442 à 496 : d'oncles à neveux, trois évêques de Tours, 5, 6 et 7ème, se succèdent : Eustoche, Perpet (avec sa basilique) et Volusien.
    [bas-relief de l'église Saint Martin d'Auzouer en Touraine, lien inventaire patrimoine région Centre, photo Thierry Cantalupo]

    La survivance gauloise et romaine par l'aristocratie épiscopale. Luce Pietri pousse l'analyse plus loin, en élargissant l'exemple tourangeau [page 137] : "L'accession au siège de Tours de ces prélats, qui appartenaient par leur naissance et leur formation à l'élite sociale de l'époque, eut une influence décisive sur les destinées de la cité ligérienne. Le fait est d'ailleurs loin d'être unique, comme en témoigne l'histoire contemporaine de plusieurs autres villes de Gaule, celles de Clermont, de Bourges ou de Limoges, pour s'en tenir à quelques exemples d'églises voisines. Les nobles rejetons de grandes familles, que le malheur des temps incitait à renoncer aux vains et fragiles prestiges du monde, auxquels leur attachement à la cause romaine interdisait aussi de poursuivre une carrière politique sous la domination barbare, trouvaient dans l'exercice de la charge épiscopale à concilier leurs ambitions sociales, détournées du siècle vers l'Eglise, et leurs pieuses inclinations. Et surtout ces prélats de haut lignage mettaient au service des communautés qui leurs étaient confiées les qualités et les vertus traditionnellement déployées par leurs ancêtres au service de l'Etat. Tout d'abord les avantages d'une formation intellectuelle qui les préparait et les aidait à assumer leur tâche, en aiguisant la conscience de la mission qui leur était dévolue : celle de sauvegarder, dans un monde que la barbarie et l'hérésie menaçaient de submerger, un héritage où se mêlaient la tradition culturelle héritée de Rome et le dépôt sacré de la vraie foi ; des capacités aussi administratives et de diplomates et plus encore l'aptitude à évaluer les situations politiques et à prendre les décisions que leur imposait leur sens des responsabilités publiques. Leur position sociale enfin leur procurait des moyens d'action et d'influence qui n'étaient pas négligeables : un réseau de relations haut placées, grâce auxquelles ils se tenaient informés de l'évolution de la conjoncture ; des ressources financières personnelles importantes qu'ils pouvaient consacrer à l'édification matérielle et morale de leur Eglise."

    Luce Pietri revient sur l'importance de Perpet : "Si Eustochius d'une part, Volusianus et Verus de l'autre, moins favorisés par la durée et par les circonstances, sont un peu éclipsés par l'éclat du règne de Perpetuus, ils ont cependant, l'un préparé, les deux autres prolongé l'action de ce dernier, travaillant à l'oeuvre commune dans une continuité de vues qui prend l'allure d'une politique dynastique maintenue pendant plus d'un demi-siècle."



  20. Le passage glorieux de Clovis à Tours et dans la basilique

    D'après l'évêque Nizier de Lyon : "Quand Clovis sut que les miracles [accomplis à Tours] étaient choses prouvées, il se fit humble, se prosterna au seuil [de la basilique] du seigneur Martin et permit qu'on le baptisa sans retard.". Ainsi, à croire Nizier, la cérémonie eut lieu à Reims, peut-être en 499, peut-être en 508, mais la décision ferme de respecter la promesse faite à Clotilde aurait été prise à Tours, grâce à Martin.


    Vers l'an 500, Clovis, dans la basilique, se décide à se faire baptiser [Fagot, Mestrallet - d'Esme 1996] Grégoire de Tours rapporte ces propos de Clovis : "Où sera l'espérance de la victoire, si l'on offense le bienheureux Martin ?" ("Et ubi erit spes victoriae, si beatus Martinus offenditur ?").


    Le baptême de Clovis par l'évêque Rémi, à Reims, sous le patronage de Martin. Au-dessus de Clotilde, Clovis et Rémi, au son des trompettes glorieuses, flotte la chape bleue de Martin, représenté dans le partage du manteau. Ce dessin est une reprise de la peinture murale de Désiré-François Laugée dans la chapelle Sainte Clotilde de l'église Sainte Clotilde de Paris (1870) ["La légende saint Martin au XIXème siècle" 1997]. Commentant cette fresque, Albert Lecoy de la Marche [Lecoy 1881], va jusqu'à écrire : "Pas de Martin, pas de Clovis !".

    En son livre de 2000, Charles Lelong tente d'en savoir plus sur l'énigmatique premier passage de Clovis à Tours : "Cette visite à la basilique est difficilement datable. Tours était tombée sous le dominations des Wisigoths depuis 471. On pense donc que Clovis a pu l'accomplir à l'occasion d'une des deux razzias qu'il mena en Aquitaine avant la grande offensive de 507 : l'une entre 494-496 qui le conduisit à Saintes, l'autre en 498 qu'il poussa jusqu'à Bordeaux. Mais serait-il si incongru de supposer que le roi des Wisigoths, Alaric II, soucieux de bonnes relations avec les Francs, ait pu autoriser un pèlerinage de Clovis sur l'autre rive de la Loire ?" En cela, on peut estimer que la civitas Turonorum a été occupée par les Wisigoths de façon continue durant 36 ans, de 471 à 507.

    Clovis acclamé par le peuple tourangeau. Grégoire de Tours, muet sur ce premier passage, est prolixe sur le second. Charles Lelong : "La guerre de Clovis contre Alaric en 507 prend l'allure d'une croisade commencée et terminée à Tours. Clovis, avant de s'engager, consulte le saint et reçoit un oracle favorable ; il interdit de porter atteinte à ses biens, châtie un soldat qui a volé du foin. Au retour, en 508, il se rend à la basilique et lui offre de grands présents. C'est là qu'il reçoit le diplôme de l'empereur Anasthase lui accordant le consulat, revêt une tunique de pourpre et la chlamyde, place un diadème sur sa tête, puis, montant à cheval, se dirige vers l'église distribuant sur son chemin l'or et l'argent, acclamé depuis ce jour comme consul et auguste."


    Extrait d'une page du site "Clovis Ier" + la scène précédente, quand Clovis entre dans la basilique pour y recevoir de la part de l'empereur Anasthase le titre (honorifique) et la couronne de consul, dans un vitrail de l'actuelle basilique [atelier Lobin].


    "Entrée triomphale de Clovis à Tours en 508", Joseph Nicolas Robert-Fleury, 1837 [Châteaux de Versailles et de Trianon].
    A gauche la basilique, au fond les murailles de la civitas Turonorum / Cité (anciennement Caesarodunum).



    "Histoire de France en bandes dessinées", texte de Christian Godard, dessin de Julio Ribera, Larousse 1976


    Couillard - Tanter 1986 + trois planches "Clovis - Wisigoths et Francs" : 1 2 3.
    A droite, Clovis devant le tombeau de Martin ["La vie et miracles de Mgr saint Martin", 1516, BmT].

    La mise en scène religieuse du clergé martinien. En sa thèse de 1980 [page 169], Luce Pietri tire les leçons de cette investiture : "On s'est beaucoup interrogé sur le sens politique de cette scène. Quelle que soit la valeur, diverse, que chacune des parties concernées — l'empereur d'Orient, l'élite gallo-romaine et le roi franc lui-même — ait accordée aux insignes et aux titres revêtus par Clovis, une constatation s'impose : tout ce cérémonial qui évoque à la fois l'antique pompe du triomphe, le processus consularis et l'adventus impérial est chargé et même surchargé de couleurs romaines. La victoire célébrée par le chef franc a été à dessein mise en scène comme celle de la Romanité sur la barbarie. Et c'est là sans doute ce qu'a voulu exprimer Grégoire de Tours. [...] On a beaucoup moins prêté attention au caractère proprement religieux et tourangeau de la scène. La campagne contre les Wisigoths heureusement achevée, Clovis est repassé par Tours pour y accomplir ses voeux et apporter à Martin le tribut d'offrandes promises. Mais à l'expression individuelle de gratitude s'est ajoutée la manifestation publique d'un hommage rendu officiellement par le souverain à celui qui, par son intercession, avait accordé le succès aux armes et à la politique franques."

    Puis : "La cérémonie, qui légitimait en le romanisant le pouvoir du roi, s'est déroulée dans le cadre du sanctuaire martinien et la pompe triomphale qui l'a suivie a pris la forme d'une procession dirigée vers un autre lieu martinien, l'ecclesia où le saint évêque avait jadis été intronisé. A l'autorité du chef franc, salué par les envoyés de l'empereur Anasthase et acclamé par la population gallo-romaine, Martin donnait donc la consécration d'une sorte d'investiture religieuse. On ne peut douter que tout ce cérémonial n'ait été inspiré et organisé par le clergé tourangeau. Par ces solennités quasi liturgiques, il s'agissait de rappeler d'une manière générale au vainqueur qu'il tenait son pouvoir de Dieu; mais aussi de le persuader qu'il en était redevable plus directement à Martin, le puissant intercesseur qui lui avait procuré l'aide divine. Ce faisant, Tours, pour couronnement des efforts qu'elle avait déployés au service de la cause franque, prétendait faire reconnaître sa vocation de cité sainte du nouvel état romano-franc.". Clovis, alors, aurait pu transférer sa capitale Soissons à Tours. Plus tard, il préfèrera Paris...


    Chlodovechus / Clovis en l'actuelle basilique



  21. La reine Clotilde s'installe à Tours, près de la basilique


    Clotilde survivante d'une famille massacrée. En 486, à 12 ans, la princesse Clotilde a ses parents et ses quatre frères assassinés par son oncle Gondebaud, désormais seul à régner sur le royaume des Burgondes. Son mari Clovis n'eut pas le temps de conquérir son pays d'origine, ses enfants le firent. ["Clotilde première reine des Francs", textes Monique Amiel, dessins Alain d'Orange, 1980] + couverture édition 2014. + huit planches sur la jeunesse de Clotilde jusqu'au baptême de son mari : 1 2 3 4 5 6 7 8

    Grégoire de Tours nous apprend qu'après la mort de son époux Clovis, la reine Clotilde (474-545) s'installe à Tours pour plus d'une trentaine d'années : "“Elle y était au service de la basilique du bienheureux Martin et, pleine de modestie et de bonté, elle est demeurée dans ce lieu pendant tous les jours de sa vie, ne visitant que rarement Paris.". La reine-mère intervient alors avec autorité et diplomatie dans les conflits entre ses fils. Elle décède à Tours le 3 juin 545 à l'âge 70 ans et est enterrée à Paris, près de Clovis. L'Eglise l'a sanctifiée.


    En bas, Clotilde en prière dans la basilique, devant le tombeau de saint Martin
    [extrait des "Grandes Chroniques de France de Charles V" et tableau de Carle Van Loovariante]
    prière de Clotilde à Martin pour apaiser les querelles de ses enfants [reprise du dossier de la BD de Secher / Olivier / Tirado, 2019]
    En haut, Clotilde au jardin du Luxembourg à Paris, statue de 1847 de Jean Baptiste Jules Klagmann

    Dans sa thèse [page 180], Luce Pietri montre que Clotilde intervient dans la vie de la cité tourangelle : "Depuis son veuvage, Clotilde résidait dans les états de son fils aîné, à Tours, où elle se consacrait à la prière et aux oeuvres charitables. Malgré cette pieuse retraite, la reine-mère conservait une certaine influence : elle en usa pour intervenir peut-être encore dans les affaires politiques du regnum Francorum et certainement dans la vie de la civitas Turonorum qui constituait en sa faveur une sorte de douaire princier. A la mort de l'évêque Licinius, Clotilde disposa une première fois du siège épiscopal : au mépris de toute la législation canonique dont elle violait plusieurs articles, la souveraine imposa deux de ses protégés, deux évêques chassés de Burgondie, Theodorus et Proculus, auxquels elle donna conjointement le gouvernement de l'Eglise de Tours. Après leur décès, Clotilde récidiva en faisant choix d'un autre personnage, venu lui aussi du royaume burgonde, Dinifius. Parce qu'elle n'avait plus d'autres protégés à placer ou parce qu'avec l'âge elle se détachait plus complètement des affaires de ce monde, la reine laissa à Clodomir, lorsque disparut l'évêque Difinius, le soin de pourvoir à la vacance du siège : par ordre du roi — jusso régis — Ommatius fut désigné pour lui succéder."

     
    A droite, vitrail de l'église Saint Grégoire des Minimes à Tours [Van Guy 2005, atelier Fournier, photo Daniel Michenaud, lien)


    Sancta Clotildis dans l'actuelle basilique, ateliers Lorin et Lobin [Verrière 2018] + quatre pages du site de Nhuan DoDuc présentant des vitraux de Clotilde : 1 2 3 4 (sa jeunesse en sept scènes).

    Grégoire de Tours insiste surtout sur la piété de Clotilde et ses largesses pour les monastères et églises de Touraine. Guy-Marie Oury dans son tome 2 de "La Touraine au fil des siècles" (CLD 1977) : "On regrette que Grégoire de Tours n'ait pas fourni de détails concrets sur sa vie tourangelle, car la reine fut de tous les petits événements de l'Eglise de Tours, aidant à l'évangélisation des campagnes qui se poursuivait lentement, fournissant les ressources nécessaires à l'érection de nouvelles paroisses dans le diocèse, conversant avec les chefs des monastères ou les vierges consacrées de la ville, participant aux célébrations liturgiques et à la liturgie stationnale organisée minutieusement par saint Perpet quelques années avant son arrivée. Elle connut certainement sainte Monégonde (décédée en 570) puisque c'est pour les compagnes de celle-ci qu'elle édifia le monastère de Saint-Pierre le Puellier ; elle connut sans doute saint Leubais, le successeur de saint Ours, d'autres encore... Elle fit nommer trois évêques burgondes ; mais son influence joua également en faveur de leurs successeurs : Ommatius, membre d'une grande famille sénatoriale d'Auvergne, Léon, abbé de Saint Martin et habile charpentier, issu de milieu plus modeste ; Francilion, un patricien du Poitou ; Injuriosus enfin dont les parents étaient de pauvres plébéiens de Tours. "


    Les dernières heures de Clotilde à Tours, d'après "Sainte Clotilde reine des Francs", texte de Reynald Secher et Jacques Olivier,
    dessins d'Alfonso Tirado (RSE Nuntiavit 2019), reprise recoloriée d'une BD mexicaine de 1962 (lien) + la dernière planche.

    >>>En page voisine, on pourra lire le chapitre titré "493-541 Clotilde réussit là où Victorina avait échoué". Extraits :

    Clotilde plus importante que Clovis ! Quoique future sainte et adulée comme telle, Clotilde, grande inspiratrice de son royal mari, n'était pas une tendre, comme le raconte Olivier Cabanel, sur cette page d'Agoravox : "Au décès de Clovis, Clotilde se retira à Tours, et pour mieux assoir le domaine Franc, envoya ses fils combattre Gondebaud, le Burgonde roi de Vienne... elle n’avait pas oublié les crimes que ce dernier avait commis en tuant Chilpéric, son père. L’esprit de vengeance qui animait Clotilde continua en effet après la mort de son époux, et s’exerça même après la mort de Gondebaud, en 516, contre les fils de celui-ci, Sigismond et Gondemar [ou Godomar III]. Et c’est en réalité à Vézeronce, un petit village du Nord-Isère, que la bataille eut lieu, entre Francs et Burgondes, un certain 25 juin 524, bataille finalement emportée par les fils de Clotilde, dont Clodomir, même si celui-ci y trouva la mort, permettant ainsi, 10 ans plus tard, la réalité du royaume de France..." Olivier Cabanel conclut : "C’est bien à Clotilde, animée par sa tenace vengeance, que la France a pris le contour que l’on connaît, pas si éloigné de celui d’aujourd’hui, grâce à la victoire de ses fils sur ceux de Gondebaud.". Donc, si Clovis est "un roi des Francs surévalué", comme l'écrit Jean Boutier dans un article de Libération en 2011, Clotilde est une reine qui mérite d'être réévaluée. Celle qu'on peut considérer comme la mère de la France ? Ou, si ce titre revenait à Judith de Bavière, comme on le verra plus loin, comme sa grand-mère ?


    Clotilde, reine des Francs, en l'exercice du pouvoir, avec son époux Clovis [tableau de Jean-Antoine Gros (1771-1835)], puis ses fils.
    Sur ces trois images, Clotilde dirige les opérations, manipulant mari puis enfants (au centre le partage du royaume entre ses fils).
    [Wikipédia, Grandes chroniques de saint Denis, Bibliothèque de Toulouse, et illustration de 1889]
    + gravure du XIXème siècle d'Edouard Zier titrée "Clotilde fait incendier le pays de Burgondie".


    Clotaire Ier, fils de Clovis et Clotilde, exempte Tours de l'impôt. Pour bien fonctionner, l'état mérovingien a bien sûr besoin de percevoir l'impôt. Clotaire Ier ordonna à ses officiers de "dresser des rôles de contributions" dans tout le pays. Les habitants de Tours obtinrent d'en être exemptés et le roi fit brûler ces rôles en sa présence [LTh&m 1855].

    Monégonde la guérisseuse. Née à Chartres, mariée et mère de deux filles décédées prématurément, Monégonde se réfugie dans la prière et le jeune. Se découvrant des dons de guérisseuse, elle abandonne sa maison, son mari et sa famille pour se rendre à Tours, auprès du tombeau de saint Martin, à l'appel de l'évêque Euphrone, vers 561. Sur son chemin, à Esvres / Evena, elle rencontre saint Médard et guérit une jeune fille. A Tours les guérisons se succédant, elle crée une fondation pour accueillir les malades et décède probablement avant 573. Sa fondation et son culte perdurent jusqu'au XIème siècle. Sa page Wikipédia résume l'analyse qu'a fait Luce Pietri de ses dons de guérisseuse. Autre lien. Comme pour Martin, les guérisons sont souvent assimilées à des miracles. A Tours, l'église Saint Pierre le Puellier, proche de l'actuelle place Plumereau, a été bâtie sur l'emplacement de sa cellule monastique. Il n'en reste que quelques ruines.


    Monégonde. A gauche, vitrail de l'église Sainte Monégonde d'Orphin (Yvelines) (atelier Lorin)]. Puis vitrail de la basilique Sainte Clotilde de Paris (à côté du vitrail de Saint Médard) (photo Robert Harding). Ensuite statuette de 1602 de l'église de Rosière la Petite dans la commune de Rosières en Belgique.



  22. Radegonde et Brunehaut, deux reines "martiniennes", deux destins

    Au début du VIème siècle, Tours et Poitiers sont les villes saintes des Francs, sous le patronage de Martin et Hilaire. Dans son étude "Le culte de saint Martin à l'époque franque" (1961), Eugen Ewig insiste sur l'importance de Rémi, l'évêque de Reims, et de ses liens avec Perpet, avec en conséquence la désignation de Tours comme ville sainte des Francs, sans oublier Poitiers où Martin fut ermite : "Serait-ce téméraire de prétendre que Clovis connut par saint Rémi la puissance miraculeuse de saint Martin ? C'est au tombeau de saint Martin, à ce qu'il semble, que le roi des Francs manifesta publiquement l'intention de se convertir, en 498, lors d'une première guerre contre les Wisigoths. Le Mérovingien obtint sa victoire décisive en 507 sous le signe de saint Martin et de saint Hilaire. Les deux grands évêques de la Gaule, liés durant leur vie par une amitié sincère, maîtres et précepteurs de l'épiscopat gallo-romain, devinrent les patrons du royaume des Francs. Ensemble, ils sont invoqués par les petits-fils de Clovis dans le traité de partage de 567 et par la reine Radegonde dans son testament. Ils gardaient des portes de Reims; ils représentaient les confesseurs dans la cathédrale de Nantes construite vers 567 par l'évêque Félix. Venance Fortunat et saint Nizier de Trêves les citent ensemble. A Mayence, la cathédrale restaurée au second tiers du VIème siècle fut consacrée à saint Martin, la basilique cimétériale à saint Hilaire. En 591, saint Yrieix de Limoges institua les deux saints évêques ses héritiers. Les témoignages cités permettent de dater du VIème siècle le culte jumelé de l'évêque-docteur et de l'évêque-ascète."

    Radegonde de Poitiers , née vers 520, fille de Berthaire, roi de Thuringe (lieu d'origine des Turons...), devint la quatrième épouse du roi Clotaire Ier, mariée en 539, à 19 ans. Clotilde, installée à Tours, vécut encore 7 ans après ce mariage de son fils. En 552, après un pèlerinage à Tours sur le tombeau de saint Martin, considérant son époux comme un meurtrier, Radegonde fonde l'abbaye Sainte-Croix de Poitiers et s'y retire en tant qu'abbesse. Venance Fortunat, futur évêque de Poitiers, la soutint et devint son biographe. A la mort de Clotaire, elle usa de sa réputation et de son autorité pour établir la paix entre ses fils. Elle eut ensuite une grande influence sur les grands de son époque, notamment Sigebert Ier, fils et successeur de Clotaire. Elle est décédée en 587 à 67 ans environ.


    Radegonde reine des Francs. 1) sa rencontre avec Clotaire Ier ; 2) en haut son repas de noces puis en prière, en bas Radegonde refuse de partager la couche de Clotaire et préfère dormir sous son lit ; 3) entrée dans les ordres, accompagnée du peuple. ["Scènes de la vie de sainte Radegonde ", XIème siècle, Bibliothèque municipale de Poitiers, Wikipédia] + image du mariage (lien).


    Radegonde, deux vitraux de l'actuelle basilique Saint Martin à Tours : atelier Lobin de Tours (Radegonde déposant sa couronne de reine sur le tombeau) et atelier Lorin de Chartres. Puis vitrail de l'église Sainte Radegonde de Poitiers. A droite, la mort de Radegonde, esquisse de vitrail par l'atelier Fournier de Tours [Geneste 2018]. + vitrail de la mise en bière [Gustave Pierre Dagrant de Bordeaux 1906, chapelle Ste Radegonde à Yversay dans le Poitou, lien]. + deux vitraux : 1 [église de Tournon Saint Martin dans l'Indre] 2 [église St André de Châteauroux, aussi dans l'Indre]. + tableau "La vocation de sainte Radegonde" par Urbain Viguier, 1851, église Saint Martin de Couhé, Poitou, avant (lien) et après (photo La NR) restauration. + sur le site de Nhuan DoDuc, une page montrant la vie de Radegonde en 32 scènes [église Ste Radegonde de Poitiers] et deux pages de vitraux de Radegonde : 1 2.

     
    Sainte Radegonde en Touraine. A Tours, en rive droite de la Loire près de Marmoutier, existe une église semi-troglodytique à son nom, bâtie au XIIème siècle, agrandie au XVIème et restaurée au XIXème. Martin aurait vécu et officié dans la partie troglodytique [photo de gauche, lien]. La commune de Sainte Radegonde, sur laquelle se trouvait cette église et l'abbaye de Marmoutier, a été rattachée à Tours en 1964. Près de Chinon, une chapelle troglodytique, restaurée à la fin du XIXème, classée monument historique en 1967, lui est dédiée [à droite photo Wikipédia]

    L'apogée du culte de Martin. Eugen Ewig, suite : "Au cours du VIème siècle,. Poitiers dut toutefois céder le pas. à Tours. [...] Ni saint Rémi, ni saint Médard, ni saint Marcel ou saint Maurice n'égalèrent la gloire de saint Martin, qui resta jusqu'à Dagobert Ier le patron principal des Mérovingiens. C'est alors seulement qu'émergea un rival autrement puissant : le martyr parisien saint Denis, patron de la lignée royale neustro-burgonde, qui depuis 680 devait régner nominalement sur le royaume entier. [...] De nos sources se dégage l'impression que le culte de saint Martin atteignit son apogée dans la seconde moitié du VIème siècle. Certains renseignements sur les évêques nous permettent d'étendre cette limite encore au premier tiers du VIIème siècle."

    Brunehaut, autre reine mérovingienne adepte du culte de Martin. Pour ne s'en tenir qu'aux reines franques ayant soutenu le culte de Martin, après, Clotilde d'origine burgonde (génération 1), après, Radegonde venant du royaume de Thuringe en Allemagne (génération 2), voici Brunehaut / Brunehilde (547-613) (génération 3) d'origine wisigothe espagnole, ayant abjuré l'arianisme en 566. La même année, elle épouse Sigebert Ier (535-565), petit-fils de Clovis. En son étude "Le culte de saint Martin à l'époque franque" (1961), Eugen Ewig la présente ainsi : " Parmi les fervents du culte, nous comptons la reine Brunehaut. Les églises favorisées par elle à l'abbaye d'Autun et Lyon (Ainay) adoptèrent le vocable de saint Martin. A Trêves, nous constatons un fait analogue. La basilique Sainte-Croix construite par le sénateur Tétradius lors d'un miracle de saint Martin dans la métropole mosellane, fut transformée en abbatiale martinienne par l'évêque Magnéric, le parrain de l'aîné des petits-fils de Brunehaut.". A cause de sa belle-soeur Frédégonde, Brunehaut, aussi nommée Brunehilde, eut une vie très mouvementée, l'amenant à épouser Mérovée, un arrière petit-fils de Clovis et un de ses neveux.


    En épousant sa tante Brunehaut, Mérovée provoque la colère de sa belle-mère Frédégonde, amenant son père à l'enfermer.
    puis à le tonsurer et ordonner prêtre à Metz. Mérovée s'évade et se réfugie dans la basilique Saint-Martin de Tours.
    Son père assiège la ville, il s'échappe de nouveau, mais est trahi et assassiné par un de ses familiers à Thérouanne, en 577.
    Un an plus tôt, avant son mariage fatal, à la tête d'une armée chargée d'envahir le Poitou, il s'était arrête à Tours qu'il avait dévasté.
    [dans la série "Les reines tragiques", "Frédégonde la sanguinaire" texte de Virginie Greiner,
    dessin de Alessia de Vincenzi, Delcourt 2016] + deux planches : 1 2


    Brunehaut aussi méchante que Frédégonde ? Alors que Grégoire de Tours avait qualifié Brunehaut de "jeune fille de manières élégantes, belle de figure, honnête et décente dans ses moeurs, de bon conseil et d’agréable conversation", Frédégaire, dans ses Chroniques estime qu'elle a mal vieilli et serait devenue "femme plus cruelle que nulle beste sauvage". C'est cette vision, la mettant sur le même plan que Frédégonde, que présentent l'écrivain Xavier Snoeck et le dessinateur Sirius dans la neuvième album "Le cachot sous la Seine" de leur héros Timour, publié en 1960, prépublié dans Spirou. + les trois planches de la rencontre de Timour et Brunehaut : 1 2 3 + planche de présentation. La tendance actuelle réhabilite en partie Brunehaut et noircit Frédégonde, comme cette page qui la considère comme une tueuse en série.

    La fin de Brunehaut fut tragique et atroce. En 613, âgée de 66 ans, alors qu'elle est régente du royaume d'Austrasie et fait face à une rébellion, elle est livrée à Clotaire II, roi de Neustrie. Il la fait supplicier durant trois jours. Finalement, elle est attachée par les cheveux, un bras et une jambe à la queue d’un cheval indompté. Son corps brisé est ensuite brûlé. Ses restes sont apportés et enterrés à l’abbaye Saint-Martin d'Autun qu’elle avait fondée. Sur sa page Wikipédia, elle est considérée comme "une personnalité maltraitée par l’historiographie traditionnelle" : "Dans un monde où s’imposait la coutume des Francs, Brunehaut a constamment cherché à préserver les restes d’une conception romaine de l’Etat et de la justice. [...] Abhorrée par certains chroniqueurs, elle est décrite comme très autoritaire, énergique, altière, souvent rusée, belliqueuse, manipulatrice. [...] Elle était pourtant très cultivée, fait plutôt rare pour l’époque même parmi les rois et la noblesse, et avait une très haute conscience de sa qualité de reine, fille de roi. Elle eut des partisans parmi la noblesse franque austrasienne et bourguignonne."


    A gauche, le mariage de Brunehaut et Sigebert. Au centre, Brunehaut en deux illustrations de fin du XIXème siècle. A droite, le supplice de Brunehaut par Alphonse de Neuville (1835-1885) + variante du même artiste + huit images d'avant le XIXème siècle : 1 [Grandes chroniques de France, XIVème siècle, BnF] 2 3 [1480, British Library] 4 [Maître Dunois, "Des dames de renom" de Boccace, 1465] 5 6 [Bibl. Toulouse] 7 8 + dix images du XIXème siècle : 1 2 3 4 [1851] 5 [Emile Bayard] 6 [Victor Adam 1844] 7 8 [Jules Lavée d'après Evariste-Vital Luminais 1874, avec cette variante] 9 10 [Job 1908]. Pour adoucir le reflet de cette période, on pourra lire la page titrée "Les Mérovingiens, une civilisation plus lumineuse qu'on ne croit".


    L'abbaye de Brunehaut à Autun. Fondée au VIème siècle par Brunehaut, ayant recueilli ses restes, l'abbaye Saint Martin d'Autun fut longtemps une riche et rayonnante abbaye. Il ne reste que le portail d'entrée... De gauche à droite : gravure de Bardelet, 1741, dessin fin XVIIIème de Jean-Baptiste Lallemand, le tombeau de Brunehaut avant sa destruction à la Révolution par Alexandre Lenoir (lien), photo XXIème siècle. + sculpture du portail + plan de l'abbaye. Il se dit que cette abbaye aurait pu être élevée sur une ancienne église créée par Martin lui-même (récit, lien).

    Venance Fortunat le poète-évêque de Poitiers, de Brunehaut à Radegonde. Né vers 530 près de Trévise, en Italie, Venantius Honorius Clementianus Fortunatus étudie les arts littéraires à Ravenne. En 565, il vient à Tours visiter le tombeau de Saint Martin auquel il attribue sa guérison d'une maladie des yeux (ophtalmie) (quel prestige que s'être fait guérir par Martin !...). Devenu proche de la reine Brunehaut et célèbre par ses poèmes, il évolue dans la haute société mérovingienne, jusqu'à s'attacher à la reine Radegonde, ce qui l'amène à se fixer à Poitiers, où il devient évêque en 600 jusqu'à son décès en 609. Ami de Grégoire de Tours, il a écrit un poème en quatre chants sur la vie de saint Martin. + son livre "La vie de saint Martin" sur le site remacle. + document de Bruno Judic "L’itinéraire martinien de Venance Fortunat" (2013). + article de Marc Reydellet "Tours et Poitiers : les relations entre Grégoire de Tours et Fortunat".

        Vie de Sainte Radegonde par Venance Fortunat" vers 1100 [Bibliothèque municipale de Poitiers]. Puis un vitrail de l'église de Sainte Radegonde des Noyers en Vendée. + page du site de Nhuan DoDuc présentant quelques vitraux de Fortunat.


    Venance récitant ses poèmes à Radegonde par Lawrence Alma-Tadema (1836-1912) [musée de Dordrechts aux Pays-Bas, Wikipédia]. + vitrail de l'église Sainte Odile à Paris représentant Radegonde, ses nonnes et Fortunat.

    589, la révolte des nonnes royales. Toutes deux étaient petites-filles de Clotaire Ier et donc arrière petites-filles de Clovis et Clotilde (génération 4) : Basine fille du roi Chilpéric Ier, soeur de Mérovée qui épousa Brunehaut, et Chlodielde / Clothilde / Chrodielde fille du roi Caribert Ier. Frédégonde veut se débarrasser de sa belle-fille Basine. Après, dit-on, l'avoir fait violer par ses soldats, elle l'enferme dans l'abbaye Sainte-Croix de Poitiers, créée par Radegonde (épouse de son grand-père). Elle y rejoint sa cousine Chlodielde et la soutient dans sa rébellion contre l'abbesse Lubovère, accusée de rigueur excessive et d'immoralité. Récit mélangé de Jean-Jacques Bourassé dans LTh&m 1855 et Jacob Nicolas Moreau en ses "Principes de morales..." 1777 (lien) : "Elles résolurent de se défaire de Lubovère. "On nous traite, disaient-elles, non en filles de rois, mais en filles d'esclaves". Elles s'adjoignent plusieurs de leurs compagnes, se révoltent, brisent les portes du couvent partent à la tête de quarante religieuses et arrivent à Tours. L'évêque Grégoire, témoin oculaire de tout ce qu il nous raconte, obtient d'elles qu'elles y attendront la fin de l'hiver. Au bout de deux mois Chlodielde et Basine laissent dans cette ville leurs compagnes et viennent trouver Gontran qui les accueille. Ce Prince ordonne que les évêques s'assembleront à Poitiers pour se prononcer sur leurs plaintes. Pendant ce temps là les Religieuses fugitives restées à Tours se livrent au libertinage le plus scandaleux. Quelques-unes même se marient et les Princesses viennent les rejoindre en attendant l'assemblée qui leur a été promise. Bientôt elles ramènent leurs compagnes à Poitiers, une foule de jeunes débauchés se joignent à elles. Grégoire fait de vains efforts pour les rappeler à leur devoir ; elles méprisent ses avis et oublient leurs engagements. Une assemblée d'évêques essaie de leur faire entendre la voix de la religion ; les évêques sont insultés et maltraités. Les deux princesses font enlever Lubovère, livrent le monastère au pillage, et donnent les biens à régir à leurs affidés. Enfin l'excommunication vint frapper ces religieuses indociles. Basine consent à rentrer dans le monastère ; mais l'altière Chlodielde se retire dans une terre dont Childebert lui accorde la jouissance."


    La prostitution en pays chrétien à travers les siècles. Certaines des nonnes révoltées de 589 sont probablement devenues prostituées... Saint Augustin au Vème siècle : "Supprimez les prostituées, vous troublerez la société par le libertinage". La tradition chrétienne considère la prostitution comme un moindre mal nécessaire. Quelle place trouver entre les nonnes restées vierges, les femmes mariées devenant mal mariées, les célibataires pouvant être considérées comme déshonnêtes ou sorcières, et les prostituées ? Veuves joyeuses ?... [tableau d'origine indéterminée sur une scène médiévale de défoulement, page "Histoire de la prostitution en France"] + miniature représentant "une scène de bordel ou d'étuve" à la fin du Moyen-âge ["Les renaissances", Belin 2013, BnF].



  23. Grégoire de Tours, le culte de Martin et sa virtus

     
    Baud / Baldus, Euphrone / Euphronius et Grégoire / Gregorius les 16ème, 18ème et 19ème évêques de Tours
    [église Saint Martin d'Auzouer en Touraine, lien inventaire patrimoine région Centre, photo Th. Cantalupo]
    A droite Grégoire sur le chevet de la cathédrale Saint Gatien de Tours, reconnaissable aux symboles
    de la plume d'oie et du livre ["Tours secret" 2015 Hervé Cannet, photo Gérard Proust]

    Avec sa basilique, Perpet a donné un élan au culte de Martin. Grégoire de Tours (538-594), l'historien des Francs, l'a relancé, comme le montre Bruno Judic dans un article de 2009 titré "Les origines du culte de saint Martin de Tours aux Vème et VIème siècles". "L’épiscopat de Grégoire, évêque de Tours de 573 à 594, marque une étape essentielle dans l’essor du culte martinien. Grégoire était né en 538 en Auvergne et avait une grande dévotion pour saint Julien de Brioude. Mais il était apparenté aussi à l’évêque de Tours Euphronius auquel il succéda. L’oeuvre de Grégoire est considérable. Il est certes bien connu pour son “Histoire des Francs” ou plutôt “Dix livres d’Histoires” selon le titre d’origine. Grâce à Grégoire nous avons la relation du passage de Clovis à Tours, en 507, avant et après la bataille de Vouillé."


    Eglise Saint Salomon et Saint Grégoire à Pithiviers : l'évêque Grégoire prêche.

    Grégoire transforme Martin en super-héros. Outre sa volumineuse Historia Francorum, Grégoire a publié quatre livres sur les miracles de Martin. Charles Lelong en son ouvrage de 2000 "Martin de Tours, vie et gloire posthume" : "Comme Perpetuus et Paulin de Périgueux, il le présente comme un grand thaumaturge dont la vertu est toujours agissante : "Personne ne peut douter de sa puissance passée en contemplant les bienfaits qu'il accorde aujourd'hui. Il se manifeste encore de notre temps. Les boiteux se redressent, les aveugles recouvrent la vue, les démons s'enfuient et tous les autres maux sont guéris". Il rappelle aussi, avec encore plus de force, que saint Martin fut un apôtre "se levant comme un soleil nouveau destiné par la miséricorde divine au salut des Gaules, et même comme le plus grand des saints, "patron spécial du monde entier". Cependant, il met l'accent sur des traits nouveaux : le saint de Sulpice Sévère, toujours prêt à pardonner les offenses, se métamorphose en vengeur implacable, protecteur de la cité dont il reste l'évêque par excellence, et providence du royaume : à deux reprises, c'est son intervention qui met fin aux guerres "civiles" en 534 et en 574. De telle sorte que Tours prend figure non seulement d'une sorte de Lourdes mérovingienne mais de capitale religieuse."

     
    Couillard - Tanter 1986 + article de Elisabeth Lorans "Les édifice chrétiens de Grégoire de Tours" [Ta&m 2007].

    Les écrits de Grégoire (y compris ceux sur Martin) sont disponibles en leur intégralité sur cette page du site remacle.


    A gauche, un vitrail regroupant Grégoire, Martin et Clotilde dans l'église Saint Grégoire des Minimes à Tours [Van Guy 2005, atelier Fournier, photo Daniel Michenaud, lien) (la basilique Saint Martin y est représentée, dans la version Hervé, gros-plan). Au centre-gauche, Grégoire de Tours, gravure de François Dequevauviller (1745-1817) colorisée d’après Louis Boulanger (1806-1867). Au centre-droit, Grégoire tenant entre ses mains le tombeau de Martin [crayonné de vitrail, aux côtés de St Seine, atelier Dagrand, Bordeaux, lien]. A droite, sanctus Gregorius dans l'actuelle basilique [atelier Lorin de Chartres].

    Bruno Judic : " Grégoire eut un rôle important auprès de certains rois francs, en particulier auprès de Sigebert, roi d’Austrasie de 561 à 575, de son frère Gontran, roi de Bourgogne de 561 à 592, de Brunehaut épouse de Sigebert et de Childebert II, fils de Sigebert et de Brunehaut, roi d’Austrasie (575-596) et de Bourgogne (592-596). Grégoire fut en mesure d’étendre le culte de saint Martin, de favoriser le pèlerinage à Tours et d’encourager la diffusion du patronage martinien dans tout le monde franc et au-delà. [...] C’est une actualisation de Martin qui donne une image nouvelle du culte et qui suppose un enracinement et un approfondissement considérables de cette dévotion". Cela dépasse les frontières franques puisque Cararic, roi des Suèves en Galice, de 550 à 558, abjure l'arianisme lorsque son fils est guéri d'une maladie par l'intercession de Martin (+ broderie XVème siècle [Musée des Tissus de Lyon, Maupoix 2018].


    Couillard - Tanter 1986 + les deux planches sur Grégoire : 1 2. A droite statue de Jean Marcellin, vers 1852, au Louvre [Wikipédia].
    + deux pages d'un hommage d'Evelyne Bellanger titré "Grégoire de Tours, père de l'histoire de France",
    dans "Le magazine de la Touraine" n°59 d'octobre 1994 : 1 2 (pour le quatorzième centenaire de son décès, 594-1994)


    A gauche, Grégoire de Tours dans le sacramentaire de Marmoutier à l'usage d'Autun, vers 850 [bibliothèque d'Autun, Wikipédia].
    + étude de Cécile Voyer , en 2013, sur ce sacramentaire.
    A droite, Grégoire raconte... ["Histoire de la Bretagne" tome 1, textes Reynald Secher, dessins René le Honzec, 1991] + la planche

    Jacques Fontaine, en préface de la thèse de Luce Pietri, souligne le rôle politique important tenu par Grégoire : "Les monarques francs comblent de biens l'Eglise de Tours, mais ils lui imposent souvent une lourde tutelle ; ils sont à la dévotion de saint Martin, mais veulent que les évêques tourangeaux soient à la leur, et ils entendent bien être les seuls à tirer un bénéfice politique du prestige spirituel du saint et de sa tombe. Il faut la forte personnalité, mais aussi le prestige social, de Grégoire, pour voir s'achever cette double exaltation du culte et de la cité à quoi la personne de Martin et la plume de Sulpice avaient donné le premier essor. Grégoire est un pasteur qui tient tête aux exigences et aux menaces des princes, et qui sait affermir l'autorité plus qu'épiscopale des successeurs de saint Martin. La cité martinienne achève alors de remodeler son urbanisme autour de la basilique, bien distincte de la cathédrale, les rythmes de sa vie sociale, les fonctions mêmes d'un chef-lieu de civitas devenu une ville sainte."

    Puis : "A contre-courant d'une histoire pleine de bruit et de fureur, l'Eglise de Tours se met, grâce au développement de ce culte, au service de misères humaines le plus souvent abandonnées par un pouvoir politique incohérent et brutal. Ce nouvel ordre martinien de la cité s'affirme d'autant plus vigoureusement que le recours à l'intercession spirituelle du saint s'y associe à l'exercice des responsabilités de toute sorte que la carence des pouvoirs civils oblige souvent les évêques du VIe siècle à prendre en toutes sortes de domaines. La figure de Grégoire de Tours en reçoit ici une stature historique qui égale et dépasse celle de l'écrivain : écrivain toujours engagé, mais d'abord homme d'action qui a réalisé plus encore qu'il n'a dit et dicté.". Sur l'action nationale et locale de Grégoire, on pourra consulter l'article de Catherine Réault-Crosnier, en 2012. + les actes du colloque de 1994 "Grégoire de Tours et l'espace gaulois", avec notamment l'article de Henri Galinié "Tours, des archives du sol".

    Et, en introduction de ce colloque, Luce Pietri concluait de façon assez grandiloquente : "Dans ce territoire gaulois qui est au coeur du mystère de l'histoire providentielle, Tours n'est pas seulement la ville dont Grégoire est l'évêque et l'historiographe. Ainsi que le notait déjà Michelet, elle apparaît dans le récit de Grégoire comme l'équivalent chrétien dans la Gaule du VIe siècle " de ce que Delphes était pour la Grèce antique " : la cité où se révèlent les décisions de la providence divine. Elle est celle où, dans la basilique Saint-Martin, a été promise à Clovis la domination de la Gaule ; celle où, à l'époque de ses descendants qui s'entre-déchirent, peut encore se réaliser la concordia, gage de l'alliance nouvelle : ainsi en 574, le jour même où Chilpéric, Sigebert et Gontran font la paix en renonçant à s'affronter, trois paralytiques envoyés à la basilique martinienne y ont été redressés. Ainsi à Tours, Dieu, par l'intermédiaire de Martin, révèle le sens des événements, dont la Gaule est le théâtre et l'enjeu, pour le salut de l'univers tout entier."

    Cela nous ramène à la conclusion de Jacques Fontaine : "Grégoire de Tours n'a pas seulement poursuivi et épanoui la tradition d'une littérature martinienne à laquelle sont attachés aussi les noms de l'évêque tourangeau Perpetuus et de Venance Fortunat, attiré de Ravenne en Gaule par sa vénération pour saint Martin. Grégoire a, d'une certaine manière, porté à son achèvement ce qu'avaient commencé l'Aquitain Sulpice Sévère et bien des chrétiens contemporains de Martin : cette «prise en charge» — Gallia Martinum sumpsit — qui, en deux siècles, a fait de Martin l'un des saints les plus populaires de l'Occident; et de Tours, un des hauts lieux où liturgies et pèlerinages attiraient les foules de croyants, des princes aux misérables."


    Les pèlerinages de saint Martin au VIème siècle (à l'époque de Grégoire) et en 1985 ["Vie et culte de Saint Martin", C. Lelong 1990]. Charles Lelong en son livre de 2000 : "Il s'agit d'un phénomène avant tout régional et, pour une part importante, diocésain : 27% de pèlerins sont de Touraine, 12% viennent des pays de l'étranger, Espagne, Italie ou même de l'Orient. A gauche poteau cornier sculpté du XVème siècle, 26 rue de la Monnaie à Tours, représentant un pèlerin [Catalogue 2016]. A droite image de la page du site Rome chrétienne sur les pèlerins.

    La virtus des reliques de Martin multiplie les miracles. Dans le sillage de Sulpice Sévère et de Perpet, Grégoire de Tours a amplifié de façon impressionnante les miracles de Martin et des restes de son cadavre, comme le montre Eugen Ewig en son étude "Le culte de saint Martin à l'époque franque" (1961) : "C'est une actualisation de Martin qui donne une image nouvelle du culte et qui suppose un enracinement et un approfondissement considérables de cette dévotion. Dans ces quatre livres, Grégoire a recueilli les témoignages de 267 cas de miracles ou de dévotions accomplis sur la tombe de Saint Martin. Chaque cas a donné lieu à la rédaction d'une sorte de "fiche" probablement par les clercs au service de la basilique : on a relevé ainsi les noms des personnages concernés, les origines géographiques et sociales, les motivations de la visite au sanctuaire. [...] La dévotion conduisait aussi à emporter des reliques du saint : un tissu posé sur la tombe, de la poussière, mais surtout de l'huile contenue dans des ampoules, de petites fioles, qu'on déposait auprès du tombeau pour que le liquide se charge de la "virtus" du saint et qu'on emportait ensuite comme relique.". Olivier Guillot, en son livre "Saint Martin apôtre des pauvres" (2008) y voit "la possibilité de disposer d'une quantité infinie de ces reliques et, par là, une plus grande facilité pour multiplier les églises dédiées à saint Martin", avec " un pullulement progressif tout à fait exceptionnel dès le cours du VIème siècle". La virtus / vertu du saint reste aussi vivante, au-delà de sa mort, pour attribuer les victoires militaires. C'est Paulin de Périgueux, probablement sous l'influence de Perpet, qui a inauguré ce nouveau genre de miracle par la sortie victorieuse d'Egidius à Arles face aux Wisigoths en 461 ou 462. Grégoire lui donna un plus grand prestige avec la victoire de Clovis à Vouillé. Charles Martel suivra, et de nombreuses têtes couronnées, notamment Louis XI, si désireux de bénéficier de la virtus. Jusqu'à Foch pour certains...


    Cette fiole a contenu la virtus de Martin ! De l'huile dans de petites fioles déposées près du tombeau, pour que le liquide se charge de la virtus du saint, emportées comme reliques. En 1865, cette fiole fut découverte avec des monnaies des empereurs Honorius et Majorien. Une inscription indique qu'elle provient du tombeau de Martin. + deux pages d'explications : 1 2 [Lecoy 1881].

    Lucre, affairisme et imposture. Jacques Verrière décrit les dérives de ce culte : "L'humble Martin, "grand bienfaiteur des faibles" (Grégoire), était devenu, selon les chroniques du temps, "le vrai trésor de la ville".Son don de guérisseur universel avait fait de Tours une sorte d'Epidaure médiévale qui attirait tant de pélerins, surtout autour du 4 juillet et du 11 novembre, qu'on la comparait à Rome ou à Jérusalem. Martin était, et bien malgré lui, la source première de cette phénoménale expansion. Une association choquante et évidemment contre-nature faisait de lui la caution et le fonds de commerce d'un veau d'or triomphant ! On n'ose imaginer ce qu'aurait pu être sa réaction devant cette osmose bien douteuse entre lucre et dévotion, ferveur et affairisme." [Verrière 2018]. Evoquant aussi la mainmise des monarques mérovingiens, puis carolingiens et capétiens, sur l'abbaye Saint Martin de Tours : "Non seulement le nom de Martin était-il attaché à des institutions dont la richesse n'était rien moins qu'évangéliques, mais, en plus,le pouvoir séculier en détenait désormais la haute directoin. De ce point de vue encore, les "héritiers" de Martin étaient à contre-courant de l'un de ses principes majeurs, lui qui n'avait cessé de défendre pied à pied, singulièrement auprès des empereurs Valentinien Ier et Maxime, l'indépendance de l'Eglise face au pouvoir politique. Il n'est pas excessif de parler d'imposture, d'une double imposture."

    Grégoire, un anti-modèle pour les historiens d'aujourd'hui. Comme sur cette page du site de Catherine Réault-Crosnier, Grégoire de Tours a souvent été considéré comme "Le père de l'histoire de France", alors qu'il n'est que celui qui a écrit l'Histoire des Francs du début de ce royaume. Cette grande oeuvre fut toutefois poursuivie au-delà de sa mort par la Chronique de Frédégaire jusque vers 800 et constitue un pan essentiel de notre histoire. S'il fut souvent considéré comme un modèle, notamment dans LTa&m 1845 par Stanislas Bélanger, 1845, d'où sont extraites les deux premières illustrations ci-dessous, cette appréciation est désormais soumise à une forte critique, notamment en cette phrase de sa page Wikipédia : "Hagiographe crédule, il n'hésite pas à colporter des légendes chrétiennes, en amalgamant des récits d'origines, de dates et de valeurs différentes, si bien que son Histoire des Francs est « objectivement fausse »". Derrière ce qui ressemble à des éloges, pour l'époque, Luce Pietri, en son article de 1994 "Grégoire de Tours et la géographie du sacré" est finalement la plus accablante par cette dernière phrase : "Avec ces ouvrages, Grégoire donne de l'essor, dans la littérature de la sainteté, à un genre particulier, l'hagiographie."


    Avec Grégoire, quoiqu'en disent l'association de ces deux premières illustrations [LTa&m 1845], on est loin d'une "Histoire s'appuyant sur la Vérité" ! Même s'il en ressort des éléments de vérité qu'on ne connaîtrait pas sans lui... L'illustration de gauche est inspirée par celle de droite, gravure d'André Thevet dans "Portraits et vies des hommes illustres", 1584 [Gallica]. + deux gravures LTh&m 1855 : 1 2.

    Les silences de Grégoire. Dans sa volonté d'exalter une foi chrétienne pas toujours glorieuse, Grégoire tantôt condamne les mauvais comportements, tantôt élude discrètement les sujets gênants. Voici un exemple présenté par Luce Pietri (sa thèse, page 128) : "C'est au cours des dernières opérations que le Wisigoth Euric [fils de Théodoric] mena dans ce secteur que la ville de Tours tomba entre ses mains. Aucune chronique n'a conservé la date précise de cet épisode, sur lequel Grégoire lui-même fait le silence : manquant d'information ou plutôt désireux de faire l'oubli sur un événement qui navrait son coeur, l'historien n'avoue la présence de l'occupant wisigoth à Tours que, lorsque, plusieurs années après la chute de la ville, la résistance opposée par les évêques tourangeaux lui offre l'occasion d'un récit plus glorieux pour sa cité." Si rares sont les Tourangeaux qui aujourd'hui savent que leur ville a été occupée pendant plus de vingt ans par les Goths de l'ouest, c'est de la faute à Grégoire... Ou plutôt parce qu'il fut le seul historien de cette époque pauvre en écrits.


    Nicolas Jarry et Thierry Jigourel au scénario et Erwan Seure - Le Bihan au dessin présentent un Grégoire proche de Martin, voyageant sur un âne.
    ["Breizh Histoire de la Bretagne", tome 2 "Une nouvelle terre", éditions Soleil 2017] + trois planches : 1 2 3.



  24. Des Mérovingiens aux Carolingiens, de la cape aux chapelles

    Entre royaume de Paris, Austrasie, Aquitaine et Neustrie. La page Touraine du site Cosmovisions : "L'histoire de la Touraine pendant la période mérovingienne est, comme celle de toute la Gaule, extraordinairement confuse. [... Après la mort de Clotilde, son fils] Clotaire réunit de nouveau toute la Gaule sous son autorité, mais, après sa mort (561), les troubles reprirent, plus graves, et la Touraine passa constamment, par suite des guerres que se livrèrent les successeurs de Clotaire, d'un royaume à l'autre. Elle dépendit d'abord du royaume de Caribert de Paris, puis, à la mort de celui-ci (567), elle fut rattachée à l'Austrasie (Sigebert [l'époux de Brunehaut]) ; Chilpéric [roi de Neustrie] la lui disputa et les deux rois personnellement, où Mummole, Roccolène, Mérovée, en leur nom, s'emparèrent, à plusieurs reprises de la capitale qui, malgré la présence sur son trône épiscopal de Grégoire de Tours, ne put éviter de nombreux pillages. L'évêque même courut grand risque lorsque le comte Leudaste le dénonça à Chilpéric. En 587, lors du traité d'Andelot, la Touraine dépendait de nouveau du royaume d'Austrasie; en 596, elle obéissait à Thierry III, [roi de Neustrie, c'est-à-dire] roi d'Orléans et de Bourgogne. Dagobert Ier régna sur toute la Gaule, mais, en 630, il en abandonna la partie méridionale, l'Aquitaine, à son frère Caribert II ; il garda toutefois la Touraine. Celle-ci, sauf Loches, qui était occupée en 742 par les Aquitains, suivit les destinées des royaumes francs, en particulier de celui de Neustrie." + carte de la Neustrie en 752 [Wikipédia].

    Aux VIIème et VIIIème siècles, des évêques soumis à la volonté des rois. Charles Lelong : "les déficiences ne sont pas moins manifestes, qui sont d'ailleurs communes à toute la Gaule", notamment un illettrisme très généralisé. Aux VIIème et VIIIème siècle, il y aura stagnation et dégradation plus qu'évolution et il faudra l'arrivée d'Alcuin (voir le chapitre suivant) pour qu'un nouvel élan soit donné, au début du IXème siècle. "Les souverains mérovingiens, pour asservir l'Eglise et s'emparer de ses biens, nomment de plus en plus souvent pour évêques et abbés des laïcs sans autre qualification que leur dévouement au souverain. Déjà sous le règne de Chilpéric, bien peu de clercs parvinrent à l'épiscopat. Bientôt Tours aura pour évêque Sigélaïcus (619-620), parent de Dagobert : il était comte de Bourges, marié et père d'un enfant, Sigiran, dont il fit son archidiacre. A la tête de la vénérable abbaye de Saint-Martin, on trouvera un Teusinde, en outre abbé de Saint Wandrille, qui dissipa en quatre ans les biens de ce couvent... La dégradation du recrutement entraîna un affaissement des institutions et l'avilissement de la foi. Le temps de Charlemagne sera long à venir."

    Tours seconde Rome. "Le Magazine de la Touraine" n°60 d'octobre 1996 a publié un dossier de 11 pages "Pélerinages à Saint-Martin", reprenant des textes et illustrations légendées (dont celle reproduites ci-dessous au centre et autres) de l'ouvrage "Saint Martin de Tours" des chanoines Bataille et Vaucelle paru en 1925. En voici le début d'introduction : "Lorsqu'en 371 les Tourangeaux s'en allèrent quérir en Poitou saint Martin pour en faire leur évêque, ils ne se doutaient pas qu'ils étaient en train d'assurer à leur ville une renommée de "seconde Rome". Autour du tombeau de "l'homme au manteau partagé", les pèlerins ne cesseront d'affluer. Tours deviendra l'un des phares du monde chrétien. En 938, le pape Léon VII attestait ainsi qu'aucun lieu de pèlerinage, à l'exception de Saint Pierre de Rome, n'attirait alors"un aussi grand nombre de suppliants, de pays si divers et si lointains. Papes, rois, empereurs... vénèreront le précieux sanctuaire du "treizième apôtre" : Le Christ mis à part, aucun autre personnage n'a exercé une si tenace influence"." Ce magazine paraissait juste après la venue à Tours en septembre 1996 du pape Jean-Paul II en 1996, comme l'avaient fait auparavant, dans la basilique précédente d'Hervé, cinq autres papes. Il ouvrait "l'année martinienne" commémorant le seizième centenaire de la mort du thaumaturge.

    Stanislas Bellanger, en son ouvrage LTa&m 1845, à propos de la basilique de Perpet : "Un des premiers privilèges dont l'ait dotée nos souverains, fut le droit d'asile. Quiconque en avait franchi le seuil était à l'abri de toute poursuite. Les princes et les grands y eurent souvent recours. Willacaire, duc d'Aquitaine, Gontran-Boson, Mérovée, fils du roi Chilpéric, et beaucoup d'autres, y trouvèrent successivement un refuge, que la superstition, encore plus que la piété, empêcha de violer.". Au-delà, Mark Mersiowsky, dans un article de 2004 titré "saint Martin de Tours et les chancelleries carolingiennes", souligne que : "Sous les règnes de Charlemagne et de Louis le Pieux, la rédaction des actes par le destinataire était exceptionnelle. Ce fut cependant le cas pour une partie des diplômes de Louis le Pieux pour Saint-Martin. Des relations personnelles très étroites existaient alors entre cet établissement et la chancellerie impériale".



    Gravure de Karl Girardet [LTh&m 1855] et vitraux de l'actuelle basilique racontant des épisodes du temps de la basilique de Perpet [atelier Lobin de Tours, site "patrimoine-histoire", lien] + autre vitrail : en 559, Williachaire, un noble franc, se réfugia dans la basilique, Martin brisa ses liens.


    Trois vitraux de l'actuelle basilique correspondant à des évènements de la basilique de Perpet. 1) Ultrogothe est une reine franque, épouse de Childebert Ier (quatrième fils de Clovis), condamnée à l'exil en 558, après la mort de son mari. 2) Eloi (588-660), évêque de Noyon, fut ministre et proche conseiller du roi Dagobert Ier. 3) Baud, d'origine franque, fut le 16ème évêque de Tours de 546 à 552 et référendaire du roi Clotaire Ier, autre fils de Clovis (sa vie ici). [atelier Lobin de Tours, fin du XIXème siècle - page dédiée du site patrimoine-histoire]

    En 732, Charles Martel sauve la basilique de Perpet du pillage. La bataille de Poitiers s'est déroulée en plusieurs lieux jusqu'au sud de Tours. Les Sarrasins ne sont pas venus pour envahir le royaume franc mais pour piller la très riche abbaye Saint Martin de Tours et les églises environnantes. "C'est par le pillage de ce sanctuaire que le roi Abd el Rahman pense abattre le mieux la puissance de celui que, de son bord, on qualifie de consul, à la romain; et, de ce côté arabe, on reconnaît qu'aussitôt manifesté ce dessein, Charles Martel est entré en action pour y faire obstacle. Et du côté franc, c'est bien l'existence de ce même dessein, manifesté à partir de la mise à mal de Poitiers, qui est indiquée juste avant la décision de Charles Martel de passer à l'attaque." [Olivier Guillot, "Saint Martin apôtre des pauvres", Fayard 2008, + lien]. Charles Martel, grand-père de Charlemagne, est un de ceux qui a relancé le culte de Martin, qui avait baissé au VIIème siècle. Il "diffuse le culte dans les territoires passés sous sa domination, tandis que les métropolitains de Germanie, archevêques de Mayence, font de l'évêque de Tours le patron de leur cathédrale" (Michel Laurencin dans les conférences martiniennes de 1996/1997). Le premier des Carolingiens s'est-il cru inspiré par Martin dans son combat contre les Sarrasins ?


    Extrait de "Histoire de France en bandes dessinées", fascicule 3, texte de Jacques Bastian, dessin de Milo Manara, Larousse 1976
    + les trois planches racontant cette bataille : 1 2 3


    Ici la bataille de Poitiers s'appelle la bataille de Tours. [LTa&m 1845] + autre gravure [LTh&m 1855]
    + tableau de Charles de Steuben 1837 [château de Versailles, lien].

    Charles Martel dépouille le clergé tourangeau. Eugène Giraudet dans "L'histoire de la ville de Tours" (1873) : "Voulant récompenser les compagnons de sa gloire, Charles Martel dépouilla le clergé de ses terres ou bénéfices, pour les distribuer aux chefs de ses guerriers. Cette spoliation, que suivit bientôt la chute des Mérovingiens (739), occasionna des désordres considérables dans l'église gallo-franque. L'Eglise de Tours eût, la première, la douleur de voir conférer les titres ecclésiastiques aux leudes de Charles, investis en même temps des propriétés attachées à ces dignités. Cette spoliation valut à Charles Martel une haine implacable de la part du clergé, qui le poursuivit de ses invectives, même après sa mort, survenue peu de temps après, en 741. Dès son avènement au trône, Pépin, comme tous les nouveaux chefs de dynastie, chercha à se concilier le clergé de Tours, en octroyant des chartres d'immunités au Chapitre de St Gatien [à l'époque St Maurice] et aux moines de St Martin et de Marmoutier ; de plus il leur permit de résister aux prétentions épiscopales, en leur restituant la plus grande partie des biens dont son père avait disposé en faveur des leudes.

    Sous la menace d'envahisseurs aquitains. "Le règne de Pépin ne fut qu'une suite de luttes, d'abord contre les Saxons, puis contre les Aquitains. Tours, placé sur les limites du duché d'Aquitaine, eût à souffrir tous les ravages des armées franques et des tribus du midi ; cette guerre d'extermination dura huit années (700-708). Le comte de Poitou, allié de Vaïfre, duc d'Aquitaine, profita, en 765, de l'éloignement momentané de Pépin, et tenta une irruption sur le territoire de notre ville ; les hommes d'armes, vassaux de l'abbaye de saint Martin ayant à leur tête Wulfard, abbé, marchèrent à leur rencontre et, après un combat à outrance, parvinrent à repousser ces envahisseurs et les mettre en déroute."

    Pépin le Bref supplie saint Martin. "Pépin triomphait à peine de sa dernière expédition contre les Aquitains, lorsque se sentant en danger de mort, il envoya à Tours, supplier le grand saint Martin de le guérir, et peu après, se fit transporter à Périgueux jusqu'en cette ville, malgré son état de souffrance et offrit lui-même de magnifiques présents à l'abbaye, espérant par ces moyens donner plus de poids à ses oraisons. Mais le moment était arrivé ; il recouvra assez de force pour revenir à Paris où il trépassa, au mois d'octobre 768, après avoir partagé ses états entre ses deux fils, Charles et Carloman. La mort de ce dernier rendit Charles [le grand, Magnus, Charlemagne] seul maître du pouvoir ; s'étant fait reconnaître par les seigneurs, il sut se les attacher à l'aide de promesses. brillantes"

    Les débuts de l'abbaye Saint Martin. Guy-Marie Oury dans "Histoire religieuse de la Touraine", 1962, présente ainsi l'abbaye de Saint-Martin : "Ses origines restent enveloppées d'obscurité. Au temps de Grégoire de Tours, la basilique qui s'élève sur le tombeau du saint est desservie par une communauté de clercs dirigée par un abbé ; alentour ont surgi plusieurs petits monastères. Au début de l'ère carolingienne, Saint-Martin apparaît comme une grande communauté unifiée, obéissant à un seul chef". Charles Lelong dans "L'histoire religieuse de la Touraine" (CLD 1962) : "Le statut du clergé de Saint-Martin à l'époque reste incertain. Ce n'est que vers 674 que la règle bénédictine fut adoptée, il est vrai avec de tels accommodements que Charlemagne les accusera de se dire tantôt moines et tantôt chanoines". L'enrichissement procuré par les pèlerinages donna de plus en plus d'importance à ces abbés du chapitre de l'abbaye de Saint Martin. Jusqu'en 898, on en connaît plus d'une vingtaine, dont Wikipédia dresse la liste.

    La relance carolingienne du culte de Martin. Avec Charles Martel et, en 732, la bataille de Poitiers / Tours, nous avons déjà évoqué l'attrait des souverains carolingiens pour Saint Martin. En son étude "Le culte de saint Martin à l'époque franque" (1961), Eugen Ewig apporte des précisions : "Il semble que Pépin d'Herstal, en tant que duc des Austrasiens, propagea le culte de saint Géréon de Cologne, La situation changea, lorsque Pépin et son fils Grimoald mirent la main sur le trésor royal et sa précieuse relique, la chape de saint Martin. Deux fondations de Pépin d'Herstal semblent témoigner de l'adoption du culte martinien : Saint-Martin d'Utrecht et Saint-Martin de Cologne, C'est sans doute à cette époque que le nom de la relique martinienne passa à l'oratoire carolingien, la chapelle, et à ses desservants, les chapelains. Les premiers témoignages datent de l'époque de Charles Martel. Sous la direction de Fulrad, homme de confiance du roi Pépin le Bref, la chapelle devint l'institution -centrale la plus importante du royaume."

      
    A Aix la Chapelle, capitale de l'empire carolingien, la chapelle palatine avec au centre le trône de l'empereur [illustrations Wikipédia]

    De la cape de Martin aux Mérovingiens puis à la chapelle d'Aix. Cette appropriation de la cape / chape de Martin, le demi-manteau qu'il avait laissé au miséreux et qui aurait été récupéré (on se demande comment...), est antérieure à l'arrivée des Carolingiens. Dans le Collectif 2019, Lucien-Jean Bord cite cette formule d'un "diplôme" de Thierry III, roi mérovingien, en 679 : "Ils devront prêter serment en notre oratoire, sur la cape du seigneur Martin où se déroulaient les autres serments". L'emploi de l'imparfait en fin de phrase montre que cette pratique était déjà ancienne". Olivier Guillot ("saint Martin apôtre des pauvres" 2008) explique : "Le procédé a été véritablement compris comme le moyen de faire prêter les serments à la cour en faisant craindre que Martin, en sa "vertu" ne punisse durement les parjures". Précieusement conservée, cette chape serait donc passée aux mains des Carolingiens. La page Wikipédia traitant le mot "Chapelle" apporte des précisions : "D'un point de vue hagiographique, la chape saint Martin ou capa sancto Martino désigne initialement la relique du manteau d'officier de Saint-Martin. Il a donné son nom au trésor des reliques rassemblées par le puissant abbé de Tours, sous l'autorité régalienne. La chapelle palatine d'Aix-la-Chapelle construite dans un lieu-dit de repos équipé de sources thermales, appelé pour cette raison Aquae ou Aix, a été surnommée à partir du diminutif latin capella, en référence à la petite fraction de reliques importée de la chape de saint Martin de Tours qui se trouvait sous l'oratoire de cet édifice. Il peut être supposé, que, grâce au rayonnement international d'Aix-la-Chapelle, le mot capella (puis « chapelle » en français) ait été utilisé, dès le IXème siècle, pour désigner d'autres édifices religieux et lieux de culte chrétien n'ayant pas les pleins droits paroissiaux, c'est-à-dire sans statut d'église officielle selon l'autorité épiscopale."

    Quant à l'origine de cette chape, il est très difficile de croire que ce soit le demi-manteau d'Amiens, Lucien-Jean Bord en convient. Il trouve très plausible que ce soit "un des pallium de soie délimitant les lieux jadis sanctifiés par Martin, telle la cella de Marmoutier ou la chambre de Candes où sont conservés les bois des lits du saint, reliques officialisées par Perpetuus, mais plus encore le voile recouvrant son tombeau". Ce voile aurait alors été gardé à Candes puis confié à Clovis ou un de ses successeurs. Il avait pour fonction de "garantir la circulation du pouvoir", tel un "passage de témoin".

    Reprenons le récit d'Eugen Ewig : "L'histoire du culte martinien aux VIIIème et IXème siècles reste encore à écrire. Mais il est certain que le culte de saint Martin se répandit fort vite dans la plupart des pays conquis ou reconquis par les Carolingiens ; en Gothie narbonnaise, aussi bien qu'en Rétie et dans les duchés de l'Allemagne du Sud, ensuite même en Saxe. La plupart des églises fiscales concédées vers 743 par Carloman à l'évêché nouvellement créé de Wurzbourg étaient dédiées à l'évêque de Tours. L'abbatiale de Tours reçut des donations importantes jusqu'en Alémanie et en Italie. Son école attira l'élite de l'Europe carolingienne. Les archevêques de Mayence, métropolitains de Germanie en tant que successeurs de saint Boniface, contribuèrent également à répandre la gloire du saint tourangeau, patron de leur cathédrale."


    La collégiale Saint Martin d'Angers est un bel exemple de la renaissance architecturale carolingienne.
    Liens : 1 (Wikipédia) 2 (Balades.Patrimoine) 3 (site officiel). "Dès le Vème siècle, un premier édifice est fondé sur le site. Il fut agrandi au VIe et VIIe siècles à l’époque mérovingienne. Le projet devient alors plus ambitieux que les précédents par la création d’un vaste transept dont chaque bras se prolonge par une abside ce qui apporte à l’ensemble une grande ampleur." + documentation sur saint Martin en Anjou.



  25. Alcuin et Vivien abbés de Saint-Martin, un scriptorium novateur

    Evangélisateur et destructeur d'arbre sacré, Charlemagne était-il un disciple dévoyé de Martin ? Au début de son règne, le roi des Francs Carolus Magnus / Charlemagne, petit-fils du vainqueur des Sarrasins en 732, fut un grand pourfendeur de Saxons païens, commettant des massacres pour les évangéliser. Leur soumission fut longue, de 772 à 804, et très difficile. Wikipédia : "Charlemagne fait sa première expédition en Saxe en 772, détruisant en particulier le principal sanctuaire, l'Irminsul, symbole de la résistance du paganisme saxon et lieu de réunion des païens qui lui apportaient une offrande après chaque victoire ; puis, à partir de 776, après l'intermède italien, commence une guerre acharnée contre les Saxons, qui, commandés par Widukind, un chef westphalien, lui opposent une vigoureuse résistance. Suivent plusieurs campagnes marquées par la dévastation de différentes parties de la Saxe et la soumission provisoire de chefs, mais aussi par un revers grave des Francs (de) en 782 au Süntel, près de la Weser. Cette défaite entraîne une opération de représailles qui s'achève par le massacre de 4 500 Saxons à Verden. Widukind finit par se soumettre en 785 et se fait baptiser. " L’Église catholique, après avoir canonisé Charlemagne, a retiré de son calendrier "l’empereur qui convertit les Saxons par l’épée plutôt que par la prédication pacifique de l’Évangile". On était en effet très loin de la "méthode Martin" !


    L'arbre-monde Irminsul fut abattu en 772 sur l'ordre de Charlemagne. Dans le premier album de la bande dessinée Durandal, publié chez Soleil Productions en 2010, dessin de Gwendal Lemercier, texte de Nicolas Jarry, c'est Charlemagne lui-même qui manie la hache. + quatre planches : 1 2 3 4. + deux gravures du XIXème siècle : 1 [Wilhelm Wagner 1882] 2 + trois représentations du symbole Irminsul : 1 2 3. Un peu auparavant, non loin, en Hesse, saint Boniface de Mayence, surnommé l'apôtre des Germains comme Martin était l'apôtre des Gaules, avait abattu en 724 le chêne de Thor (dessin de Bernhard Rode 1781). Boniface est aussi le créateur en 742 de l'abbaye de Fulda, déjà évoquée, si inspirée par Martin, lequel est patron de la cathédrale de Mayence, ce qui est attesté dès 752 d'après Götz Pfeiffer [Collectif 2019].

    Martin et Charlemagne pères de l'Europe ? Nous avons souligné le rayonnement européen du deuxième évêque de Tours. Charlemagne s'en inspire (notamment avec sa capitale Aix la Chapelle, la nomination d'Alcuin à Tours...) et se trouve en sa continuité, au point d'être parfois considéré comme le "Père de l’Europe" pour avoir assuré le regroupement d’une partie notable de l’Europe occidentale (carte [Wikipédia]), et posé des principes de gouvernement dont ont hérité les grands états européens.


    Nikto - Kline 1987 + les deux planches : 1 2.

    Alcuin, né en Angleterre vers 735, décédé à Tours en 804 était un poète, savant et théologien de langue latine. Il est devenu un des principaux amis et conseillers de Charlemagne, en quelque sorte son ministre de la Culture, dirigeant l'école palatine à Aix-la-Chapelle. En 796, il a 61 ans, Charlemagne le nomme abbé de Saint Martin. En son étude de 2004, titrée "Alcuin et la gestion matérielle de Saint-Martin de Tours ", Martina Hartmann écrit : "En 796, Alcuin obtint de Charlemagne l’abbaye de Saint-Martin de Tours ; ce monastère se distinguait non seulement parce qu’il contenait le tombeau de l’un des saints les plus prestigieux du royaume franc, mais également parce qu’il était une abbaye particulièrement riche. Il est vraisemblable que par ce geste, le roi voulait récompenser son conseiller pour les services rendus".


    Couillard - Tanter 1986

    Alcwinus dans l'actuelle basilique


    + vidéo Arte 25 février 2020 (7 mn) sur Alcuin, la tour Charlemagne et la basilique Saint Martin

    L'abbaye devient alors un des foyers de la renaissance carolingienne. Son scriptorium acquiert une renommée européenne, produisant des manuscrits remarquables d'une grande rigueur d'écriture, notamment pour la calligraphie (écriture minuscule caroline) et la ponctuation. Il fonde à Tours une académie de philosophie et de théologie qui fut surnommée "mère de l'Université". Il élève en 800 une fondation monastique créée par Ithier, son prédécesseur à Saint Martin, en une abbaye qui connaîtra un vaste essor, l'abbaye de Cormery, en un lieu situé à une vingtaine de kilomètres de Tours.

    Le scriptorium de Tours est toutefois très antérieur à l'arrivée d'Alcuin. Pierre Gasnault, dans un article des conférences martiniennes de 1996/1997 (SAT), écrit : "Sulpice Sévère rapporte qu'à Marmoutier, les disciples de l'évêque de Tours n'exerçaient aucun travail artisanal, excepté celui de copiste. [...] Il est aussi vraisemblable que Grégoire de Tours entretenait auprès de lui des copistes pour diffuser les différents livres dont il est l'auteur. Aucun des livres copiés ainsi en Touraine entre le IVème et le VIème siècle n'est parvenu jusqu'à nous. On possède néanmoins quelques manuscrits fort anciens dont la présence est attestée à Tours dès l'époque mérovingienne. [...] Enfin il est assuré qu'un atelier d'écriture fonctionna au sein de l'abbaye dès la première moitié du VIIème siècle, donc bien avant Alcuin qui n'en devint abbé qu'en 796."

    Attention aux pèlerinages prétextes ! Dans le Catalogue 2016 "Le rayonnement de la cité", Christine Bousquet-Labouérie et Bruno Judic citent une mise en garde révélatrice du concile de Chalon en Bourgogne en 813 : "La plus grande tromperie vient de certaines gens qui voyagent inconsidérément à Rome ou à Tours et en d'autres lieux sous prétexte de prière. [...] Il y a certains puissants qui, pour augmenter leur fortune, obtiennent beaucoup de richesses sous le prétexte du voyage à Rome ou à Tours." Les deux auteurs notent ensuite que ce concile demande aux évêques de prêcher en "langue romaine rustique" ou en langue "theotisca" (ancien allemand). Cette "langue romaine rustique" est-elle à l'origine de la langue française ? En complément, on peut consulter l'étude de Jean Chélini, en 1961, "Alcuin, Charlemagne et Saint-Martin de Tours".

    Au décès d'Alcuin, un de ses disciples les plus éminents, Fridugise / Frédegis, lui succède comme abbé de Saint-Martin, de 804 à 835. Il sera aussi chancelier de l'empereur Louis le Pieux de 819 à 832. Erudit, il a laissé une vaste oeuvre philosophique et théologique.


    Charlemagne confie à Alcuin d'York l'abbaye de Tours [British Library], Alcuin enseignant [BnF]. Alcuin et Charlemagne [XIXème siècle].

     

    "Ecole d'Alcuin à Tours"
    [LTa&m 1845] + 2 pages : 1 2
    + image 1920
    Alcuin et Charlemagne dans "Histoire de France en bandes dessinées", texte Jacques Bastian, dessin Milo Manara, Larousse 1976 + trois planches : 1 2 3. Charlemagne a fait de la saint Martin d'hiver, le 11 novembre, un jour chômé dans tout l'empire d'Occident.


    Alcuin présente à Charlemagne un manuscrit du scriptorium de Tours [Jean-Victor Schnetz 1830, musée du Louvre, Wikipédia]

    "C’est une noble tâche que de copier des livres sacrés,
    et le scribe ne manquera pas sa récompense.
    Il est préférable d’écrire des livres que de planter des vignes :
    celui-là entretient son ventre, celui-ci son âme.
    "

      
    A gauche, BmT ["Histoire de la Touraine", Pierre Audin, Geste Editions 2016]. Au centre en haut, poème d'Alcuin pour l’abbaye de Saint-Martin de Tours. Au centre en bas, Alcuin et son disciple Rabanus Maurus / Raban Maur (aussi ci-dessous à gauche) [André Thevet 1584, lien Gallica]. On a vu ci-avant que c'est Raban Maur qui amena l'abbaye de Fulda à reproduire en miniatures le décor central de la basilique de Perpet. A droite un scribe, Cathédrale d'Amiens [page "Scriptorium"du site Encyclopédie Universelle]


    A gauche, une miniature extraite d'un manuscrit romain du IXème siècle montre Alcuin, en arrière-plan, présentant son élève Raban Maur, déjà vu ci-dessus, à Martin, qui vivait quatre siècles plus tôt, en une allégorie de la succession des relations de disciple à maître + variante. Au centre, la première bible de Charles le Chauve, réalisée à Tours, est offerte par Vivien au roi des Francs vers 845. Trois moines présentent le manuscrit, enveloppé dans un linge. A droite gros plan sur le roi Charles le Chauve, petit-fils de Charlemagne, et Vivien. +  deux planches dessinées de cet ouvrage : 1 (vie de saint Jérôme) 2 (Adam et Eve).

    Vivien, décédé en 851, comte de Tours, commandant des troupes de Neustrie entre Seine et Loire, est abbé laïc de Saint-Martin à partir de 844, aussi abbé laïc de Marmoutier. Le scriptorium de Tours est alors au sommet de son art et la bible que Vivien fait réaliser, apparemment de sa propre initiative, et offre vers 845 au roi Charles le Chauve est devenu un chef-d'oeuvre du genre, connu sous le nom de première Bible de Charles le Chauve ou bible de Vivien. Elle se présente comme un codex de grand format (495 × 345 mm) de 423 folios de parchemin. Outre la bible complète en latin, écrite en minuscule caroline sur deux colonnes, elle présente huit enluminures en pleine-page (ici celle consacrée à Saint Jérôme, le traducteur en latin de la bible, et ci-dessus au centre la dédicace du manuscrit), quatre retables et 87 lettrines enluminées. + L'ouvrage en intégralité, 860 pages, 242 Mo [Gallica]. + Long article du Républicain Lorrain (2017, début) sur un transfert de la bible à Metz en 1989. Réalisée un peu plus tôt, vers 835, la bible de Moutier-Grandval est aussi renommée, notamment la planche racontant la vie d'Adam et Eve et la planche de l'exode.

    "Sous les règnes de Charlemagne et de Louis le Pieux, la rédaction des actes par le destinataire était exceptionnelle. Ce fut cependant le cas pour une partie des diplômes de Louis le Pieux pour Saint-Martin. Des relations personnelles très étroites existaient alors entre cet établissement et la chancellerie impériale." [étude "Saint-Martin de Tours et les chancelleries carolingiennes" par Mark Mersiowsky, 2004]

    Un peu plus tard, vers 850, Vivien livre à l'empereur Lothaire Ier l'ouvrage qu'il a commandé, lui aussi devenu célèbre : l'évangéliaire de Lothaire. Les miniatures sont du même artiste que la bible de Vivien, appelé "Maître C". Le livre est écrit en minuscule caroline avec des incipits écrits en or, argent et rouge, encadrés ou sur bandeau pourpré. Les débuts des évangiles et les préfaces sont en onciales d'or. + L'ouvrage en intégralité, 460 pages, 91 Mo [Gallica], avec ce portrait de Lothaire. "C'est l'époque parfaite, l'ornementation atteint son sommet" [article "Le scriptorium de Tours" de Félix Peeters commentant une étude de Léopold Delisle].

    Les pillages des Vikings à partir de 853 donneront un coup d'arrêt à cet âge d'or. Le scriptorium continuera pourtant son activité de façon affaiblie. Dans son livre "la Touraine, des origines à nos jours" (1982), Suzanne Périnet prolonge très loin son impact : "Cette école a été novatrice dans la réalisation des ornements des manuscrits. Il faut souligner la naissance de cette tradition tourangelle qui donnera encore des chefs-d'oeuvre au XVème siècle avec les livres d'heures de Jehan Fouquet."



  26. Luitgarde et Judith, impératrices inhumées dans la basilique


    Carolus Magnus dans l'actuelle basilique [atelier Lobin]. Au centre, restitution de la basilique de Tours à l'époque carolingienne dans le livre de Kenneth Conant "Chilperic Ier" (lien). + deux pages du site de Nhuan DoDuc présentant des vitraux de Charlemagne : 1 2.


    Extrait de la mallette pédagogique "Martin de Tours, le rayonnement de la cité" (2016) présentant "L'école de Tours à l'époque carolingienne", expliquant par exemple ce qu'est un codex. Mais il ne faudrait pas confondre une bande dessinée avec une succession de scènes légendées, sans continuité d'action... + dossier pédagogique + questionnaire éducatif.
    Martin pour les enfants. Outre les trois documents qui viennent d'être présentés, des livres ou livrets, éventuellement de coloriage ou jeux, permettent aux enfants de connaître qui était Martin, souvent dans un contexte religieux. Le dossier en 7 pages "Saint Martin" de Catherine Leroudier est ainsi composé de trois chapitres : "L'inventeur de la paroisse", "Elu évêque par le peuple", "Des chrétiens enfin libres". Lien avec aussi la scène de partage du manteau en 4 cases à colorier, un dossier de 6 pages avec des jeux et une bande dessinée "La vie de saint Martin" de cinq pages, sur scénario de Benoît Marchon et dessins de Louis Alloing (extrait du tome 15 de la série Les chercheurs de Dieu, 2006, couverture) : 1 2 3 4 5 (avec une naissance en 336 au lieu de 316, extrait ci-dessous).

    Une scène semblable dans un autre dossier, avec une BD d'auteurs non indiqués, de trois planches : 1 2 3.

    Aucun souverain ne fut inhumé dans la basilique de Perpet, mais deux souveraines le furent, Luitgarde d'Alémanie et Judith de Bavière.


    Avant d'épouser Luitgarde d'Alémanie, Charlemagne avait eu quatre épouses. La plus célèbre est la troisème, Hidegarde de Vintzgau, mariée à 13 ans en 771, morte en couches à 25 ans en 783, après avoir donné naissance à 9 enfants, dont 3 n'ayant pas vécu. Un seul de ses fils survit à Charlemagne et lui succède, Louis Ier le Pieux dont Judith de Bavière fut la seconde et dernière épouse. [Charles et Hildegarde, fresque baroque des salles d’apparat de la Résidence des Princes-Abbés de Kempten / Campidoine en Souabe, lien]

    Luitgarde d'Alémanie (ou Liutgarde) a 18 ans quand elle épouse Charlemagne, probablement âgé de 52 ans, en 794. Alcuin, qui devient abbé de Saint Martin en 796, écrit : "La reine, aime à converser avec les hommes savants et doctes ; après ses exercices de dévotion, c'est son plus cher passe-temps. Elle est pleine de complaisance pour le roi, pieuse, irréprochable et digne de tout l'amour d'un tel mari. Elle est à la cour honorée même des enfants de Charlemagne." Elle aime aussi chasser avec son mari dans les forêts d'Ardennes. Tous deux sont de passage à Tours quand Luitgarde tombe brusquement malade et décède rapidement le 4 juin 800, vivement regrettée par le roi, qui sera empereur d'Occident à la fin de la même année, sa famille et sa cour. Elle avait 24 ans et serait devenue impératrice si...

       
    Luitgarde. A droite en couleur figurine de Gustave Vertunni, entre 1938 et 1946. A droite Couillard - Tanter, 1986.
    + deux planches sur "Les Carolingiens et la Touraine" : 1 2

    Le jour même de la mort de Luitgarde, Charlemagne signe un diplôme pour que le monastère de la Celle Saint-Paul de Cormery soit suffragant de l'abbaye de Tours. Charlemagne fait demander par Alcuin à Benoît d'Aniane, 22 de ses moines pour y implanter la nouvelle règle de saint Benoît. Après la mort de Luitgarde, Charlemagne ne se remariera plus. En cela, on peut considérer que Luitgarde restait pour lui son impératrice... L'emplacement exact de l'inhumation, dans le bras nord du transept de la basilique, n'a jamais été identifié, il pourrait se situer sous la future page Wikipédia sur la Tour Charlemagne, qui devrait s'appeler tour Luitgarde, construite environ deux siècles après le décès de la souveraine. Nous reviendrons sur cette tour, à moitié effondrée en 1928 er reconstruite de 1962 à 1964.


    En juin 2019, le site spécialisé cgb.fr, présente ce denier associant les noms Carolus et Martinus, pièce exceptionnelle pour collectionneurs avertis (lien).
    On pourra aussi consulter cette page du site numista traitant d'un denier de Saint Martin vers 1150-1200.

    Le droit de battre monnaie Eugène Giraudet ("Histoire de la ville de Tours" 1873) : "Nos chroniques rapportent à l'année 931 l'arrivée dans nos murs du roi Raoul qui vint rendre grâces à saint Martin de ses victoires sur les Normands. Pendant ce séjour, ayant été reçu chanoine de Saint Martin, il confirma à ses nouveaux collègues le droit de battre monnaie, droit qu'ils possédaient déjà depuis les successeurs de Clovis. La ville de Tours avait à cette époque des monnaies de deux espèces ; 1° les deniers de la cité  ; 2° les deniers de Saint Martin, tous les deux marqués également "Turonis" ; après la mort de Charles le Simple, les habitants de Tours se servirent exclusivement de la monnaie de Saint Martin. Par la suite, cette monnaie désignée sous le nom de "tournois" subit diverses modifications, dans sa valeur et dans ses types."

    Judith de Bavière (793-843) devint impératrice en 819 quand elle épousa avec faste à Aix-la-Chapelle Louis Ier le Pieux, dit aussi le débonnaire, fils de Charlemagne, devenu empereur d'Occident cinq ans plus tôt et veuf un an auparavant. Il avait choisi son épouse après avoir rassemblé les plus belles femmes de sa cour. L'élue, de 24 ans, est aussi ambitieuse...

    Elle est présentée ainsi sur sa page Wikipédia : "choisie d'une part pour sa beauté, décrite comme exceptionnelle, ainsi que ses talents musicaux, mais également pour les avantages géographiques et politiques offerts par une alliance avec cette famille émergente et pourtant déjà puissante. Elle reçoit comme dot le monastère Saint-Sauveur près de Brescia. Son époux est âgé de 41 ans et a trois fils de son premier mariage qui ont le même âge que leur jeune belle-mère. Deux enfants naissent Gisèle, entre 819 et 822, et Charles, en 823. Souveraine très appréciée au début, adorée par les poètes Raban Maur et Walafrid Strabon, Judith a exercé une forte influence sur la politique de Louis. Jeune épouse d'un vieil empereur, toutefois, elle s'abandonne de plus en plus à une vie frivole voire licencieuse tandis que les trois fils issus du premier mariage de l'empereur se demandent avec circonspection quel avenir leur père réserve à leur demi-frère.". Elle obtient pour sa mère l'abbaye de Chelles, pour son frère Rodolphe, l'abbaye de Saint-Riquier et l'abbaye de Jumièges et pour son frère Conrad, l'abbaye de Saint-Gall, ce sont là de très prestigieux établissements.

      
    Au centre Louis et Judith "Généalogie de Charlemagne" dans "Les chroniques de Nuremberg" par Hartmann Schedel (1440-1510)
    A droite auteur anonyme vers 1510. [au centre et à droite illustrations Wikipédia]

    Il s'ensuit une vie agitée, elle est même exilée quelques mois dans un couvent. Louis le Pieux est déposé par les fils de son premier mariage, l'un d'entre eux, Lothaire lui succède, puis Louis revient au pouvoir, Judith aussi. Il meurt en 840, Judith trois ans plus tard, le 19 avril 843, à 50 ans, d'une tuberculose, après s'être retirée à Tours, apprenant le futur traité de Verdun. Ce partage en quatre de l'empire, finalisé et signé en août 843, fait de son fils Charles, appelé Charles II Chauve, le roi de Francie occidentale et divise définitivement l'empire carolingien. Judith est inhumée dans la basilique Saint Martin de Tours et peu après, comme on l'a vu, l'abbé se Saint Martin Vivien offre à son fils Charles une superbe bible réalisée par le scriptorium de Tours, créé par Alcuin du temps de Luitgarde.


    Le traité de Verdun. La signature de l'acte de naissance de la France selon la volonté de Judith de Bavière
    ["Histoire de France en bandes dessinées", Larousse 1979, texte Jean Ollivier, dessin Eduardo Coelho]

    Judith mère de la France ? Le rôle de Judith apparaît essentiel dans l'histoire de France si on considère que celle-ci n'est pas née avec Clovis mais avec Charles II le Chauve. En effet, comme l'indique Jean Boutier, en un article de "Libération" en 2011, le royaume de Clovis s'est rapidement transformé en sous-royaumes avant de disparaître quand Charlemagne a rebattu les cartes avec un vaste empire ; le royaume de Charles le Chauve, lui, n'a jamais vraiment disparu et, sous des configurations changeantes, s'est maintenu en ce qui est devenu la France. Or Judith a eu un rôle déterminant dans la création du royaume de son fils unique Charles. Alors que le partage de l'empire de Charlemagne devait s'effectuer entre les fils du premier lit de Louis le Pieux, Judith a tout fait pour détruire cet accord ("ordinatio") jusqu'à obtenir de son époux une part pour Charles. En cela, Judith peut être considérée comme la génitrice de la France. Sous le patronage de son saint préféré, Martin... qui était aussi celui de Clotilde. A croire que Martin sanctifié aurait de la suite dans les idées ?


    Judith longtemps haïe par ses beaux-fils et leurs enfants. Publié en 1999, le troisième album de la série "Moi Svein, compagnon d'Hasting", du scénariste Eriamel et du dessinateur Jean-Marie Woehrel, est titré "Pépin II d'Aquitaine". A la mort de son père Pépin Ier d'Aquitaine, Pépin II est reconnu roi d'Aquitaine par ses oncles mais pas par son grand-père Louis le Pieux qui accorde l'Aquitaine au fils de Judith. Cette solide reconstitution montre à quel point Charles le Chauve dut combattre pour réaliser le projet de sa mère. + :les trois planches du récit de Pépin II : 1 2 3.

      
    Deux portraits de Charles II le Chauve (843-877), fils de Judith et Louis Ier le Pieux, premier souverain d'un royaume qui deviendra la France [illustrations Wikipédia]. A gauche, enluminure du "Psautier de Charles le Chauve" d'avant 869 (BnF) A droite, enluminure du Codex Aureus de Saint-Emmeran, vers 870 (bibliothèque de Munich). + image de Charles II, début du XXème siècle.

    Charles II le Chauve, petit-fils de Charles Ier dit Charlemagne, est officiellement roi de Francie occidentale de 846 à 877, roi d'Aquitaine de 875 à 877 et empereur d'Iccident de 875 à 877. Eugène Giraudet (Histoire de la ville de Tours" 1873) : "En 862, Charles le Chauve reparaît encore à Tours ; il exempte la basilique de Saint Martin et ses possessions, des droits prélevés par les officiers de la couronne ; Il fait relever et entourer de murs, le monastère de Saint Médard, qui renfermait les restes des premiers évêques de Tours. "Vous serez regardé, lui écrit le pape Adrien II, comme le fondateur de Tours, et la reconnaissance devra faire nommer, à l'avenir, cette ville Carlodunum et non plus Caesarodunum"." Louis II, dit le bègue, succède à son père Charles II comme roi des Francs de 877 à 879. Le royaume est ensuite gouverné brièvement (3 ans) par ses deux fils Louis III et Carloman II, puis ce dernier seul. Puis son fils Charles III, dit le Gros, de 885 à 887, dernier des Carolingiens, puis les Robertiens, Capétiens...

    Rétrospectivement, on peut s'interroger sur le destin parallèle de Luitgarde et de Judith, jeunes épouses de souverains assez âgés, ayant déjà des enfants adultes. Si inversement à ce qui s'est passé, Luitgarde avait vécu longtemps et si Judith avait péri jeune, la vénération des enfants de Charlemagne envers leur belle-mère et la détestation des premiers enfants de Louis envers leur belle-mère n'aurait-elle pas été interchangeable ?



  27. Les Vikings, les remparts de Châteauneuf et Foulques Nerra

    Destructions et reconstructions de la basilique de Perpet
    Vers 471(peut-être le 11 novembre 471) Inauguration de la basilique par l'évêque Perpet.
    En 558 Un incendie détruit la toiture qui est rétablie par le roi Clotaire ; l'évêque Grégoire restaure ensuite les peintures murales.
    En 630 Saint Eloi grâce au concours du roi Dagobert décore de somptueux ouvrages d'orfèvrerie le tombeau de saint Martin, son ancien sarcophage et celui de saint Brice.
    Vers 800 Nouvel incendie, qu'Alcuin arrête miraculeusement ; certains débris de sculptures sur pierre peuvent relever de travaux de restauration.
    En 853(le 8 novembre) Les Normands pillent et incendient la basilique ; elle est réparée peu après, mais sommairement : "elle paraissait inférieure à celle des temps anciens".
    En 903(ou 904) Dernière incursion des Normands, on restaure la basilique "avec beaucoup de travail et à grands frais ; son apparence était beaucoup plus brillante que la précédente".
    En 994(994 ou 997 pour certains) Un formidable incendie "détruit la basilique ainsi que 22 églises du voisinage". Une reconstruction totale s'impose.
    (résumé des pages 4 et 5 du catalogue de l'exposition de 1984 de la SAT, titré "Les basiliques successives de Saint-Martin à Tours")

    Le rayonnement martinien. Dans leur livre, les chanoines Bataille, premier chapelain de la basilique de Saint-Martin de Tours, et Vaucelle, directeur de l'Institut Saint-Maurice, écrivent : "Au pèlerinage de Tours était souvent uni celui de Marmoutier. On visitait les lieux sanctifiés par la vie du bienheureux ; on puisait de l'eau au puits qu'il avait creusé de ses mains. On se rendait aussi à Candes, où l'on conservait le lit de bois sur lequel il était mort. Au milieu de cette foule anonyme, si empressée autour du tombeau de saint Martin, se détachent quelques figures plus illustres de saints évêques, de saints moines, de pieuses femmes. Sainte Geneviève est la première en date. On voit saint Germain de Paris aux solennités martiniennes ; viennent aussi à Tours, saint Bertrand, évêque du Mans, saint Laurien, évêque de Séville, saint Doriat, évêque d'Orléans. Parmi ces pieux pèlerins, il faut rappeler des personnages qui établirent des monastères et sont restés l'objet d'un culte spécial en Touraine : saint Venant, saint Senoch, sainte Monégonde, sainte Maure, saint Epain son fils et les frères de ce dernier". Dagobert, qui régna de 629 à 639, pour sa part, commanda de ses propres deniers à saint Eloi une châsse précieuse.

    Le chapitre Saint-Martin et le vieux Tours. La basilique saint Martin de Tours était primitivement gérée par un monastère. Elle devint au milieu du IXème siècle une collégiale embrassant, comme l'abbaye de Marmoutier, la règle de Saint Benoït. Les moines devenaient chanoines regroupés en un chapitre très hiérarchisé comportant jusqu'à 200 membres. A lire un tableau (établi par Hélène Noizet, lien) comparant les modes de vie des chanoines et moines, il est évident que l'on s'éloigne des règles prônées par Martin. Le chapitre va prendre un rôle politique et gérer la Martinopole, réduisant le rôle de l'archevêque. Hélène Noizet, en son livre "La fabrique de la ville, Espace et sociétés à Tours (IXème-XIIIème siècle)" (OpenEditions Books 2019, lien) estime que ce passage de la vie monastique à la vie canoniale a structure ce qu'on appelle aujourd'hui le centre historique ou le "vieux Tours", qui est celui de Châteauneuf et non celui de la cathédrale (extrait).

    Les terribles raids vikings. Charles Lelong en son livre de 2000 : "Les Normands ont porté un coup très rude au culte de saint Martin. Le 8 novembre 853, la basilique fut incendiée avec tous ses environs ainsi que Marmoutier où 126 moines furent massacrés. Le corps de Martin, mis en sûreté à Cormery, put être replacé dans son tombeau l'été suivant. On ignore ce qui se passa lors des incursions de 856, 862, 865. En 877, on signale la présence du corps à Chablis [près d'Auxerre], d'où il est ramené le 13 décembre 877." Puis c'est la construction des remparts de Châteauneuf pour protéger le tombeau et les reliques. Mais en juin 903, les Normands investissent Châteauneuf, la basilique et 28 autres édifices religieux sont en flamme, toute l'agglomération et les faubourgs sont dévastés, seule la cité antique résiste. C'est alors que, d'après l'évêque d'Utrecht, les reliques sont portées en procession sur les remparts. Elles revigorent les défenseurs qui font fuir les assaillants Normands, dont ce fut la dernière incursion.

      
    En 853 : les portes de la basilique sont enfoncées par les Normands ["Histoire de France en bd", Ollivier - Coelho, Larousse 1976] + deux planches : 1 2. En 877 : la précieuse châsse contenant les reliques de saint Martin, partie à Auxerre, est ramenée en procession à Tours [église La Chapelle Blanche Saint Martin, atelier Lobin + vidéo] + récit de Robert Ranjard en 1934, avec notamment la très étrange guérison d'un lépreux à Auxerre + gravure dans LTa&m 1845. En 903, la châsse sur les remparts galvanise les défenseurs (même scène ci-dessous à gauche, LTh&m 1855). + les pages du Semur 2015 racontant ces deux épisodes : 1 (877, avec le comte d'Anjou Ingelger) 2 (903, avec le monument commémoratif). +vitrail de l'église Saint Martin de Nouans les Fontaines en Touraine ("") montrant que, même pendant le voyage de la châsse, des miracles se produiraient près d'elle [atelier Lobin, Verrière 2018]. "Martin aurait possiblement séjourné à Nouans, au hameau du Bois des Prêtres et de nombreux toponymes évoquent son souvenir : le vocable de l'église communale, l'hydronyme du principal ruisseau (le ruisseau Saint Martin), ainsi que le nom de la fontaine, située au lieu-dit de La Vaudière, source où le saint se serait rendu" [Wikipédia].


    Vestige d'une chapelle de Châteauneuf ["Tours cité meurtrie", Jeannine Labussière, Elisabeth Prat, CLD 1991]


    Les moines de Marmoutier voyant arriver les Normands, Jean-Paul Laurens 1882 [Musée d'Orsay à Paris, "La légende de Saint Martin au XIXème siècle" 1997].

    Evolution de l'urbs Martini / Martinopole / Châteauneuf en 600, 850, 918 [Ta&m 2007 page 366] + étude des remparts de
    Châteauneuf par C. Lelong (1970).
    [LTh&m 1855] + article d'Elisabeth Lorans "L'enceinte du castrum de Saint Martin : un objet de recherche pour l'avenir", Ta&m 2007.

    Comment les Vikings et l'abbaye de Saint Martin ont permis l'accession au pouvoir des Capétiens. Pierre Gasnault en un article de 1961 titré "Le tombeau de saint Martin et les invasions normandes dans l'histoire et dans la légende" conclut en tirant deux conséquences du pillage de l'abbaye de Saint Martin par les Normands. La première, on l'a vu, est la création de l'enceinte entourant ce qui deviendra "Châteauneuf". "L'autre conséquence des invasions normandes est de portée plus générale et touche de près à l'histoire de notre pays. En 866, à un des moments les plus critiques des invasions normandes, le roi Charles le Chauve avait donné l'abbaye de Saint-Martin de Tours au comte Robert le Fort qui venait de s'illustrer en infligeant une défaite cuisante aux Normands de la Loire. Mais cette donation ne produisit pas les effets immédiats souhaités par le roi, car Robert le Fort périt quelques mois plus tard à Brissarthe au cours d'une nouvelle rencontre. L'abbaye de Saint-Martin fut alors attribuée à Hugues l'Abbé, qui devait garder pendant vingt ans cet important bénéfice. Quelques mois après sa mort survenue le 12 mai 886, Charles le Gros la restitua au comte Eudes, l'un des fils de Robert le Fort, et désormais et pour plus de neuf siècles le titre d'abbé de Saint-Martin devait être porté par les descendants de Robert le Fort. Le comte Eudes, en effet, au moment de ceindre la couronne royale en février 888, après la déposition de Charles le Gros, céda l'abbaye de Saint-Martin à son frère Robert Ier. A Robert, devenu à son tour roi en 922, mais mort en 923, succédèrent comme abbés de Saint-Martin son fils Hugues le Grand, puis son petit-fils Hugues Capet. Lorsque celui-ci eut été sacré roi le 1er juillet 987, il conserva cette dignité qui fut désormais unie à la personne royale. C'est ainsi que d'Hugues Capet à Louis XVI tous les rois qui se succédèrent sur le trône de France furent en même temps abbés de Saint-Martin de Tours." + le serment prononcé par les rois quand ils recevaient ce titre [Fagot, Mestrallet - d'Esme 1996].


    866, la mort de Robert le Fort, noble franc, comte de Tours et d'Anjou, comte de Poitou, abbé laïc de Marmoutier et de Saint Martin de Tours, marquis de Neustrie, arrière grand-père de Hugues Capet, à la bataille de Brissarthe contre les Vikings et les Bretons (lien). Auparavant la ville du Mans avait été saccagée. Ensuite Charles le Chauve reconnut au roi Salomon l'indépendance de la Bretagne, mais les les Danois du roi Hasting ravagèrent Bourges en 867, Orléans en 868 et Angers en 872. A droite, en 881, à la bataille de Saucourt en Vimeu, les troupes carolingiennes l'emportent sur les Vikings [Jean-Joseph Dassy, château de Versailles]. La menace Viking commence à s'estomper, elle échoue en 904 dans son dernier assaut sur Tours, 50 ans après l'épouvantable premier raid de 853.


    Couillard - Tanter 1986 + deux planches sur le passage des Vikings à Tours et aux alentours : 1 2 + article de Christian Theureau "La place de la monnaie de Tours" [Ta&m 2007] + article de Guillaume Sarah et Philippe Schiesser sur les deniers mérovingiens (vers 700) de Tours (2013).

    Le titre héréditaire d'abbé laïc de Saint Martin. En 898, Robert, comte de Paris, fils cadet de Robert le Fort, devient abbé laïc l'abbaye de Saint Martin. Il est élu roi des Francs en 922, sous le nom de Robert Ier, premier des Robertiens. Ce titre d'abbé se transmet ensuite de père en fils chez les rois des Francs puis rois de France, d'abord les Robertiens, puis les Capétiens, de Hugues Capet (petit-fils de Robert Ier) à Louis XVI.

    Evolution de la ville de Tours 3/7 : la ville de Martin, Martinopole, devient le château puis Châteauneuf. L'évolution fut lente, du Vème au Xème siècle. A côté de la cité / civitas de l'ancienne Caesarodunum naît une seconde ville, autour de la basilique, appelée couramment le vicus, parfois Martinopolis / la ville de Martin / la Martinopole (notamment à la fin du XIème siècle). Puis, entre 903 et 908, pour se protéger des Vikings, une enceinte fortifiée est construite, le vicus devient alors le castrum, le château. Au cours du Xème siècle d'épaisses murailles de pierre remplacent progressivement fossés, talus de terre et palissades. A partir du XIème siècle, la ville enserrée par cette enceinte neuve est appelée castrum novum, le château neuf de Saint Martin [d'après Pierre Leveel dans "La Touraine disparue", 1994]. Châteauneuf allait vivre presque quatre siècles. Autour de la collégiale, sur environ 6 hectares, des espaces libres permettaient aux habitants des faubourgs de trouver refuge lors des alertes. Hélène Noizet a étudié plus précisément la désignation de la ville de Martin du Xème au XIIIème siècle, en un article "De castrum sancti Martini à Châteauneuf [Ta&m 2007].


    Il ne reste des remparts de Châteauneuf à l'air libre que le vestige de tour ci-dessus (rue Baleschoux) (+ remaniée, une tour rue Néricault Destouches, gravure Georges Pons 1977). + plan des actuels vestiges ["Tours cité meurtrie", C.L.D. 1991]. A droite, gravure d'Edouard Gatian de Clérambault (1912) représentant, à l'intérieur de l'enceinte, la maison-tour Foubert (fin XIIème), donnée en 1323 par Charles IV à l'abbaye Saint Martin, détruite en 1958, + photo dans un ouvrage de 1899 "Tours pittoresque" + gravure de Georges Pons ["La ville de Tours" de Guy-Marie Oury, C.L.D. 1977] + article de Pierre Garrigou-Grandchamp traitant des maisons-tours et de l'architecture domestique à Châteauneuf [Ta&m 2007].


    Une ville bicéphale : ci-dessus vers 800 puis vers 1050 + vers 950 [illustrations Ta&m 2007] + vers 1150 ["Féodalités", Belin 2010] + article d'Hélène Noizet "Les paroisses et les fiefs, outils de contrôle" [Ta&m 2007]. + quatre articles de Henri Galinié [Ta&m 2007 : 1 ("La notion de territoire à Tours, aux IXème et Xème siècle" (1981)) 2 ("L'espace urbain vers 800") 3 (vers 950) 4 (vers 1050). + carte des "églises situées dans le monasterium Sancti Martini en 854" ["La fabrique de la ville" Hélène Noizet 2007]. En complément, dans le livre "La fabrique de la ville" d'Hélène Noizet 2007, on pourra consulter la page titrée "Le roi et les seigneurs à Saint-Martin (950-1100)" traitant notamment des relations avec les comtes de Blois et d'Anjou, qui seront abordées dans le chapitre suivant. Débuts en évolution 1/7 et 2/7, suites en 4/7, 5/7, 6/7 et 7/7.

    Déclin de l'abbaye puis renouveau à la fin du millénaire. Charles Lelong souligne les "conséquences négatives" des invasions normandes : "la gêne apportée au pèlerinage, la rupture de l'unité géographique, les dommages causés à la basilique, enfin l'appauvrissement de la collégiale.". Le traité de Verdun en 843 signe l'effondrement de l'unité carolingienne et le début d'un important déclin. Les incursions normandes et de terribles famines (868, 873, 875, 892) aggravent la situation matérielle des populations. De nombreux petits monastères disparaissent. Guy-Marie Oury dans "Histoire religieuse de la Touraine" (1962) : "Cependant les structures ont tenu bon. [...] Les premiers signes du renouveau religieux se manifestent aux alentours de l'année 940 ; ils sont encore timides et lents et ne touchent d'abord que les milieux monastiques, mais saint-Martin et son école ont maintenu un certain niveau culturel dont l'oeuvre littéraire de saint Odon [Odon de Cluny, formé à Saint-Martin, où il revient mourir en 942] est une preuve incontestable."


    Odo / Odon, second abbé de Cluny, premier abbé de Saint Julien de Tours, en l'actuelle basilique, avec aussi son portrait peint (+ image début du XXème siècle). + planche de la BD Chevaliers, moines et paysans, scénario de Florian Mazel, dessin de Vincent Sorel, [La revue dessinée 2019, lien].
    Le moine Jean et/ou l'anonyme de Marmoutier. La "moine anonyme de Marmoutier" est un disciple d'Odon qui rédigea plusieurs ouvrages pour la bibliothèque de Cluny, traitant notamment de Saint Martin. Pour cette même bibliothèque, la vie d'Odon a été écrite par le "moine Jean", autre disciple, qui voyageait habituellement avec lui. Il y est dit qu'Odon avait fait des remarques sur la Vie de saint Martin par Sulpice Sévère ; mais cette ouvrage n'est pas venu jusqu'à nous. Ces deux moines sont souvent considérés comme une même personne. Que ce soit sur Amboise ou sur Loches, leurs écrits apparaissent contestables. [liens : 1 2 3 4]

    Charles Lelong, en 2000, constate aussi ce renouveau : "Léon VII, en 938, écrit "qu'aucun autre lieu, à l'exception de Saint Pierre de Rome n'attire un aussi grand nombre de suppliants de pays si divers et lointains". Et Odon de Cluny : "le monde entier leur enseigne (aux Tourangeaux) le cas qu'ils doivent faire d'un pareil trésor. Toutes les nations l'entourent d'un amour particulier, à tel point que de nos jours où la piété se refroidit pourtant, nous voyons affluer autour de lui des multitudes de gens dont nous ne connaissons même pas la langue. C'est de Martin que l'on peut bien dire : Toute la terre désire contempler son visage. Combien l'empressement de ces étrangers n'accuse-t-il pas notre inertie, à nous, ses voisins ? [...] Enfin, diverses fondations attestent de la permanence de son prestige : Saint Martin la Bataille, par Guillaume le Conquérant, après sa victoire à Hastings en 1066 (et l'abbaye fut peuplée de moines venus de Marmoutier), Saint Martin du Canigou en 1001, l'abbaye du Martinsberg par le roi Etienne, Saint Martin de Liège (titre adopté aux environs de l'an mil par l'évêque Notger)... Dans le ménologe de Basile II, le Nulgaroctone, avant l'an mil, saint Martin figure parmi les saints de l'église grecque : il est figuré ressuscitant un mort avec la légende : Martinou episkopou Fraggias (= évêque de la France)."

    Dans "Histoire religieuse de la Touraine", Guy Devailly fait le point de la situation un peu avant la démolition de la basilique de Perpet : "Vers la fin du Xème siècle, une fois la bourrasque des invasions normandes passée, le souvenir de saint Martin reste comme aux siècles précédents, au centre de la vie religieuse du diocèse de Tours. La basilique élevée sur son tombeau est toujours le but de pèlerinages nombreux et fervents.". L'incendie de 994 pourrait avoir été déclenché par le terrible Foulques Nerra (970-1040), à en croire Stanislas Bellanger, dans son ouvrage LTa&m 1845 : "Chassé de Tours par Eudes, Foulques Nerra y rentra le 25 juillet 994, mit le feu au bourg de Châteauneuf, et l'église de Saint-Martin fut encore victime du désastre.". En une double page de son livre "La basilique Saint-Martin de Tours" (1986), Charles Lelong montre que dans les cinquante dernières années du millénaire, la basilique a eu des apparences plus ou moins luxueuses, entre désastres et restaurations coûteuses.


    En 990, le terrible Foulques Nerra s'empare de la ville de Tours et commet un outrage dans la basilique... Chassé par Eudes, comte de Blois, il y revient en 994, mettant le feu au bourg de Châteauneuf et à la basilique de Perpet qui ne s'en releva pas et fut remplacée par celle du trésorier Hervé de Buzençay [Guignolet 1984] + la planche.. + sur Foulques le Noir, son sceau, la couverture illustrée d'un livre de 2009 et une image expliquée de sa flagellation à Jérusalem (lien).



    D) 1014-1798 LA BASILIQUE DU TRESORIER HERVE

  28. De la cape de Martin aux Capétiens, du roman au gothique

    Les comtes de Blois et d'Anjou se disputent la Touraine. Des dynasties comtales s'imposent au tournant du millénaire. Bien davantage que le roi de France, les comtes et ducs sont maîtres en leurs territoires. Tours est la capitale du comté de Touraine qui va être âprement disputée entre la maison blèsoise et la maison d'Anjou. Après plusieurs revirements, ce n'est qu'à partir de 1044 que le comté de Tours deviendra pour longtemps un fief du comté d'Anjou, jusqu'à son rattachement au domaine royal sous Philippe Auguste. On est alors en plein coeur du Moyen-âge. La population augmente fortement grâce à des innovations techniques, la société se réorganise selon les systèmes de la seigneurie, les paysans en communautés cultivant la terre pour le compte des nobles. La féodalité s'installe, les chevaliers servent leur suzerain. Martin est alors considéré comme un chevalier exemplaire, au service de son dieu suzerain...


    A gauche, Tours en 976 est possession du comte de Blois, Thibaud Ier, dit le Tricheur, premier comte héréditaire de Blois [lien sur le site des Portes du Temps]. A droite en 987, Tours est possession du comté d'Anjou [Atlas Grataloup 2019], situation encore provisoire...


    Les donjons de Foulques Nerra en Touraine. Est-ce la peur de l'an mil qui amena la construction de gigantesques donjons pour mieux faire la guerre ? Foulques Nerra (970-1040), comte d'Anjou, passa sa vie à guerroyer et à faire pénitence de ses multiples excès. Il construisit de nombreux édifices militaires. Voici les plus belles ruines : les donjons de 1) Langeais + deux gravures : 1 [LTh&m 1855] 2 [Robida 1892] + photo ["Visages de la Touraine" 1948] + restitution expliquée par Florian Mazel ["Féodalités", Belin 2010] ; 2) Loches + deux vues générales de la ville et de son donjon : 1 en 1699 ["Visages de la Touraine" 1948] 2 (LTa&m 1845] +  deux gravures LTh&m 1855 de la ville : 1 2, +  deux gravures Robida 1892 : 1 2, + timbre postal ; 3) Montbazon à 10 km au sud de Tours + deux gravures : 1 [LTh&m 1855] 2 [Robida 1892] + carte postale ; 4) Montrichard, en Touraine avant d'être en Loir et Cher +  deux gravures Robida 1892 : 1 2,  ; 5) A droite, non loin de la Touraine, la tour carrée de Loudun [photos Wikipédia] + gravure [Robida 1892] + carte postale. Le but, pour le comte d'Anjou Foulques Nerra était d'avoir des avancées solides dans sa conquête territoriale des terres de ses adversaires Eudes Ier, fils de Thibaud Ier et premier époux de Berthe de Bourgogne, puis son fils Eudes II, comtes de Blois. "Il construisit Langeais en 994 pour mieux investir la ville de Tours dont il s'empara deux ou trois ans plus tard" (comme indiqué en fin du chapitre précédent), avant que Robert II la reprenne [article de Marcel Deyres "Les châteaux de Foulque Nerra"].

    De la cape de Martin à Hugues Capet et aux Capétiens. Après avoir nommé les chapelles et Aix-la-Chapelle (voir ci-avant), la cape nommera Hugues Capet (940-996) et les Capétiens. Mérovingiens, Carolingiens, Robertiens et Capétiens se sont servis de l'image et de la popularité de Martin à leur avantage. En son article de 2019, Lucien-Jean Bord rappelle ce propos de Jean Favier : "Les Capétiens n'oublient pas que leur ancêtre était surnommé Capet parce que, maître de Tours, il avait la garde de la chape de saint Martin. Le centre spirituel du royaume ce n'est pas Saint-Denis, c'est Saint-Martin de Tours". Châteauneuf est alors "L'enclave royale de Saint-Martin de Tours", comme le titre un article de Jacques Boussard en 1959. Il y eut toutefois, suite à la mainmise de Foulques Nerra en 996 et davantage à partir de 1044 une "courte durée du pouvoir angevin, qui s'effrite rapidement à partir de la mort de Geoffroy Martel [fils de Foulques Nerra] en 1060" d'après l'article de John Attaway en 1990 titré "La collégiale Saint-Martin de Tours est-elle demeurée une véritable enclave royale au XIème siècle ??".


    A gauche, images du début du XXème siècle présentant Clovis avec la chape de saint Martin brandie comme étendard
    + quatre autres images : 1 2 3 4 (lien). A droite, extrait d'un document pédagogique de Roselyne Lebourgeois.
    Hugues Capet est décédé en 996, deux ans après la fin de la basilique de Perpet.


    Les mariés de Tours, amants maudits du royaume en l'an mil. Robert II le pieux, fils d'Hugues Capet, a régné sur le pays franc de 996 à 1031. Il s'est épris de sa cousine au 3ème degré Berthe de Bourgogne, ce que l'église interdit formellement. "Les deux amants ont des relations physiques et Robert met sous tutelle une partie du comté de Blois. Il reprend à son compte la cité de Tours et Langeais à Foulques Nerra. Le couple trouve rapidement des évêques complaisants pour les marier, ce qui est fait vers novembre-décembre 996 [à Tours, probablement dans la basilique de Perpet] par Archambaud de Sully, archevêque de Tours, au grand dam du nouveau pape Grégoire V" [Wikipédia]. Le pape lança une excommunication et un interdit sur toutes les terres du domaine du roi. "C'était la première fois qu'un tel arrêt frappait des populations entières : plus de chants sacrés, plus d'offices saints, plus de sacrements. On administrait seulement la pénitence aux malades et le baptême aux enfants en danger de mort ; on ne célébrait plus les saints mystères, les églises étaient fermées, les images des saints voilées ; la cloche n'annonçait plus l'approche d'une fête, le mariage d'un ami, ni l'agonie d'un frère ; une consternation muette frappa tous les coeurs" (lien). Les amants, qui n'eurent pas d'enfant viable, finirent par se séparer en 1001. A gauche gravure de Lacoste Aîné, texte de Stanislas Bellanger [LTa&m 1845], à droite tableau de Jean-Paul Laurens [musée d'Orsay, 1875, Wikipédia] + esquisseCatherine Meurisse s'appuie sur ce fameux tableau (placé dans les murs de la gare d'Orsay construite par le Tourangeau Victor Laloux) et sur l'histoire de Roméo et Juliette, autres amants maudits, pour débuter son album Moderne Olympia 2014 avec ces deux planches : 1 2 [lien bdzoom].


    Le trésorier Hervé de Buzançais. La construction de la basilique - en fait il s'agit d'une collégiale - romane de 1014 est attribuée à Hervé de Buzançais (présentation du site orthodoxievco.net par Michel Laurencin), trésorier de la basilique qui venait d'être détruite par un incendie. Pierre Leveel dans "Histoire de la Touraine" [CLD 1988] : "Le personnage d'Hervé de Tours (965 ? - 1022) domine le clergé de son temps, et par sa vie spirituelle et par ses réalisations pratiques. La seule certitude sur ses origines est qu'il appartenant, selon Raoul Glaber, à une noble famille franque : "Comme le lys et la rose naissent au milieu des épines, il naquit dans la famille la plus orgueilleuse du pays". Sur la foi du Chronicon Turonense Magnum, Hervé fut considéré comme le fils de Sulpice de Buzançais, seigneur de Châtillon sur Indre. Une étude plus approfondie (Dom G. Oury, 1961) donne à penser qu'il appartenait plutôt à l'entourage des comtes de Blois, et qu'il fut peut-être l'oncle de Gilduin le "diable" de Saumur [alors probablement frère d'Aénor de Doué]. Hervé fit de solides études sous Abbon, écolâtre de Fleury (Saint Benoït sur Loire) ; attiré par le cloître, ses proches qui avaient pour lui d'autres ambitions, l'établirent chanoine de saint Martin de Tours. [...] Hervé fit reconstruire la collégiale à partir du sol ; l'Europe entière vint l'admirer."

    Dans le style roman, le nouveau monument, deux fois plus important que le premier, conforta le rôle de Tours comme lieu de pèlerinage. Après un nouveau sinistre en 1096 et un vieillissement rapide, la basilique fut reconstruite et grandement remaniée dans le style gothique Plantagenêt en 1180. En cela, on peut estimer qu'il y eut deux basiliques distinctes.

       
    A gauche, en 1014 Hervé de Buzançais fait reconstruire en style roman la basilique incendiée (+ vitrail). La croix du croisée sur l'armure du chevalier est anachronique, les croisades n'ont pas commencé... Au centre droit, restitution de la basilique romane d'Hervé ["La basilique Saint-Martin de Tours", Charles lelong 1986] A droite, vue axonométrique d'une partie du chevet du XIème siècle (Ta&m 2007] + plan et coupes (schémas de coupe) et décor sculpté ["La basilique Saint-Martin de Tours", Charles Lelong 1986] + modillons de corniche de la basilique romane (exposés au musée Saint Martin)

    Une basilique romane géante. La basilique bâtie par Hervé était "une basilique géante, comparable par ses dimensions à la cathédrale Saint-Jacques de Compostelle (travaux de 1075 à 1211) ou à la basilique Saint Sernin de Toulouse (travaux de 1076 à 1096) : longueur totale 102 mètres, nef à doubles bas-côtés, large de 29 mètres, transept de 55 mètres, doté de deux absidioles sur chaque bras ; déambulatoire desservant cinq chapelles rayonnantes ; façade encadrée de deux tours, la tour du trésor (de l'horloge) et le tour Saint Nicolas, avec en élévation deux étages" ["Les basiliques successives de Saint-Martin à Tours", expo SAT 1984]. On a cru que c'était le premier édifice à avoir un choeur entouré d'un déambulatoire à chapelles rayonnantes, mais Charles Lelong l'a contesté en un article de 1973.


    Sauf contre-indication, ces illustrations sont extraites de l'article de Frédéric Lesueur, 1949, titré "Saint-Martin de Tours et les origines de l'art roman". De gauche à droite : 1) coupe de la basilique romane au début du XIème siècle (sur fond grisé de la basilique gothique, plus grande + comparaison avec les cathédrales d'Orléans, Reims et Toulouse ; 2) élévation du XIème siècle (+ comparaison avec les cathédrales de Reims, Caen, Toulouse) ; 3) transept roman ; 4) restitution sur les fondations du XIème siècle [Lecoy 1881]. 5) coupe de la tour Charlemagne dont la construction a été étagée du XIème (le bas roman) au XIIIème siècle (le haut gothique)


    Tours et l'eau 1/6 : construction du pont d'Eudes vers 1035. Avant que ce pont soit construit, Tours avait connu des périodes avec et sans pont. Dans une étude titrée "Les ponts antiques sur la Loire" [Ta&m 2007], Jacques Seigne et Patrick Neury présentent trois ponts en bois, deux sur Tours, un dit de l'île St Jacques au Ier siècle, l'autre dit de l'île Aucard, au IVème siècle, le troisième étant 2km en en aval à Fondettes, du Ier siècle. Celui du IVème siècle (qu'a connu Martin, la ville étant alors fermée dans son enceinte) avait remplacé les deux autres (quand la ville était ouverte). Mais depuis la fin du Vème siècle, il n'y avait plus de pont... La construction d'un nouvel ouvrage par Eudes II de Blois, comte de Tours, fut donc un évènement, marquée par une charte solennelle ["Féodalités", Belin 2010]. + planche de Guignolet 1984 sur Eudes II et son pont. + étude titrée " Le pont construit par le comte Eudes II de Blois en 1034-1037" par Henri Galinié [Ta&m 2007]. Nous ne disposons d'illustrations du pont qu'à partir du XVIème siècle et il est probable qu'il y ait eu plusieurs reconstructions suite aux terribles crues de la Loire. A cette époque il est en pierres et partiellement habité. 1) Eudes II (avec Elie du Maine), gravure de Vernier et Lemaitre, 1845. 2) Aquarelle du XVIIème siècle [Bibliothèque Sainte Geneviève, Paris, Wikipédia]. 3) Dessin de Joël Tanter 1986 reprenant une gravure de Joris Hoefnagel, 1561. 4) Gravure LTh&m 1855. + :trois illustrations des ruines : 1 [Charles-Antoine Rougeot vers 1790, MBAT] 2 vers 1825 [A. Noël et Langlume] 3 [William Turner 1826] + vue panoramique de Tours en 1630 avec le pont en premier plan, par Jacques-Auguste Regnier [Conseil Départemental d'Indre et Loire]. Suites en Tours et l'eau 2/6, 3/6, 4/6, 5/6, 6/6.

    Du roman de 1014 au gothique de 1180. En 1180, c'est pratiquement une nouvelle basilique, plus grande encore, qui remplace l'ancienne bâtie par Hervé et si nous l'appelons encore "basilique d'Hervé", c'est parce l'on reste sur le même emplacement, que certaines parties ont été conservées (notamment le tombeau) et que personne n'a associé son nom à ce passage du roman au gothique. Dans son livre "La basilique Saint-Martin de Tours" (C. L. D. 1986) , Charles Lelong souligne la ressemblance avec la cathédrale de Bourges construite une quinzaine d'années plus tard : "Depuis longtemps, on a relevé des parentés frappantes avec le chevet de la cathédrale de Bourges (1195-2014), avec la différence aisément explicable de chapelles plus grandes à Tours. Outre le plan d'ensemble, les piliers sont très révélateurs de cette filiation". + page "La reprise du XIIème siècle ["Les basiliques successives de Saint-Martin à Tours", expo 1984]. + deux schémas : 1 (plan géométral) 2 (comparaison avec les églises dites de pèlerinage) ["La basilique Saint-Martin de Tours", Charles Lelong 1986]. Jean-Louis Chalmel s'en souvient ainsi en 1807 : "Elle avait cinq nefs, un transept terminé par deux tours et un double déambulatoire autour de l'abside, avec cinq chapelles. On comptait à l'intérieur 110 mètres... du couchant au levant... 55 mètres d'une extrémité du transept à l'autre... le choeur, depuis le jubé jusqu'au sanctuaire, avait 22 mètres de longueur..." [SAT 1907]. + coupe dans la configuration actuelle des rues + quatre articles illustrés de Charles Lelong, 1973-1975 : 1 (le transept) 2 (la nef) 3 (le déambulatoire) 4 (la tour Saint Nicolas).


    Depuis 2015, un projet de maquette 3D de la collégiale dans son environnement se développe, renaissance virtuelle ReVisMartin (liens : 1 2). Le but à terme est, avec un casque de réalité virtuelle, de "se promener dans le passé du XVème siècle". Trois extraits, un ci-dessus et deux ci-dessous à gauche + trois autres : 1 2 3. Ci-dessous à droite, la cathédrale de Bourges [Wikipédia] et la coupe de la basilique gothique en 1779, d'après Casimir Chavalier.


    Que reste-t-il de la basilique Hervé ? De la collégiale romane du XIème siècle, il reste surtout le bas de la tour Charlemagne. De la collégiale gothique du XIIIème siècle, il reste les tours Charlemagne et de l'horloge (voir ci-après), un bout de mur situé en sous-sol de l'actuelle basilique (ci-après) et, probablement, deux grandes baies de vitraux (n° 4 et 8) installées dans la cathédrale Saint Gatien de Tours (ci-avant). De cette collégiale gothique remaniée de début du XVIème siècle, il reste le tombeau des enfants de Charles VIII, aussi dans la cathédrale (ci-après). Et il reste quelques éléments de sculpture dans le musée Saint Martin (ci-après) puis dans le sous-sol de la basilique (ci-après). Et aussi quelques pierres de tombeau, reliques...


    Au centre, le trésorier Hervé dans l'actuelle basilique Laloux. A gauche et à droite, deux vitraux de la baie n°8 de la cathédrale de Tours (sur le transport du corps de Martin de Candes à Tours), en provenance probable de la basilique gothique d'Hervé [photos flickr Philippe_28].



  29. La richesse des abbayes (aussi Cormery, Beaumont, St Cosme, St Julien...)

    Martin lui-même a créé des liens entre Tours, Marmoutier, alors monastère, et les églises de Touraine. Au fil des siècles, ces liens se sont transformés et développés, les liens de subordination pouvant générer conflits et indépendances puis éventuels rapprochements. Tout en abordant une vue d'ensemble des communautés religieuses satellites, nous allons présenter celles qui furent les plus proches de Tours et qui furent parmi les plus riches à certaines époques.

    La richesse foncière du chapitre Saint Martin. Dans l'étude "Les chanoines de Saint-Martin de Tours et les Vikings"), Hélène Noizet estime que le corps de Martin a quitté la basilique de 871 à 877 et non 885 comme communément admis. Elle montre que les chanoines ont su habilement profiter de la situation pour acquérir d'importantes propriétés dans l'Est de la France afin de pouvoir y protéger la châsse en cas de nouvelles invasions. Cela représentait environ un quart des terres de l'abbaye. Ils gardèrent ces biens jusqu'à la Révolution. Depuis Charlemagne, le chapitre possédait aussi d'importants biens immobiliers en Allemagne, en Belgique et en Italie. A la fin du XIIIème siècle, ils étaient encore nombreux en Italie. Il y en eut jusqu'en Egypte, à Alexandrie. A cela s'ajoutaient des liens de confraternité entre les communautés religieuses martiniennes.


    Cartes extraites des études d'Hélène Noizet montrant les possessions du chapitre Saint Martin en Touraine et dans l'Est de la France. Il y avait aussi Saint Yrieix dans le Limousin, Moutier-Roseille dans la Marche (article)... Et à Tours même Saint Venant, Saint Pierre le Puellier, Saint Eloi. + carte élargie des "possessions de Saint-Martin dans le bassin-versant de la Loire au xe siècle" ["La fabrique de la ville" Hélène Noizet 2007].

    Les possessions de l'abbaye de Saint Martin de Tours au Xème siècle en Loire moyenne et dans l'Est de la France. Hélène Noizet a effectué une étude approfondie des biens de l'abbaye de saint Martin de Tours aux IXème et Xème siècle, pour l'essentiel conservés jusqu'à la Révolution. Elle montre que "l’espace économique san-martinien a été érigé en un réseau de possessions articulé en fonction des axes fluviaux, notamment la Loire et ses affluents tels que la Vienne. L’intégration de ce réseau de villae dans le système hydrographique ligérien est particulièrement frappante : nous avons essayé de comprendre le fonctionnement du système foncier de Saint-Martin en relation avec le système ligérien, ce qui nous a amené à nous poser la question de l’approvisionnement du chapitre. Ainsi, il nous semble que les chanoines avaient conservé un contact direct, et non pas indirect, avec leurs possessions", contrairement à d'autres grandes abbayes comme Saint Germain des Prés. "Les chanoines tourangeaux restaient donc proches de l'idéal de l'autarcie". Trois articles d'Hélène Noizet, de 2001 et 2005 : 1 2 3 + lien. On pourra aussi consulter l'article de Philippe Depreux 2005 titré "La prébende de l’écolâtre et la gestion des biens de Saint-Martin de Tours au IXème siècle" ; extrait : "Saint-Martin de Tours offre l’exemple magnifique d’une seigneurie éclatée sur de larges parties de l’empire carolingien (ainsi, l’une des premières faveurs accordées par Charlemagne après la conquête du royaume lombard fut, en juillet 774, la donation à Saint-Martin de Tours de biens fiscaux sur le lac de Garde)". + article d'Hélène Noizet "L'approvisionnement du monastère Saint Martin" [Ta&m 2007].

    La pancarte noire de Saint Martin. En 1793, les révolutionnaires ont brûlé la bibliothèque du chapitre. Perte irréparable, contenant trois principaux cartulaires, recueils de chartes, titres, actes, nommés pancartes noire (avant 1132), rouge et blanche. Des érudits tentèrent de les reconstituer, au mieux. Ainsi, Emile Mabille, en 1866, écrivit-il le livre "La pancarte noire de Saint Martin de Tours, brûlée en 1793, restituée d'après les textes imprimés et manuscrits", 238 pages dans la numérisation Gallica. Exemple (page 150) : "30 mars 1096. Bulle du pape Urbain II, qui apaise le différent existant entre les chanoines de Saint-Martin et les religieux de Cormery. Il ordonne que, selon les décrets canoniques, les abbés de Cormery viendront prendre le bâton pastoral an tombeau de Saint-Martin, du consentement et par permission expresse du doyen et des chanoines."

    L'abbaye Saint Paul de Cormery, située à une vingtaine de kms au sud-est de Tours, sur la rive droite de l'Indre, est créée en 791 par Ithier, abbé de Saint Martin, prédécesseur d'Alcuin. Estimant qu'il y avait un relâchement dans la façon de vivre à Saint Martin et qu'il ne pouvait pas y remédier, il partit avec un petit nombre de moines s'installer en ce lieu de pénitence nommé "coeur mary" puis Cormery. Alcuin obtint ensuite des privilèges pour la nouvelle abbaye qui, tout en restant attachée à sa maison mère de Saint Martin, se développe par elle-même. Elle prospère malgré des destructions par les Normands et par des bandes armées durant la guerre de cent ans. Elle acquiert des biens immobiliers importants en Touraine (17 prieurés) et ailleurs. A partir de 1519, l'abbaye est dirigée par un abbé séculier, voire laïc, le premier est Denis Briçonnet, évêque de Saint Malo, fils du cardinal Guillaume Briçonnet. Pillée lors de la guerre de Cent ans [récit de Bernard Briais dans "Anecdotes historiques de Touraine" 2015], détruite lors de la Révolution, il reste de belles ruines. + Extrait du livre d'Hélène Noizet 2007 "La fabrique de la ville" (lien) sur les rapports tendus de l'abbaye de Cormery et le chapitre Saint Martin à la fin du XIème siècle. + livre "Cartulaire de Cormery précédé de l'histoire de l'abbaye et de la ville de Cormery" par Jean-Jacques Bourassé [SAT 1861, 450 pages].


    De gauche à droite : maquette de l'abbaye de Cormery, Denis Briçonnet, Saint Martin de Tours (en vert) et possessions de l'abbaye (en rouge), sa tour Saint Paul, qui a de fortes ressemblance avec la tour Charlemagne à Tours. [illustrations Wikipédia] + liste des abbés + illustration de 1699 + trois gravures : 1 [1819, "Visages de la Touraine" 1948] 2 [LTa&m 1845] 3 [LTh&m 1855] + carte postale + plan en 1674 + plan dans le Monasticon Gallicanum + photo du cloître et du réfectoire + autre photo.

    L'abbaye de religieuses Beaumont est située à environ 1 km au sud de Châteauneuf depuis sa création en 1002 par le trésorier Hervé, qui 12 ans plus tard termina la basilique romane Saint Martin. Un texte d'accompagnement de l'exposition organisée du 1er au 31 juillet 1995 au Quartier Beaumont (lien) montre des origines beaucoup plus anciennes en un lieu très proche du tombeau de Martin : " Vers 550 Ingeltrude, petite-fille de Clovis, fit construire une chapelle à proximité du tombeau de saint Martin, alors l'un des sites spirituels les plus importants de la Chrétienté : Notre-Dame de l'Ecrignole ('la meilleure' ou 'la principale'). Elle abrita sa retraite en compagnie de quelques pieuses femmes dans un bâtiment voisin. La communauté ainsi créée ne fit que s'accroître au fil du temps, se consacrant à la prière et au chant de l'office divin selon la règle de saint Benoît. A la fin du Xe siècle cependant, un immense incendie ravagea la basilique Saint-Martin et l'Ecrignole. A la nouvelle de ce désastre les dons, provenant de toute la Chrétienté, affluèrent pour la restauration du lieu saint. Hervé de Buzançais, chargé de la reconstruction, apporta un soin particulier à Notre-Dame de l'Ecrignole et se rendit vite compte que le nouveau monastère était désormais trop petit pour les moniales. Il obtint donc du roi Robert le Pieux la création sur une de ses terres, à l'emplacement de la chapelle de Notre-Dame des Miracles, d'une abbaye destinée à accueillir les religieuses, qui ne s'y installèrent véritablement qu'en 1007. Par lettres patentes, le roi avait donné l'ordre que, en échange de prières pour le royaume, Sainte-Marie de Beaumont fût bâtie de ses deniers, la dotant plus tard de biens et de privilèges, dont celui de ne relever que du roi et des chanoines de Saint-Martin. La première abbesse, Hersende, reçut d'ailleurs sa crosse, la bénédiction et les saintes huiles des chanoines de la basilique. A la mort de celle-ci, la crosse fut déposée sur le tombeau de saint Martin, signe d'allégeance de l'abbaye envers la basilique. Aux dons et privilèges considérables accordés par le roi s'ajoutent encore de nombreuses donations de la part de toute la noblesse de l'époque. La générosité des grands du royaume permet ainsi à l'abbaye de vivre de ses propres ressources dès le XIème siècle." + extrait du livre "La fabrique de la ville", Hélène Noizet 2007 (lien), expliquant la création de l'abbaye par la volonté du trésorier Hervé de faire de la place pour la nouvelle basilique et déménager des voisines encombrantes...

    En 1602, après divers incidents, le pape Clément VI décide que Beaumont ne relève plus de Saint Martin mais de l'archevêché. "La prospérité de l'abbaye ne souffre cependant pas de ces querelles. Une fois ces intrigues réglées, Sainte-Marie de Beaumont se trouve du même coup libérée. Ses jardins peuplés d'oiseaux exotiques, son ensemble architectural en font l'un des joyaux de la région. [...] la densité des biens qu'elle y possède, permet à l'abbaye d'exercer une influence économique directe sur la Touraine et le centre du royaume. [...] En août 1784, l'abbaye est en grande partie détruite par un incendie. Sa reconstruction est financée par la cassette royale (54 0000 livres) et l'économat des abbayes (20 000 livres). Les travaux, exécutés selon les plans des architectes Bourgeois et Prudent, sont terminés deux ans plus tard. [...] Les religieuses sont dispersées en 1791 et Madame de Virieu se retire avec quelques moniales dans la maison de Tristan à Tours. L'abbaye, découpée en cinq lots, est adjugée 65 000 livres à des marchands de pierre ; les bâtiments, à l'exception du logis abbatial, sont rasés ; les jardins ne sont bientôt plus qu'un vaste terrain vague : la Révolution a eu raison de près de 800 ans de prospérité. Il s'écoulera désormais 123 ans avant que, rachetée par l'état pour y construire une caserne, Beaumont ne reprenne vie et ne trouve enfin sa place au coeur de la cité.". Seul subsiste le logis abbatial. L'abbaye possédait 12 prieurés. Une de ses dernières abbesses, de 1733 à 1772, Henriette-Louise de Bourbon-Condé (1703-1772), dite "Mademoiselle de Vermandois" petite-fille de Louis XIV et de Mme de Montespan avait refusé d"épouser son cousin Louis XV. Des fouilles archéologiques sont en cours (article de France-Bleu Touraine en 2019). Dans le diocèse de Tours, six prieurés dépendaient de l'abbaye de Beaumont (Avon, Ballan, Chezelles, Le Liège, Saché et Theneuil).


    Gravure de 1699 de François-Roger de Gaignières (le dessinateur a situé le Cher au nord alors qu'il est au sud), dessin de R. Parfait et ce qu'il reste
    de l'abbaye, le logis de l'abbesse, bâtiment tardif de 1786, avec en modillon une tête féminine (photo Michel Sigrist).

    Le prieuré Saint Cosme objet de dispute entre les chanoines de Saint Martin et ceux de Marmoutier. François-Christian Semur en son Semur 2015 : "Situés dans les faubourg de Tours, à La Riche, les vestiges du prestigieux prieuré Saint-Cosme sont lovés dans un cadre à la fois verdoyant et fleuri. A l'origine, les reliques de deux saints de Syrie, saint Cosme et saint Damien [deux frères], avaient été rapportées d'Auvergne, sans doute par saint Grégoire, évêque de Tours. Ces reliques furent tout d'abord placées près de la basilique Saint-Martin où leur culte eut un tel succès que l'on décida de construire un oratoire à quelques kilomètres en aval de Tours. Aussi, c'est au tout début de l'an Mil que le trésorier de Saint-Martin, Hervé, fit édifier le premier sanctuaire [plan avant et après, Catalogue 2016]. A la fin de ce même XIème siècle, probablement en 1092, l'oratoire fut remplacé par une belle chapelle romane. Puis, au XIIème siècle, sera bâti le réfectoire des chanoines. [...] En fait, le bon trésorier Hervé avait établi une convention avec les bénédictins de la puissante abbaye voisine de Marmoutier. La "donation sous condition" du prieuré prévoyait que le monastère de Marmoutier devait entretenir douze moines pour y faire le service divin sans interruption, tout en reconnaissant la suprématie du chapitre de Saint-Martin sur ce prieuré pour lequel le cens serait payé au cellerier. Cette convention ressemblait bien plus à un contrat de bail qu'à une donation. Or, après quelques années de présence à Saint-Cosme, cette dernière obligation contractuelle cessa d'être respectée. [...] Les nobles du pays arbitrèrent le conflit fratricide en faveur des chanoines de Saint-Martin, qui prirent la place des moines de Marmoutier.". Ils en firent une maison de retraite "quasiment comme le paradis terrestre lui-même", d'après Bruno Dufay dans le un article du Catalogue 2016.

    Un déambulatoire prototype. Ce même article montre, sur un plan de superposition, que, de façon étonnante, le prieuré est une réduction de la collégiale gothique Saint-Martin. Le déambulatoire de St Cosme est désormais daté de 1130/1140, antérieur à celui de la basilique gothique, vers 1180. Cela conforte une hypothèse émise par Robert Ranjard en 1955, en un article traitant des deux déambulatoires (qu'il imaginait à tort très antérieurs) : "l'église de Saint-Cosme fut, sinon comme une ébauche, du moins comme un essai du plan nouveau projeté pour la collégiale". C'était une façon de maîtriser une figure architecturale encore peu répandue. + extrait du livre d'Hélène Noizet 2007 "La fabrique de la ville" (lien), sur l'occupatoin de Saint Cosme en 1092 par des chanoines réguliers. + gravure d'un chanoine de Saint Cosme. La célébrité de ce prieuré est beaucoup plus tardive, elle tient à ce que, de 1565 à sa mort en 1585, le poète Pierre de Ronsard en a été le prieur.


    Le prieuré Saint Cosme à La Riche : un modèle réduit de la basilique Saint Martin gothique. A gauche extrait du plan de superposition montrant deux chapelles (sur trois) accessibles par un déambulatoire [Catalogue 2016 "Martin de Tours, la cité rayonnante", texte de Bruno Dufay], photos de la page dédiée du site Patrimoine Histoire]. Au centre ce qui reste des deux chapelles (avec la chapelle centrale au premier plan, comme sur le plan) et à droite ce qui reste du déambulatoire. + trois photos de la chapelle centrale : 1 2 [photo Danièle Wauquier] 3.


    A gauche, modélisation du prieuré en 1220 (on y retrouve le déambulatoire et les chapelles ci-dessus) + image en 1580, quand Ronsard y habitait [lien site Cent millions de pixels] + étude "Les restitutions 3D du prieuré Saint-Cosme " par Bruno Dufay et Pascal Mora + maquette d'Arnaud de Saint-Jouan et Jean-Baptiste Bellon ["La Touraine disparue", Pierre Leveel 1994]. Au centre, chapiteau de l'ancien réfectoire (photo Michel Sigrist) A droite, Ronsard à Saint Cosme [Guignolet 1984] + la planche. + deux gravures : 1 [LTa&m 1845] 2 [LTh&m 1855] + aquarelle de Picart le Doux 1941 + photo récente avec en avant-plan des célèbres roses Pierre de Ronsard (page du site Balades et patrimoine) (+ page du site Patrimoine-Histoire).

    L'abbaye Saint Julien a été créée par le roi des Francs Clovis en 508 lors de son triomphe dans la ville de Tours. Ce n'est au début qu'un oratoire à mi-chemin entre la basilique Saint Martin et la cathédrale. Ce lieu d'accueil grossit juqu'à ce que Grégoire de Tours le transforme en abbaye bénédictine vers 575. Après les dégâts subits lors des raids normands, l'archevêque de Tours Théotolon, ancien doyen de Saint Martin, y construit en 931 le première église abbatiale et Odon, alors abbé de Cluny, devient le premier abbé de Saint Julien. Le clocher-porche en style roman, encore existant, date de la fin du XIème siècle. Après destruction par une tempête en 1224, une nouvelle église, en style gothique, est érigée en 1243, complétée vers 1300. L'abbaye est alors prospère ; derrière l'enceinte de son mur fortifié elle ressemble à une petite ville. 22 prieurés du diocèse de Tours sont sous son autorité, ainsi que la belle église Saint Saturnin à Tours (illustration plus loin). La salle capitulaire (photo) sert au Moyen-âge à des fins laïques. Deux chapelles sont ajoutées au XVIème siècle, dont une dédiée à saint Martin. Après le pillage huguenot de 1562, c'est la lente décadence. De 1589 à 1594, à la fin du règne de Henri III et au début de celui de Henri IV, le parlement de Paris y siège (+ texte avec photo quand la salle capitulaire était une sorte d'atelier et de débarras, "Tours Pittoresque" 1899]. En 1790, les quatre moines restants sont dispersés et l’abbaye désaffectée. En 1840, elle est inscrite sur la première liste nationale des Monuments Historiques par Prosper Mérimée, alors inspecteur des Monuments Historiques. Rachetée par la ville de Tours, puis par l'état, elle est sauvée et devient église paroissiale en 1859. En 1940 et 1944, elle est gravement endommagée, perdant notamment tous ses vitraux. L'état propriétaire s'est chargé des réparations. + article de Henri Guerlin en 1921 sur l'église + article de Charles Lelong en 1974 "Le clocher-porche de Saint-Julien de Tours et les vestiges romans de l'abbaye".

    Henri Galinié [dans Ta&m 2007 page 411] attribue une grande importance à cette abbaye dans le développement de la ville de Tours : "Enfin et surtout, la rénovation du monastère de Saint-Julien entouré d’un vaste domaine foncier, entre Cité et Saint-Martin, apparaît comme une décision lourde de conséquences pour des siècles. Nous ignorons sur quel héritage des siècles précédents ce foncier fut établi, ceci reste une question, mais nous constatons que fut alors créée, sur des valeurs traditionnelles, une situation nouvelle laissée en héritage pour les siècles suivants, un obstacle séparant pour longtemps Cité et Châteauneuf. Aujourd’hui encore, la faible desserte de ce secteur central découle de décisions vieilles d’un millénaire, portées pendant des siècles par une puissante institution au sein de la société locale, le monastère de Saint-Julien." + article de Henri Galinié "Téotolon doyen de Saint-Martin puis évêque ". + carte des "Fiefs, paroisse et enclos de Saint-Julien à Tours au xviiie siècle" ["La fabrique de la ville" Hélène Noizet 2007 + page titrée "Moines et laïcs de Saint-Julien (940-1114)"]


    L'abbaye au XVIIème siècle, vue par la nord, dans le Monasticon Gallicanum. Au centre, aussi vue du nord [extrait d'une vidéo (5'50") avec drône] (à gauche la salle capitulaire, à droite le clocher-porche qui présente des ressemblances avec la tour Charlemagne et la tour Saint Paul de Cormery), A droite, bas-relief roman du porche. + coupe (quand l'église était entourée de maisons) + gravure LTa&m 1845 + deux gravures LTh&m 1855 : 1 2 + page avec 12 photos de l'église. + deux extraits d'un dépliant de présentation : 12. + dessin de William Turner représentant l'abbaye en 1833, transformée en dépôt de diligences.

    L'abbaye de Marmoutier, créée par Martin en 372 (voir ci-avant), fut une annexe de l'abbaye Saint Martin de Tours jusqu'en 982, date à, laquelle le roi Lothaire en fit don au comte de Blois Eudes Ier. Adoptant l'ordre clunisien vers l'an mil tout en prenant son indépendance, soutenue par les Capétiens et les Plantagenêts, elle essaime et crée monastères et prieurés au nord de la Loire, de la Bretagne à la Champagne, aussi en Angleterre et en Irlande. Au Moyen-âge central, elle est prospère et considérée comme le "Cluny de l'Ouest", selon une expression reprise en 2019 par Bruno Judic. 21 prieurés étaient sous sa dépendance dans le diocèse de Tours. On peut prendre en exemple l'abbaye de Saint Savin sur Gartempe, dans le Poitou proche de la Touraine, créée vers l'an 800 par Baidilus, clerc palatin à la cour de Charlemagne, abbé de Marmoutier. S'appuyant sur la découverte de deux cadavres, il prétend que ce sont les restes de deux martyrs du Vème siècle, Savin et Cyprien, dont aucun écrit n'avait parlé auparavant. Et leur vie de saint est inventée pour provoquer un culte artificiel [extrait du livret sur cet abbaye, rédigé par Emmanuelle Jeannin, 2017].

    Arrive un lent déclin. Charles Lelong, en son livre de 2000 : "L'abbaye de Marmoutier qui avait sombré dans la médiocrité fut intégrée à l'ordre de Saint-Maur par Richelieu en 1637 et la dévotion à saint Martin connut un regain éclatant."... + article de Charles Lelong "L'abbatiale gothique de Marmoutier". En complément, dans le livre "La fabrique de la ville" d'Hélène Noizet 2007, on pourra consulter la page titrée "Marmoutier et Châteauneuf de la fin du xe siècle au milieu du xiie siècle". Bastien Chérault, dans Collectif 2019 : "Au moment de la Révolution, pour la population tourangelle, l'abbaye fait partie de cette infinité de couvents d'hommes de différents ordres qui sont très riches. Leurs revenus sont même employés à des usages bien contraires à ceux à quoi ils étaient destinés. Des récits, souvent anticléricaux, évoquent le train de vie excentrique des moines de Marmoutier, leurs tables sont somptueusement servies, ils jouent aux cartes et au billard. Ainsi les bénédictins de Marmoutier se placent, aux yeux de la Révolution, comme l'ensemble du clergé français, et au même titre que l'Etat absolu, dans le champ des ordres fastueux et privilégiés. Les crises de subsistance de la fin des années 1780 amplifient cette vision négative." Arrive la Révolution, la communauté disparaît, les batiments sont en grande partie détruits...



    A gauche, souvenir de son état au milieu du XVIIIème siècle, par François-Alexandre Pernot, 1852 [rectorat St Martin]. A droite en haut, aquarelle de Louis Boudan du début du XVIIIème siècle montrant l'importance de l'abbaye [BNF]. + quatre plans (* : lien clos de Rougemont) : 1* XIIIème siècle 2 XVIIème siècle [Monasticon Gallicanum avec légendes d'un livret de 1964] 3* XVIIIème siècle 4* XXIème siècle (+ photo* aérienne correspondante). + dessin de l'abbaye en 1781 (seule subsiste la tour des cloches à gauche) [Thomas Pringot, SAT, Catalogue 2016] + tableau de l'abbaye vers 1790 [Charles-Antoine Rougeot 1797, MBAT] A droite en bas, esquisse de A. D. Morillon Aîné en 1802 quand l'abbaye a encore de belles ruines [SAT] + autre esquisse de Morillon (à droite la grotte du repos) [Illustrations du Catalogue 2016]. + vitrail du portail vers 1955 de l'église St Martin d'Olivet en Orléanais (lien), + six gravures LTh&m 1855 : 1 (Monasticon Gallicanum avec partie des légendes) 2 (église extérieur) 3 (portail) 4 (mur fortifié) 5 (église intérieur) 6 (grotte de saint Brice). + :quatre autres gravures : 1 [1819, "Visages de la Touraine" 1948] 2 [Jean-Jacques Delusse 1821] 3 [LTa&m 1845] 4 [Albert Robida 1892] + peinture par William Turner 1826 + aquarelles de Picart le Doux 1941 + maquette + extrait "Les vestiges du passé" d'un livret de 1964 + Le livre "Histoire de Marmoutier, depuis sa fondation par saint Martin jusqu'à nos jours", 1897, par Paul Delalande, 160 pages [Gallica].


    A gauche, vue du ciel en 2018, avec au fond au centre l'imposante tour des cloches. A droite, photo de La NR 2011 avec un panneau reprenant le tableau ci-dessus en bas à droite, de l'endroit où l'artiste l'a peint. A gauche du hangard où s'élevait l'église, se dresse le "repos de saint Martin" déjà présenté. + plans du site à la fin du Xème siècle, à la fin du XIIème et au début du XIVème, montrant notamment l'intégration de la grotte du Repos à la collégiale [Collectif 2019]. + courte vidéo INA de présentation des ruines. Sur Marmoutier, voir aussi ci-avant et ci-après.

    La collégiale de Candes : voir ci-avant.



  30. Remous ecclésiastiques et nouvelle prospérité de Châteauneuf

    Un déclin du culte de Martin au milieu du XIème siècle. Les Tourangeaux vivent au rythme de la vénération du saint patron de leur cité. Charles Lelong, en son livre de 2000 "Martin de Tours, vie et gloire posthume" : "Si l'on en croit Fulbert de Chartres, la piété envers les saints les plus vénérés de la Gaule centrale (Martin, Denis, Hilaire) s'était singulièrement refroidie. On assiste à Tours à une "disette des miracles". Selon Raoul Glaber [985-1047], quand le trésorier Hervé "pria le seigneur d'accomplir quelque miracle par l'intermédiaire de saint Martin, le saint confesseur lui apparut et lui dit que les miracles que l'on a vus autrefois devront suffire. Encore au milieu du XIIème siècle, les chanoines se plaignent : "Il arrive rarement, dans nos temps qui deviennent de plus en plus mauvais que Dieu montre sa puissance et opère des miracles...". Ils en sont réduits à célébrer ceux qu'opèrent les reliques de saintes Fare et Agnès transportées à Tours."

    Bérenger de Tours, un intellectuel dérangeant. Né à Tours, nommé écolâtre du chapitre Saint Martin en 1030, Bérenger de Tours (998-1088) est un théologien, élève du prestigieux Fulbert de Chartres (960-1028). A la différence de son maître, il eut un enseignement très contesté par les évêques au point d'être considéré comme hérétique par plusieurs conciles. Son esprit d'indépendance faisait la part belle à la raison, comme en témoigne cette citation : "Sans doute, il faut se servir des autorités sacrées quand il y a lieu, quoiqu'on ne puisse nier, sans absurdité, ce fait évident, qu'il est infiniment supérieur de se servir de la raison pour découvrir la vérité". En cela, il est un précurseur de Pierre Abélard (1079-1142), qui défraya la chronique un demi-siècle plus tard. Il était un intellectuel de haut vol à une époque qui en compte peu, témoignage du rôle culturel de Châteauneuf. Ses propos sur la raison le placent même en précurseur de René Descartes (1596-1650), né et élevé dans le sud de la Touraine. A propos de Bérenger, on pourra aussi lire cette page du site Cosmovisions. + extrait du livre d'Hélène Noizet 2007 "La fabrique de la ville" (lien), sur Bérenger et sa fin de vie au prieuré Saint Cosme.


    Trois intellectuels ayant marqué leur époque : Fulbert de Chartres, Bérenger de Tours et Abélard de Paris, chacun avec un livre sous la main ou sous le coude [gravure du XIXème siècle, gravure de Hendrik Hondius l'Ancien 1602, Bibliothèque Sainte Geneviève Paris, Gravure de 1846 de Oleszezinski d'après un dessin de Guilleminot]. A droite, vitrail de la cathédrale de Chartres montrant Fulbert sur son lit de mort, qui désigne du doigt un démon, représentant l’hérésie, qui pousse Bérenger de sa fourche [lien]. Pierre Abélard, poussé par un autre démon, s'était épris d'Héloïse (1092-1164), orpheline étudiante puis abbesse du Paraclet. La page voisine montre que la mère d'Héloïse était probablement Hersende de Champigné, fondatrice avec Robert d'Arbrissel de l'abbaye de Fontevraud.

    1072-1085 Raoul, un archevêque rejeté par le chapitre Saint Martin. Eugène Giraudet ("Histoire de la ville de Tours" 1873) : "Raoul venait d'être nommé évêque de Tours ; son élection vivement combattue apar les évêques suffrageants, fut dénoncée au Pape, comme entâchée de captation de suffrages ; on l'accusait de simonie réelle et d'un autre crime plus honteux encore. Le pape Alexandre II condamna l'évêque élu, sans même l'entendre, et lui interdit toute fonction de son ministère. Bientôt l'archevêque de Tours se rendit à Rome, vers le nouveau pontife, Grégoire VII [élu en 1073], qui l'accueillit avec bienveillance, leva l'interdit lancé contre lui par son prédécesseur et l'engagea à retourner dans sa ville épiscopale. Raoul reprit ses fonctions, à la grande joie des habitants ; seuls, les chanoines de Saint Martin renièrent son pouvoir, en l'accablant d'injures grossières."

    Le primat d'Aquitaine excommunie l'archevêque Raoul ! "Le comte d'Anjou, Foulques le Réchin, les Moines de Marmoutier et les évêques suffrageants appuyèrent de leur autorité la rébellion du Chapitre. De son côté, Amat, primat d'Aquitaine, excommunia l'Archevêque ; mais ayant vu les soins et l'affection dont le clergé séculier et le peuple l'entouraient, il changea de sentiment à son égard et finit par amener les suffrageants à partager sa manière de voir. Les chanoines de Saint Martin, plus tenaces, refusèrent de rendre les honneurs au primat d'Aquitaine ; il en porta plainte au concile d'Issoudun et obtint que l'anathème fût lancé contre eux. Vers le même temps une autre excommunication atteignit les Moines de Marmoutier qui avaient refusé d'admettre, dans leur église, l'Archevêque de Tours et son clergé."

    1096, le pape Urbain II se déplace à Tours et tente de régler le conflit. En 1088, le Français Urbain II succède au trône pontifical aux Italiens Grégoire VII et Victor III. A Tours l'Archevêque Raoul II a succédé à Raoul Ier dans le même état d'esprit que sont prédécesseur. Début mars 1096, Urbain II vient à Tours. Il prêche alors, depuis trois mois (appel de Clermont, 27 novembre 1095) la première croisade et vient consacrer le grand autel et l'abbatiale de Marmoutier (article de René Crozet "Le voyage d'Urbain II en France (1095-1096)" 1937). Eugène Giraudet montre qu'il traite aussi des affaires internes de l'archevêché de Tours : "Le 3 mars 1096, le pape Urbain II vint à Marmoutier pour terminer ces différends qui semblaient devoir se perpétuer entre les chanoines de la cathédrale et les moines de Marmoutier ; à cet effet, dit le moine anonyme, le dimanche 9 mars, Urbain, accompagné d'un grand nombre de cardinaux, d'archevêques et d'évêques, se rendit à une estrade préparée sur le rivage de la Loire et là, prononçant un discours en présence d'une foule immense, accourue de toutes parts, il mit en relief les vertus et la conduite des religieux, et condamna les procédés détestables de leurs adversaires, les chanoines de Saint Maurice [cathédrale de Tours]. Enfin, le pape, après avoir proclamé l'innocence des moines et anathématisé leurs ennemis, déclara que nul ne pourrait les excommunier. Quelques jours après, Urbain II décida par une bulle datée du 14 mars, qu'à l'avenir l'église Saint Martin ne reconnaîtrait pour chef direct que le souverain pontife, et le roi par son juge ordinaire ; il déclara, de plus, que les religieux ne devaient recevoir personne processionnellement, à l'exception du pape et du roi ; l'archevêque de Tours ne pouvant prétendre à ce droit qu'une seule fois dans sa vie. Cet ordre formel n'empêcha pas les archevêques de Tours de continuer à revendiquer leurs droits, pendant les siècles suivants, sur le chapitre Saint Martin." ... Nous verrons qu'ils finirent par obtenir satisfaction au XVIème siècle. + Lien vers le chapitre "Martinopolis" du livre d'Hélène Noizet 2007 "La fabrique de la ville" traitant des rapports entre le Chapitre et l'Archevêché, avant, pendant et après l'intervention d'Urbain II. Ajoutons qu'après le grand discours du pape à Marmoutier, plusieurs seigneurs s'engagèrent dans la Croisade en prenant la croix des mains du Pontife. Un concile se tint à Tours du 16 au 23 mars 1096. Le comte d'Anjou, Foulques le Réchin, malgré son ancienne excommunication, y reçut la rose d'or.


    Urbanus II, miniature du "Roman de Godefroid de Bouillon" [XIVème siècle, BnF, Wikipédia] et vitrail Lobin de l'actuelle basilique.


    Mars 1096, Urbain II prêche la première croisade à Marmoutier [LTh&m 1855]. Il n'est pas venu à Tours pour régler des problèmes de chanoines mais dans le cadre de sa grande tournée médiatique pour déclencher une guerre sainte (notion initiée par saint Augustin, qui voulait la mort de Priscillien...). A droite, les grands du royaume, cessant leurs guerres intestines, s'inclinent. Les pauvres, las des famines et des épidémies, s'enflammeront aussi pour cette terre promise. Case de Milo Manara + deux planches ["Histoire de France en bandes dessinées", Larousse 1977, textes de Jacques Bastian] : 1 2. + carte du voyage d'Urbain II en 1095-1096 mobilisant la chrétienté contre l'occupation des lieux saints par les Musulmans, disciples de Mahomet (570-632) ["Féodalités", Belin 2010]. Les Tourangeaux avaient probablement en souvenir d'autres Musulmans, les Sarrasins, qui, en 732, voulurent piller l'abbaye Saint Martin et furent arrêtés aux portes de la ville par Charles Martel.

    La fin du séjour à Tours de Urbain II fut funeste. Eugène Giraudet : "Urbain II, pendant son séjour à Tours, présida un synode, dans l'église Saint Martin, auquel assistèrent plus de cinquante évêques. Les annales ecclésiastiques sont muettes sur les décisions qu'on y adopta. Cette solennité était à peine terminée lorsque, par l'imprudence d'un clerc, un violent incendie se déclara dans la basilique récemment reconstruite et causa la ruine d'une partie de l'église et du cloître."

    De 1079 à 1118 une temporaire domination angevine. Dans un article de 1990 titré "La collégiale Saint-Martin de Tours est-elle demeurée une véritable enclave royale au XIème siècle ?", John Attaway conclut en ces termes : "S'il n'existe aucun document pour prouver formellement qu'entre 987 et 1118 le roi n'est plus vraiment abbé dans le sens où il n'exerce aucun pouvoir, il n'existe pas plus de document attestant que le comte d'Anjou se considère comme détenteur légitime ou seulement reconnu de l'abbatiat... Toutefois, tout semble indiquer qu'il y a eu un glissement des pouvoirs abbatiaux aux mains des comtes d'Anjou à partir de 1044. On peut l'expliquer, non seulement par l'emprise de Tours, mais aussi par les relations entre le comte Geoffroy Martel et le roi Henri Ier. Le roi, soutenu par les Angevins lors de sa lutte contre les comtes de Blois, aurait récompensé Geoffroy en lui abandonnant l'ensemble des investitures à Tours, et en facilitant le mariage de sa belle-fille Agnès avec l'empereur Henri III. Mais la monnaie angevine de Tours reste le témoignage le plus parlant de la courte durée du pouvoir angevin, qui s'effrite assez rapidement à partir de la mort de Geoffroy Martel (1060) ; et c'est précisément dans la décennie suivante que la montée de la classe bourgeoise s'effectue à Châteauneuf. Ce serait seulement vers 1092 au plus tôt et 1118 au plus tard que, soit Philippe Ier (date de son mariage avec Bertrade), soit Louis VI, aurait tenté de récupérer les anciens droits de leur lignée, qui avaient été aliénés. Tandis que la mainmise des Angevins est, en quelque sorte, annoncée par la violation du cloître de Saint-Martin par le comte Foulques Nerra en 996, la récupération capétienne n'entre pas moins dans la catégorie d'une auto-restitution de droits. L'exemple de Saint-Martin de Tours souligne ainsi une des caractéristiques du premier âge féodal : la possibilité d'un décalage important entre un état de droit et un état de fait."

    1079-1217 une ville en fort développement Ce nouvel édifice relance l'activité de la ville. Bernard Chevalier, en son livre "Tours ville royale 1356-1520" (CLD 1983) écrit que "ce qui nous permet le mieux de suivre cette progression du peuplement, c'est la création au cours des siècles des quinze paroisses que compte la ville au XIVème siècle. Trois sont sûrement très anciennes bien que l'on ne puisse préciser la date de leur érection, onze apparaissent en moins de 150 ans, au XIVème siècle, de 1079 à 1217, et la dernière, un simple autel dans une collégiale, au XIVème siècle. Il y en a neuf autour de Saint Martin, quatre auprès de la Cité, mais deux seulement au centre. Là, en effet, la population est moins dense et le terrain vague abondant ; c'est pourquoi les ordres mendiants n'eurent pas de peine à y loger leurs couvents entourés de très beaux enclos.".

    Parallèlement, le culte des saints en général et de Martin en particulier connaît "un essor remarquable dans toute la chrétienté, sous l'effet de l'expansion du monachisme bénédictin et du mouvement de la "paix de Dieu" qui favorise le développement des pèlerinages et du culte des reliques. L'une des manifestations de cet essor est la multiplication des libelli, ces petits recueils renfermant des récits biographiques et divers écrits relatifs à un saint local" [Marek Walczak, Catalogue 2016].


    Le tombeau au centre de Châteauneuf. De 1014 à 1360, la basilique d'Hervé se trouve au centre de l'enceinte de Châteauneuf / Martinopole [Ta&m 2007]. A gauche le tombeau de Martin, premier lieu d'attraction de la basilique, selon une gravure de 1516 ["La vie et miracles de Mgr saint Martin", BmT]. A droite, miracle de "la jeune fille de Lisieux" devant le tombeau [broderie du Musée de Cluny à Paris, d'après un tableau de Barthélémy d'Eyck du XVème siècle, lien].

    1122, violent conflit entre bourgeois et chanoines de Châteauneuf. Eugène Giraudet : "Les habitants de Châteauneuf cherchèrent à secouer le joug tyrannique du Chapitre de Saint Martin, ils devancèrent les habitants de la vieille ville dans la conquête de leurs libertés communales. Dès le commencement du XIIème siècle, les luttes éclatèrent et, malgré les menaces d'excommunication, les habitants formèrent en 1122, une sorte de magistrature locale, indépendante, composée de dix jurés choisis par eux et dans leurs rangs, qui prirent la direction de leurs intérêts. Aussitôt la guerre fut déclarée entre les chanoines et les bourgeois de Châteauneuf ; ceux-ci, les armes à la main, soutinrent énergiquement leur cause ; pendant la mêlée, un incendie allumé par les combattants détruisit l'église de Saint Martin et occasionna des dégâts considérables dans la ville. Le calme se rétablit de part et d'autre, pendant quelques années seulement ; mais à dater de ce moment, les bourgeois et les chanoines vécurent en hostilités continuelles."

    Un renouveau du culte de Martin aux XIIème et XIIIème siècles : "Le pèlerinage n'est pas mort malgré la concurrence de ceux de Compostelle ou de Terre Sainte. [...] On voit divers établissements envoyer à Tours des quêteurs pour relever leurs églises : les religieuses de Sainte Fare, l'abbé de Sainte Ouverte d'Orléans ; c'est donc qu'il s'y produisait encore un concours de peuple considérable. De grands personnages s'y rendent : Suger, peu avant sa mort, le cardinal de Pavie, Adalbert de Prague, chassé de son diocèse et qui vient à pied depuis Mayence. A l'occasion, les papes se rendent à la basilique et à Marmoutier : Urbain II en 1096, Pascal II en 1107, Calixte II en 1119, Innocent II en 1130, Alexandre III en 1163. Le roi de France Philippe Auguste et Richard Coeur de Lion prennent à Saint Martin le bâton de pèlerin avant de partir pour la croisade. Saint Louis y sera reçu en 1227, 1261, 1270 et, à sa mort, recommandera à son fils le culte de saint Martin" Lelong cite aussi des recueils de miracles, des poèmes, des récits légendaires, une généalogie fantastique. "C'est l'époque de nombreuses figurations martiniennes dans la miniature, le vitrail, la sculpture : qu'il suffise de citer le portail de la façade sud de Chartres vers 1220, celui de l'abbaye de Marmoutier peu après ou le cénotaphe de Dagobert à Saint-Denis vers 1263."

    1162, Tours éphémère résidence papale. Eugène Giraudet : "En 1162, le pape Alexandre III, persécuté par Frédéric Barberousse, chercha un refuge à Tours ; il y fit une entrée solennelle, le jour de la saint Michel. Pendant son séjour, qui dura plusieurs mois, un concile général, tenu dans l'église cathédrale, amena une affluence considérable d'ecclésiastiques. 17 cardinaux, 124 évêques, 414 abbés et un plus grand nombre encore de prêtres, accoururent de tous les pays ; ce qui valut à Tours le surnom de "seconde Rome"." (il s'agit de la réutilisation d'un surnom, déjà signalé, utilisé plusieurs siècles auparavant en quelques autres circonstances). "La cherté des vivres et des loyers devint si grande que le roi Louis VII, informé du prix excessif de toutes choses, rendit une ordonnance afin que les loyers les plus chers ne s'élevassent pas à plus de 6 livres ; cette somme devait en même temps servir de base pour fixer approximativement les prix des autres objets.".


    A gauche le concile de Tours en septembre 1162 [LTa&m 1845]. A droite, en 1177, le pape Alexandre III et l'empereur romain germanique Barberousse se rencontrent à Ancône pour signer la paix de Venise [Girolamo Gamberato (1550-1628), Palais ducal de Venise]. On peut imaginer un apparat semblable autour d'Alexandre III à Tours.

    La magnificence des Tourangeaux et Tourangelles. Probablement au début de la seconde moitié du XIIème siècle, Jean, moine de Marmoutier dépeint le paysage urbain tourangeau d'une plume flatteuse, rapportée par Christiane Deluz dans le bulletin 1995 de la SAT : "A la ville de Tours, la proximité de Châteauneuf apporte beaucoup. Ses citoyens sont illustres et s'avancent vêtus de pourpre et parés d'or, d'argent, de vair et de petit-gris et de toutes la richesse de la gloire du monde... Leurs maisons, presque toutes pourvues de tours, munies de défenses s'élèvent vers le ciel. La richesse de mets variés orne continuellement leur table... Joyeux et magnificents, hospitaliers, ils rendent honneur à Dieu et aux pauvres. Ils ont construit pour leur patron, le bienheureux Martin, et pour les autres saints des églises avec un magnifique appareil et des voûtes... Nous tenons les Tourangeaux pour des hommes d'une fidélité à toute épreuve, modestes, affables, érudits dans les lettres, sûrs de parole, persévérants dans le travail, bienveillants mais très durs envers leurs ennemis, forts aux armes, réputés pour leur ardeur au combat et aux travaux guerriers, sans jactance dans la prospérité ni abattement dans l'adversité... Quant aux femmes, il me faut avouer la vérité, leur beauté est si grande et si grand le nombre de belles que cela paraît à peine croyable. En vérité, comparées à elles, toutes les autres paraissent laides. Leur beauté est ornée et en quelque sorte rehaussée par leurs vêtements précieux. En les regardant, les yeux sont ravis et la chair frémit, agitée par la passion." On est rassuré par la conclusion de ce brave moine Jean, qui paraît si éloigné de Martin : "Mais pour que tant de biens de la nature, une oeuvre aussi parfaite, ne soient pas gâtés par le vice, elles enferment le trésor de leur beauté dans l'amour de la chasteté, comme une rose revêtue d'un lis."


    1181, bourgeois de Châteauneuf jurant de maintenir la commune [LTh&m 1855] + extrait "La reconnaissance de la communauté d’habitants en 1181" du chapitre "Les révoltes des bourgeois de Châteauneuf (1164-1185)" de "La fabrique de la ville", Hélène Noizet 2007. La première ville du royaume à bénéficier d'institutions communales est Le Mans en 1070.

    La dépravation du clergé. En son "Histoire de la ville de Tours" de 1873, Eugène Giraudet cite le même passage à la gloire des Tourangeaux en ajoutant : "Les écrivains du XIIIème siècle nous ont transmis un tout autre tableau des moeurs de leur temps, qui marqua, pour le catholicisme et pour l'état social du Moyen-âge, le point culminant après lequel il ne restait plus qu'à descendre. La conduite du clergé était loin d'être édifiante ; car au milieu des abus sans nombre introduits dans les moeurs ecclésiastiques, la discipline avait fini par disparaître. Les savants auteurs de "L'histoire littéraire de la France" attribuent cet abrutissement moral à l'ignorance profonde des prêtres, dont la plupart savaient à peine lire, aux habitudes vicieuses des écoles et aux longs voyages des croisés. Cette dépravation générale, qui nous est encore démontrée par les nombreuses ordonnances de saint Louis, donna lieu à des pratiques ou cérémonies extravagantes et scandaleuses, telles que la fête des Fous, des Innocents et des Anes. [...] Oubliant les principes du Christianisme, les moines de St Martin, de St Venant, de Marmoutier, de St Julien etc. se prêtaient aux moeurs de leur temps ; ils avaient des serfs comme des laïques, achetaient des propriétés foncières ou des rentes et recevaient en donation des hommes ou des femmes au même titre que des bestiaux. L'abbaye de Marmoutier et celle de Saint Martin possédaient plus de terres que les hauts barons du royaume et avaient plus de richesses en or et en pierreries que ne valaient les terres du roi. Il est curieux de remarquer que ce sont les abbayes qui ont maintenu en servitude les derniers serfs de la Touraine (1294)."


    Fête des fous, gravure de Pieter Van der Heyden, en 1559, d'après Peter Brueghel.
    + miniature représentant une scène de charivari [début XIVème siècle, Maître du Roman de Fauvel].


    A gauche, une tête sculptée de la basilique romane de Saint Martin, datée de 1035-1040 (+ article de Charles Lelong 1988). A droite, trois sculptures de la façade de l'abbaye de Marmoutier vers 1220-1230 retrouvées à l'occasion les fouilles archéologiques effectuées par Charles Lelong. Le personnage de gauche pourrait être un élu, celui de droite un diacre. Il y en avait probablement de semblables dans la basilique gothique de Saint Martin élevée quelques années plus tôt. [illustrations Catalogue 2016]



  31. De l'occupation anglaise des Plantagenêts à la reconquête de Philippe-Auguste


    Le majestueux prélat que Martin n'a jamais été. On a déjà vu qu'à son époque la mitre et la crosse n'existaient pas (ci-avant), on a surtout vu que Martin vivait comme un moine ascétique (cf ci-avant l'image de l'acteur du téléfilm d'Arte 2016) , critiqué par ses collègues évêques pour ses tenues misérables indignes d'un évêque. Alors comment se fait-il qu'il soit souvent représenté dans des habits luxueux, avec des pierres précieuses et des insignes dorés ? Dans son livre Verrière 2018, Jacques Verrière tente une explication. Serait-ce à partir des révoltes albigeoises (1209-1229) pour lutter contre la simplicité et l'ascétisme des hérétiques trop proches de Martin ? La première illustration qui suit, montrerait que cette tendance très généralisée serait antérieure. 1) Pontifical à l'usage de Mayence, avant l'an mille, l'archevêque de Mayence en prière devant Martin [BnF, Maupoix 2018] + miniature d'un sacramentaire du Mont Saint Michel vers 1065 [New York, The Pierpont Morgan Library, lien]. 2) Vitrail de la cathédrale de Chartres, XIIIème siècle (Martin ressuscite un enfant). 3) Reliquaire de la basilique de Martina Franca en Italie, vers 1700 + autre photo [Maupoix 2018]. + reliquaire de la cathédrale de Szombathely [Istvan Töth, Lorincz 2001] + autel de l'église St Martin de Szombathely [Anonyme hongrois du XVIIème siècle, Lorincz 2001]. 4) Vitrail de l'église de Thilouze, atelier Lobin 1872 [Verrière 2018] + treize autres vitraux du même type : 1 [origine indéterminée] 2 [Lerné en Touraine, lien] 3 [Julien Fournier 1882, Hommes en Touraine, lien] 4 [Saint Epain en Touraine, lien]. 5 [Bournan en Touraine, atelier des frères Guérithault, Poitiers, 1868, lien]. 6 [Ferenc Storno, Lorincz 2001] 7 [abbaye d'Ampleforth en Angleterre, flickr Lawrence OP] 8 [Geoffrey Webb 1947, église de Somerford Keynes, flickr Rex Harris] 9 [cathédrale Notre Dame de Paris, flickr Lawrence OP] 10 [séminaire Sainte Marie de Baltimore aux USA, Fr James Bradley] 11 [par Anglade 1875, en l'église de Monclar d'Agenais, lien] 12 [J. Dudley Forsyth 1923, église de Chertsey en Angleterre, flickr Robin Croft] 13 [Lucien-Léopold Lobin 1864, église d'Ingrandes de Touraine, lien]. 5) tableau d'origine tourangelle de la cathédrale de Tours, chapelle Saint Michel (Martin prêchant à Marmoutier) [Maupoix 2018]. + tableau de l'église de Montredon des Corbières dans l'Aude (lien). 6) Statue de l'église de Saint Martin d'Aoste en Italie [Semur 2015]. + huit autres statues du même type : 1 [Lerné 1935, lien] 2 [La Chapelle Blanche Saint Martin en Touraine, lien] 3 [Céré la Ronde en Touraine, lien 4 [Marmagne en Saône et Loire, flickr Odile Cognard] 5 [Rospigliani en Haute Corse, Pierre Bona 2017, lien] 6 Le Maître de Wald vers 1500 [église St Martin de Kaufbeuren en Allemagne, Lorincz 2001] 7 Anonyme hongrois du XVIIème siècle [église St Martin de Szombathely, Lorincz 2001] 8 [église de Saint Louis aux USA, flickr Wampa-One]. + une bannière de l'église Saint Martin de Ménetou-Râtel dans le Cher (lien). Il arrive que ce soit le partage du manteau qui ait une allure luxeuse commme cet ensemble sculpté de l'église de Graz en Autriche [flickr Josef Lex]. Et, en une sorte d'apothéose dans la magnificence des cours d'Europe, un tableau de Johann Nepomuk Höchle, "Le couronnement de Caroline Auguste de Bavière", début du XIXème [Musée des Beaux-Arts de Budapest, Lorincz 2001].

    En 1151, Henri II Plantagenêt hérite du comté d'Anjou auquel est rattaché la Touraine. Un an plus tard, à Poitiers, il se marie avec Aliénor d'Aquitaine, duchesse d'Aquitaine, ancienne reine de France séparée de son époux Louis VII. En 1154, Henri II devient roi d'Angleterre. La Touraine n'est désormais plus directement dépendante du royaume de France, elle est anglaise, dans un vaste royaume qui s'étend de l'Ecosse au Pays Basque. Jusqu'en 1205, durant 54 ans. Chinon fut une de leur résidence favorite. Pierre Leveel dans "Histoire de la Touraine" [CLD 1988] : "Les grands travaux d'Henri Plantagenêt en Touraine furent ordonnés dans la première moitié de son règne, période pendant laquelle il fit preuve de pondération, malgré des sautes d'humeur et quelques terribles colères. A Chinon, il fit terminer le pont sur la Vienne [...] A Tours, Henri se montra prudent, parce que le sanctuaire martinien était sous la protection directe, et assez vigilante, du roi de France [Philippe Auguste s'y rendit en 1180] Par contre, il est sûr qu'en tant que comte de Touraine, il voulut renforcer son emprise sur le château de Tours". Il élargit aussi, après 1150, les limites de la Cité, en élevant des remparts plus à l'ouest (zone 1 sur ce plan de Guignolet 1984).


    L'empire plantagenêt vers 1190. et le royaume de France à l'avènement de Philippe Auguste en 1180 et à sa mort en 1223 (lien).

    Eugène Giraudet dans son "Histoire de la ville de Tours" (1873) : "Henri II (13ème comte héréditaire de Tours), fils de Geoffroy le Bel, peut être regardé comme un bienfaiteur plutôt que comme un despote, car personne, comte, duc ou roi, n'a rendu de plus éminents services et n'a mérité plus de droits à la reconnaissance d'un peuple que ce prince. Sous son pouvoir, une administration régulière s'occupa activement d'agrandir la vieille ville en lui incorporant, dans une enceinte fortifiée, plusieurs bourgs voisins, tels que ceux de la Trésorerie et des Amandiers. Henri II protégea le pays contre les vexations et les brigandages des gens de guerre. Il créa des routes, bâtit les ponts de Saint Sauveur, de Saint Côme, de Pont-Cher, fonda plusieurs abbayes, construisit et répara les églises, fit des dons très considérables aux hôpitaux. En 1176, une disette ayant affligé la ville et ses environs, Henri II distribua pendant trois mois les subsistances nécessaires à plus de dix mille personnes."


    A Chinon, la chapelle de la reine martinienne Radegonde, bru de Clovis, recèle une fresque exceptionnelle, découverte en 1964, montrant la famille royale Plantagenêt à la chasse. Elle date de la fin du XIIème ou début du XIIIème siècle. Henri II est certainement en tête, suivi possiblement de sa fille Jeanne, de son épouse Aliénor et de ses fils Richard Coeur de Lyon, tenant un faucon, et Jean sans terre [lien vers une étude du site "Les portes du temps" avec cette remarque de Michel Garcia : "la peinture murale décrit délibérément l'instant dramatique où la reine prend congé de ses terres et de ses enfants, et souligne l'affection et l'admiration que ces derniers lui vouent"]. + analyse de Florian Mazel ["Féodalités", Belin 2010].


    Henri et Alienor, de la tendre danse des amoureux, sous la galanterie de l'amour courtois (très prisé à la cour d'Aliénor, liens :1, 2), à la violente scène de ménage [illustration de Maurice Pouzet, dans le livre "Henri II Plantagenêt" (1976) et case du volume 6 de la bande dessinée "Aliénor, la légende noire", présentée ci-dessous] + la demi-planche


    Aliénor d'Aquitaine, vitrail d'Auguste Steinhel 1879 dans l'hôtel de ville de Poitiers (liens : 1 2 3). Aliénor s'est mariée
    avec Henri en 1152 à Poitiers et, là, en 1199, elle confirme devant les échevins la charte de la commune.

    Comme l'indique Giraudet, oubliant la reine qui prit une part active au gouvernement, le couple Henri - Aliénor fut d'abord efficace et apprécié. Progressivement, avec l'usure du pouvoir, le départ, la brouille, le conflit et la mort d'un conseiller précieux, Thomas Becket, l'arrivée d'une maîtresse, Rosemonde Clifford, et les dissensions entre leurs enfants, les époux se déchirèrent. Soutenus par la mère, les enfants se rebellent contre le père, qui se réconcilie avec eux et emprisonne Aliénor. Tout cela affaiblit le royaume anglais et permet au jeune roi de France Philippe Auguste d'entreprendre une reconquête qui sera victorieuse. Henri II, finalement vaincu par ses fils, meurt à Chinon en 1189, Richard Ier Coeur de Lion lui succède jusqu'en 1199, puis Jean sans Terre, alors qu'Aliénor, ayant retrouvé un rôle politique important, meurt en 1204.


    Thomas Becket, archevêque de Canterbury, béni par Martin, première version en une enluminure de psautier allemand vers 1225 [New York, The Pierpont Morgan Library, lien], deuxième version en un tableau du Pérugin vers 1498 [lien]. A droite Aberdeen, ermite de originaire d'Ecosse devenu secrétaire de Thomas Becket qu'il avait accompagné au concile de Tours en 1163 quand celui-ci reçut le pallium de la main du pape Alexandre III. Après le trouble assassinat de son archevêque en 1170, il revint en Touraine et s'installa à côté de Tours à Vençay, où on vint le consulter pour des migraines et autres afflictions. Son culte se développa ensuite dans tout l'Ouest de la France. Son nom a été francisé en Avertin (ou Ibertin, Iverzin...), Vençay est devenu Saint Avertin [détail d'un vitrail de l'église St Pierre de Saint Avertin, au dessus des représentations de la vierge à l'enfant, Blanche de Castille et saint Louis, lien]. Il est souvent représenté se tenant la tête comme sur cette statuette [musée Flaubert de Rouen, lien].


    1189 : la Touraine dernier champ de bataille d'Henri II Plantagenêt. Ci-dessus, juste après la prise de Tours, près de Ballan (à 15 km au sud-ouest de Tours) + planche [sixième et dernier tome de "Aliénor, la légende noire" dans la série "Les reines de sang", scénario de Arnaud Delalande et Simona Mogavino, dessin de Carlos Gomez, Delcourt 2017]. Ci-dessous, peu après, suite à leur victoire à la bataille d'Azay le Rideau, entre Tours et Chinon, résidence royale, Richard Coeur de Lion et Philippe Auguste se congratulent devant, probablement, le clergé de Tours + planche ["Histoire de France en bande dessinée", texte Pierre Castex, dessin Raphaël Marcello, Larousse 1979]

    A Tours, Richard Coeur de Lion décide de partir en croisade. Après la mort du roi Henri le 6 juillet 1189 après 34 ans et 8 mois de règne, Philippe Auguste et son vassal le nouveau roi d'Angleterre Richard Ier Coeur de Lion s'entendent pour un statu-quo en Touraine, la prise de Tours par le roi de France perd son effet, Tours et sa basilique retournent du côté anglais. Pour treize années durant lesquelles tous deux partent en croisade, Richard se décidant en la cathédrale de Tours. Pierre Leveel : "L'archevêque lui impose le bourdon et l'écharpe, insignes de son pèlerinage vers Jérusalem ; ce prélat, Barthélemy de Vendôme, avait présidé aux obsèques d'Henri de Plantagenêt en l'abbatiale de Fontevraud [à côté de Candes] ; il était conseiller de la famille royale anglo-angevine". Richard part alors trois ans dans la troisième croisade puis passe deux années en captivité, sa mère Aliénor d'Aquitaine rassemblant péniblement une forte rançon. A son retour, Richard reprend les choses en main, bat Philippe Auguste à la bataille de Fréteval dans le Perche (aujourd'hui Loir et Cher) et lui reprend Loches. Il le bat à nouveau en 1198 et meurt soudainement en 1199, atteint par une flèche d'arbalète au siège de Châlus dans le Limousin. Son frère Jean sans Terre lui succède.


    1190 : dans la cathédrale de Tours, Richard Coeur de Lion prend le bourdon et l'écharpe avant de partir en croisade [LTa&m 1845]. A la même époque, un chevalier pèlerin, parmi d'autres, a pris le bourdon dans la basilique avant de partir en Palestine, Jean de Brienne. Il devint roi de Jérusalem puis empereur latin de Constantinople. + gravure LTh&m 1855.


    Fontevraud à deux pas de Candes. L'abbaye de Fontevraud, est située sur la commune de Fontevraud l'abbaye, limitrophe de celle de Candes Saint Martin. En venant de Candes à pied, en traversant les bois, on débouche sur le côté nord de l'abbaye avec un point de vue parfait (photo de gauche). Elle abrite les gisants de Henri II Plantagenêt et Aliénor d'Aquitaine (photo de droite), de leur fils Richard Coeur de Lion et de leur bru Isabelle d'Angoulême (épouse de Jean sans Terre) + photo des quatre gisants. Ce monastère mixte dirigé par une abbesse fut créé vers 1100 par Robert d'Arbrissel (1047-1117) et Hersende de Champigné (1060-1114), dame de Montsoreau (bourg jouxtant celui de Candes), qui se révèle être la mère d'Héloïse (1092-1164), épouse d'Abélard (1079-1142) et première abbesse du Paraclet (voir page voisine). En 1154 Henri et Aliénor confièrent leurs enfants Jeanne et Jean à l'abbaye, qui régulièrement bénéficia de leurs largesses. En 1189, Henri y est enterré pour être décédé non loin, à Chinon. Aliénor en fait ensuite la nécropole familiale. Comme indiqué dans cet article de Constant Mews, il y a des interactions entre Abélard, les chanoines de Saint Martin, ceux de Fontevraud et Robert d'Arbrissel. + page sur ce dernier. + vue du sud de l'abbaye par Louis Boudan 1699 + vue du nord un peu postérieure (lien).

    Incendies et dégradations dans Châteauneuf.... Une page du site France Balade raconte la suite : "En 1202, Tours est contrôlé par Arthur [neveu de Henri II] qui est en conflit avec Jean sans Terre. Arthur va faire le siège de Mirebeau en Poitou, mais il est surpris, le 30 juillet, par une armée conduite par Jean sans Terre et Guillaume des Roches et il est fait prisonnier. Arthur est assassiné à Rouen en avril 1203. Jean sans Terre est condamné par la Cour des Pairs du royaume de France qui prononce la confiscation de ses biens. Dès mars 1203 Guillaume des Roches a rallié le roi de France Philippe II Auguste avec la plupart des seigneurs Angevins et Poitevins. Le Lieutenant de Jean sans Terre à Tours, Hamelin de Roorte, s'enfuit de la ville. Pendant l'été et l'automne 1203, la ville change de mains à plusieurs reprises, alternativement contrôlée par les partisans de Jean sans Terre ou ceux de Philippe Auguste, Guillaume des Roches et Sulpice III d'Amboise. Les deux parties de la ville, la Cité et Châteauneuf subissent incendies et déprédations. Pendant ce temps Philippe II Auguste s'empare de Saumur et de Loudun puis il établit une solide garnison à Tours."

    Puis : "La chute de Château-Gaillard en mars 1204 décante la situation, la Normandie est désormais contrôlée par le roi de France qui peut alors se consacrer à la Touraine, l'Anjou et le Poitou. L'armée de Philippe II Auguste est conduite par Guillaume des Roches et Aimery VII de Thouars. Philippe Auguste et ces deux chefs doivent mettre le siège des places de Loches et Chinon qui sont défendues respectivement par Girard d'Athée et Robert de Turneham. Seul le fort avancé du château de Chinon est conquis à la fin de 1204. Pendant l'hiver Guillaume des Roches reste devant le château de Chinon tandis que Dreux de Mello poursuit le siège de Loches. Philippe Auguste revient en Touraine au printemps de 1205 pour assister à la prise de Loches puis à celle du château de Chinon qui est alors défendu par Hubert du Bourg. La conquête de la Touraine entière est alors consommée. Jean sans Terre renonce à cette province lors de la trêve du 26 octobre 1206, il renonce également à la Normandie, la Bretagne, l'Anjou et le Maine". C'est progressivement de 1190 à 1204 que Philippe Auguste est passé du statut de roi des Francs (rex Francorum) à celui de roi de France (rex Franciae), ce que l'on peut considérer comme la naissance de la France.

     
    1203 : la prise de Tours par Philippe Auguste (porte sud-ouest, la garnison anglaise est vaincue "Saint Simple"), miniature de 1460 du Tourangeau Jehan Fouquet. C'est la plus ancienne représentation connue de la basilique + analyse par Henri Galinié dans Ta&m 2007. Remarque : on ne sait pas si cette scène est celle de la prise de la ville en 1189 ou en 1203. Pour Pierre Leveel, dans son "Histoire de la Touraine" de 1988, "il s'agit plutôt de l'entrée du dauphin Charles, futur Charles VII, après la reddition de 1418". L'escalade des remparts avec des échelles montre que la prise n'a pas été facile, ce qui correspondrait à 1203...

    Attardons-nous sur la reprise de Tours en 1203, racontée par Pierre Leveel en 1988 : "Philippe-Auguste vint attaquer Tours vers l'assomption 1203, et, après plusieurs jours de combat où le château subit de grands dommages, le capitaine Brindinellis Cottereau fit sa reddition ; Il fut remplacé au nom du roi de France par Geoffroy des Roches. mais la garnison capétienne eut, après le départ de Philippe pour la Normandie, à subir l'assaut de Jean sans Terre, qui s'empara de la place dès le 1er septembre 1203, et lui donna pour capitaine gouverneur le célèbre Girard d'Athée, probablement seigneur d'Athée sur Cher. Celui-ci confia la garde du château de Tours à Guillaume le Batillé son meilleur lieutenant, qui fit remettre en état l'appareil défensif. La conquête des places tourangelles par Philippe-Auguste demanda encore deux ans d'efforts." Tours retourna dans le royaume de France sans nouveau combat en 1205, après les prises de Loches et Chinon. Girard d'Athée fut le dernier seigneur tourangeau à défendre la cause des Plantagenêts. Fait prisonnier au siège de Loches, il obtint sa libération par paiement d'une rançon, gagna l'Angleterre avec sa famille et fut le gouverneur des châteaux de Gloucester et de Bristol. Selon Pierre Leveel, il apparaît qu'à Tours les batailles se concentrèrent sur le château de Tours, au centre, davantage que sur les remparts de Châteauneuf, à l'Ouest, et de la Cité, à l'Est. [LTh&m 1855]


    Solides soutiens du roi : les chevaliers bannerets de Touraine. Les chevaliers bannerets apparaissent sous Philippe Auguste. Ce titre permettait aux chefs d'armées de regrouper leurs troupes sous leurs bannières et armoiries. Dans la première promotion des "bannerets" nommés par Philippe Auguste en 1213, les seigneurs de Touraine sont nombreux : Sulpice III d'Amboise, Pierre II Savary (seigneur de Montbazon et Colombiers (Villandry)), Guillaume III de Pressigny [de Sainte-Maure], Barthélemy de Bossay [de Grillemont], Barthélemy II de l'Isle Bouchard, Josselin de Champigny [de Blou], Jean d'Alluyes (seigneur de Chateau la Vallière), Robert de Pernay, Robert de RocheCorbon [de Brenne], Hugues de La Haye, Hugues de Fontaines (seigneur de Rouziers), Eschivard II Baron de Preuilly ("premier baron de Touraine"), Guillaume et Herbert Turpin de Semblancay, Pierre Achard de Pommiers (près Chinon), Le seigneur de Saint Michel sur Loire, Hugues Ridel seigneur d'Azay (le Rideau), Guillaume seigneur d'Azay sur Cher, Dreux de Mello, Gouverneur de Loches, Josselin II de Champchevrier. + combat lors d'un tournoi entre chevaliers + armoiries des chevaliers bannerets [LTh&m 1855].



  32. A Châteauneuf, les bourgeois sous la coupe du clergé de la basilique

    Misère et renouveau en la ville de Châteauneuf. En son livre de 1986 sur "La basilique Saint Martin de Tours", Charles Lelong estime qu'elle "échappa aux incendies qui ravagèrent Châteauneuf en 1188 et aussi en 1202[...] A la suite de combats acharnés entre anglais et Philippe-Auguste, "la ville de Tours, cette cité si célèbre, si riche et si peuplée, était réduite à un tel degré d'infortune que l'on n'y rencontrait plus que misère et douleur" [citation d'une lettre adressée en 1222 par le chapitre de la cathédrale à l'évêque de Rennes]. Tout spécialement, le chapitre de Saint-Martin et les bourgeois de Châteauneuf avaient payé très cher leur fidélité au roi de France. [...] mais il est vrai que la Collégiale, tout en se débattant avec de graves difficultés financières, s'est relevée assez rapidement. Philippe-Auguste, comme ses prédécesseurs, accordait grand prix à Saint-Martin, nomma son fils naturel Pierre Charlot comme trésorier (1217-1231) ; lui succédèrent Archambaud, peut-être de la famille des Bourbons, puis Philippe de Castille, fils de Ferdinand III, roi de Castille et de Léon ; en 1215, la collégiale se fit octroyer certains des biens confisqués aux fidèles des Plantagenêts. Donc de grands personnages, de puissantes relations et des ressources renouvelées."


    A gauche, Philippe Auguste en 1180, au centre et à droite (saint) Louis IX / Ludovic Rex en 1227, avec sa mère Blanche de Castille, en la basilique (Louis IX y est revenu en 1261 et 1270) + vitrail Lobin de Charles IV le Bel en 1323. + vitrail de l'église de Thilouze, en Touraine, aussi de l'atelier Lobin, réunissant les deux saints, Martin et Louis, symboles de la relation étroite entre la monarchie française et l'abbaye Saint Martin (lien). + autre vitrail dans la chapelle du collège Radley en Angleterre [flickr Rex Harris]. C'est sous le règne de Philippe Auguste qu'est apparue une nouvelle pièce de monnaie frappée par l'abbaye saint Martin de Tours, appelée livre tournois. Jusqu'à la Révolution, elle fut une des monnaies de référence dans le royaume de France (illustration centrale, lien). L'atelier monétaire de l'abbaye Saint Martin fut supprimé en 1772. Il reste dans le vieux Tours l'hôtel de la monnaie, celui reconstruit en 1734 (photo 2020) (le précédent existait au même endroit depuis environ 1570).

    Les trésoriers du chapitre Saint-Martin. Jacques Boussard, dans un article de 1961 dans la "Revue d'histoire de l'Église de France" présente la fonction de trésorier, rappelons-nous qu'Hervé bâtit la basilique en 1014 : "Il est de plus en plus évident que le trésorier est un grand personnage et que cette charge conduit ses titulaires à des honneurs plus considérables, c'est-à-dire à l'épiscopat : Henri de France [futur évêque de Beauvais puis de Reims], Renaud de Mouzon, Rotrou du Perche [futur évêque de Châlons en Champagne], sans doute Robert de Mehun [futur évêque du Puy], enfin Pierre Charlot [futur évêque de Noyon], deviennent évêques après un bref passage à Saint-Martin. Surtout, il est visible que, pendant le long règne de Philippe Auguste, le roi considère la charge de trésorier comme un bien de famille qu'il réserve à ses proches parents. C'est certainement un office lucratif et honorifique dont on dote les cadets de la famille royale ou ses alliés, en attendant qu'ils puissent être promus à des sièges épiscopaux, toujours situés d'ailleurs dans le domaine royal et réservés depuis un temps immémorial à la collation du roi. Malheureusement, l'état de la documentation ne nous permet pas toujours de saisir les rapports qui existent sûrement entre le roi et le trésorier, mais chaque fois que nous pouvons avoir une certitude, nous constatons que ce rapport est étroit. Après Pierre Charlot, se succèdent Archambaud, qui ne nous est pas connu par ailleurs, mais qui porte un nom fréquent dans la famille de Bourbon, Philippe de Castille et Raoul. [...] Simon de Brion, ou de Brie, ou de Brienne, successeur de Raoul, nous est mieux connu. Il devint chancelier de France, cardinal et pape sous le nom de Martin IV, en 1281; le nom de Martin qu'il prit pour exercer le souverain pontificat, fut choisi par lui en souvenir de son passage dans l'abbaye tourangelle. Il eut pour successeur dans la charge de trésorier, Simon de Nesle [futur évêque de Noyon puis de Beauvais], qui devait devenir évêque de Beauvais. A la fin du XIIIème siècle, la dignité de trésorier est tellement appréciée que Philippe le Bel le confère à son cousin Philippe, fils du roi de Majorque, âgé seulement de seize ou dix-sept ans, qui va la conserver jusqu'à sa mort, en 1341." + Lien vers le chapitre "Le trésorier de Saint-Martin au XIIème siècle, l’interface entre le comte, le roi et les bourgeois" du livre d'Hélène Noizet 2007 "La fabrique de la ville".


    1231, pillage de l'hôtel du trésorier de Saint Martin, lors d'une discorde entre bourgeois et chanoines. Le trésorier était alors Pierre Charlot, fils bâtard de Philippe Auguste (et d'une "dame d'Arras"). Le châtiment de Louis IX (Saint Louis) fut sévère [LTh&m 1855]. A droite, maison notée du XIIème siècle, probablement plus tardive, rue Briçonnet [LTh&m 1855]. Ces deux gravures sont signées Karl Girardet.

    Révoltes bourgeoises contre l'autorité du chapitre. Guy-Marie Oury, dans son article "L'église de Tours au XIIIème siècle" ("Histoire religieuse de la Touraine", 1975) : "Après une succession d'efforts infructueux, de révoltes, de conflits, le bourg de Châteauneuf se retrouve dans la seconde partie du XIIIème siècle complètement soumis au chapitre et administré par les officiers de celui-ci ; les insurrections de 1212 et de 1231 n'ont abouti qu'à réduire à néant l'indépendance de la ville ; elles ont eu pour résultat effectif un véritable asservissement des bourgeois ; les nouveaux différends surgis en 1247 et 1260 ne modifient pas la situation ; la longue lutte pour les franchises municipales et le contrôle des revenus du pèlerinage a illustré de manière péremproire la puissance du chapitre dont le roi porte le titre d'Abbé. Privés des organismes qui ont servi à préparer leurs tentatives d'émancipation, les bourgeois songent à tirer parti de la Confrérie Saint-Eloi, une association pieuse dont les buts avoués sont d'ordre religieux ; en 1305 les conjurés proclament le rétablissement de la commune et s'insurgent à main armée ; Philippe le Bel les condamne à une forte amende dont ils ne semblent pas avoir pu s'acquitter tant elle était lourde ; l'histoire municipale de Tours ne reprendra qu'en 1356 à la faveur de la guerre avec l'Angleterre, et d'un projet d'enceinte commune pour les deux villes soeurs"

    1267, apparition des bourgeois de Tours. Environ un siècle avant cette réunion, vers 1360, sous des remparts communs des deux villes jumelles de la Cité épiscopale et de Châteauneuf, c'est en 1267 qu'un écrit mentionne les "bourgeois de Tours" réunissant sous un même vocable les bourgeois citéens (de la cité) et les bourgeois de Châteauneuf. Bernard Chevalier en son "Histoire de Tours" (1985) le signale en estimant que désormais "il existe déjà un seul patriciat tourangeau".

    Martin IV, pape tourangeau dans la tourmente de la fin du XIIIème siècle Né vers 1215 à Andrezel, dans la Brie, Simon de Brion de Chapteuil (ou Simon de Brie), de petite noblesse, fait de solides études à Tours et entame une brillante carrière qui le conduit à être archidiacre et trésorier à Rouen, de 1248 à 1255. Il revient à Tours en 1256 et devient trésorier du chapitre de Saint Martin, lointain successeur d'Hervé de Buzançais. En 1260, le roi de France Louis IX (saint Louis) le nomme chancelier de France et en décembre 1261, le pape Urbain IV, français originaire de Troyes, le nomme cardinal. Il devient alors ambassadeur papal dans diverses affaires, jusqu'à son élection à la magistrature catholique suprême en 1281. Inspiré par Martin de Tours, il prend le nom de Martin IV. La période est troublée, son élection a été difficile, obtenue par le soutien appuyé de Charles Ier d'Anjou, roi de Naples et de Sicile, dont il se fera le partisan, ce qui lui attira l'adversité du clergé italien. C'est ainsi qu'il fut un pape n'ayant jamais mis les pieds à Rome durant son pontificat. Après les déboires de Charles d'Anjou avec les Vêpres siciliennes en mars 1982, la situation se tend, il est considéré comme un pape partisan abusant des excommunications, essayant en vain de prêcher une croisade contre le roi Pierre III d'Aragon, adversaire de Charles d'Anjou. Il meurt en 1285, trois mois après l'angevin. Martin IV lança la canonisation de saint Louis. Anecdote : les papes Martin II et Martin III s'appelaient en réalité Marin Ier et Marin II ; il y eut un Martin Ier (pape de 649 à 653) et un Martin V (de 1417 à 1431), tous deux en l'honneur de Martin de Tours.


    Martin IV. Illustration en 2ème position : alors cardinal de Brion, il prêche la croisade devant saint Louis qui y trouvera la mort en 1270 [Chroniques de saint Denis, Wikipédia]. A droite, case de Couillard - Tanter 1986 + la planche. + gravure LTh&m 1855.

    Les dix conciles de Tours sont répertoriés sur cette page de Wikipédia. Reflets de l'importance cultuelle de la ville, ils eurent lieu en 461, 567, 813, 1050, 1096, 1163, 1236, 1282, 1510 et 1583. Eugène Giraudet a des dates différentes, les 5ème, 6ème et 7ème étant datés de 1233, 1239 et 1282. Celui de 1233 (ou 1236 ?) voyait l'Eglise s'immiscer dans la vie de chaque foyer [Eugène Giraudet] : "Dans le but de faciliter l'exécution de la volonté des mourants, les testaments seront remis dans les dix jours suivant le décès entre les mains de l'évêque ou de l'archidiacre des lieux" et "Les bigames sont infâmes, morts civilement, et condamnés à être fouettés publiquement, puis exposés au pilori". Cela devait être pire pour les trigames... Nous ne sommes pas sortis de ces interdictions, la polygamie est toujours interdite en France, pays pourtant laïc, et dans de nombreux pays. + double-page où Eugène Giraudet énonce d'autres interdictions, notamment à l'encontre des Juifs.

    Le doyen, le trésorier et autres dignitaires du chapitre. Avec le trésorier, le doyen est l'autre personnage important du chapitre. Tous deux sont nommés par le roi de France qui, rappelons-le, est abbé laïc de Saint Martin, mais n'agit vraiment qu'à travers ces deux nominations. Alors que le trésorier peut ne pas être un prêtre, le doyen l'est nécessairement. Parmi les dignitaires de second rang, s'ajoutent aux deux premiers quatre autres, le chantre, l'écolâtre, le sous-doyen et l'aumônier, constituant le groupe des six prieurs. "Suivent le chambrier, l'abbé de Cormery, le prieur de Saint Côme et, à un moindre degré de dignité, le sénéchal, le sous-écôlatre, le Chévecier, le soupletier, le sous-chantre et quelques autres. Rangeons aussi dans cette élite les prévôts, gérants ou plutôt fermiers des biens du chapitre. [...] Au total, on peut estimer que le chapitre de Saint Martin compte au moins cent soixante clercs [...] auxquels s'ajoute tout le personnel de service. C'est donc véritablement un peuple qui se concentre dans le "cloître", ce quartier qui forme une petite ville close au coeur de Châteauneuf de Saint Martin." [Bernard Chevalier, colloque 1997]. Cette organisation du chapitre ne varia guère du XIIIème siècle jusqu'en 1790. Hélène Noizet en fait une analyse en son livre "La fabrique de la ville" (2007, page) + trois extraits : 1 (le doyen, avec liste) 2 (le trésorier, avec liste) 3 (leurs rapports) 4 (l'écolâtre).

    Les états généraux de Tours de 1308 sont convoqués par le roi de France Philippe IV le Bel. Dans l'affaire des Templiers, il obtient des délégués une déclaration lui donnant raison contre le pape Clément V, pour le cas où celui-ci tenterait de défendre ces religieux-soldats qui dépendent de son autorité.


    Pour éliminer les Templiers, Philippe le Bel mit en place une intense opération de propagande. Peu après les états généraux de Tours, les dignitaires templiers parmi les plus importants furent emprisonnés à Chinon, dans le tour du Coudray, où ils laissèrent des graffitis [illustration de gauche, lien]. Trois ans plus tard, en 1311, se tint le concile de Vienne, où Clément V (tiare), Philippe le Bel (couronne) et les accusés (croix rouge des Templiers) se confrontèrent [illustration de droite, miniature du Maître de Boucicaut, BnF].


    1er décembre 1323 : translation des reliques de saint Martin en présence du roi de France Charles IV le Bel et de la reine [lettrine d'un parchemin de 124 feuillets, milieu du XIVème siècle, BmT, Catalogue 2016]. Ce changement de reliquaire a été commandé par Etienne de Mornay, doyen de Saint-Martin de Tours, nommé chancelier de France en 1315. Comme l'explique Pascale Charron en un texte accompagnateur, l'évêque de Chartres Robert de Joigny a entre ses mains le crâne du saint, Il s'apprête à le mettre dans le nouveau reliquaire, qui est une tête d'évêque en métal doré dont le couvercle, ici enlevé, est la mitre. + vitrail de l'actuelle basilique représentant la même scène. A une date postérieure, un autre reliquaire attribué à Saint Martin, aussi en forme de buste d'évêque, a été réalisé, actuellement détenu par le musée du Louvre. En voici une photo [Wikipédia] et un texte expliquant son histoire assez compliquée [Elisabeth Antoine-König dans Le Catalogue 2016]. Sur l'image de droite, le souverain, son épouse et sa fille sont en prière. Il y eut un autre changement de reliquaire le 10 mars 1454, en l'absence du roi de France Charles VII, représenté par son chancelier Guillaume Jouvenel des Ursins.

    Chinon 1321, la peur des lépreux et des Juifs Une théorie de l'empoisonnement des puits apparaît en 1319, les Juifs étant accusés de propager la lèpre. Elle réapparaît en 1321 dans le Dauphiné, et à Chinon où 160 Juifs sont brûlés vifs. Yves Souben [article 2020 La NR] : "En mai 1321, le roi de France, Philippe V le Long, fait étape à Chinon. L’époque, celle des rois maudits, est trouble. A son arrivée, la rumeur monte : les lépreux, avec la complicité des Juifs, empoisonneraient les puits. Le roi prend la fuite ; c’est le début de massacres antijudaïques à travers le pays. Le 27 août, 160 Juifs de Touraine, du Poitou et d’Anjou sont amenés à Chinon pour y être brûlés vifs. Parmi eux, huit habitants de la ville. Le bûcher est dressé sur une île de la Vienne, loin des maisons de bois. Les habitants du quartier juif sont expulsés."


    A gauche deux lépreux se voient refuser l'entrée dans une ville [Vincent de Beauvais, XIVème siècle]. A droite illustration d'Emile Schweitzer 1894 représentant le massacre des habitants Juifs de la ville de Strasbourg en 1349. Ce sont des illustrations de la page "Peur des lépreux de 1321" et de la page "Accusation d'empoisonnement des puits contre les Juifs".

    1346-1348 : inondation, famine et peste noire. Continuons avec la peste pour s'attarder sur l'épisode de la peste noire de 1347-1352. Eugène Giraudet traite le sujet dans le 1er tome de son "Histoire de la ville de Tours" (1873, lien), avec une disette en préambule : "Il tomba une si grande abondance de pluie, en 1346, que la Loire et le Cher débordés, ruinèrent toutes les récoltes. Les magistrats de la cité, malgré le prix si élevé du grain, se virent dans la nécessité d'en ordonner des achats considérables ; ils contraignirent en outre les couvents de Marmoutier, de Grandmont, etc., à venir en aide aux habitants en donnant du blé et autres comestibles. Cette disette ne tarda pas à dégénérer en une épouvantable famine ; puis comme si le ciel et la terre, disent les chroniques, eussent conjuré contre la France pour la ruiner de fond en comble, une pestilence horrible (peste noire) affligea étrangement la population (1348). L'épidémie atteignit Tours, alors que de longues processions, quittant le Poitou envahi par la maladie, arrivaient en pèlerinage se mettre sous la protection du tombeau de saint Martin."


    Tableau de Louis Duveau, 1849, "La peste d'Elliant" [Musée des Beaux-Arts de Quimper].
    Elliant, commune bretonne, est réputée pour avoir été ravagée par une épidémie de peste en 1349 ou au XVème siècle.
    Une mère emporte au cimetière les corps de ses neuf enfants, le père devenu fou la suit (d'après chanson traditionnelle).


    La peste à Tours ; au fond la cathédrale avec ses deux tours non terminées [LTa&m 1845].

    Confinement généralisé. "Pour chasser le fléau, on alluma de grands feux dans les rues étroites, sans pavage, et sur les places, qui, à cette époque, étaient couvertes de toutes les immondices ; on jeta dans ces feux une quantité considérable de laurier vert, de camomille et d'encens. Le bailli fit garder les portes de Tours et de Châteuneuf, et l'on ne permit l'entrée de ces deux villes à aucun étranger. Le silence de nos annales nous laisse dans l'incertitude sur les résultats numériques de la mortalité produite par la peste [30 à 50% de la population européenne en cinq ans, d'après la page Wikipédia] ; nous savons cependant, par une charte de 1357, que la Touraine fut moins éprouvée que les autres contrées en général. Le calme et l'abondance revinrent en 1352. [...] Mais le fléau pestilentiel reparut quelques années plus tard (1362).". Ces propos de Giraudet sont transcrits en mars 2020, lors du confinement du covid-19, 672 ans plus tard...

    Après la famine et la peste, viendra la guerre de cent ans. Bernard Chevalier estime que ces calamités ont provoqué "un siècle de basses eaux démographiques dont on peut dire, en particulier, d'après l'état des forces militaires établi vers 1450, qu'il ramène la population de l'agglomération entière d'environ 15.000 habitants ou plus vers 1320 à 7.000 ou 8.000 cent ans plus tard. Chiffres conjecturaux, mais qu peuvent être pris valablement comme des ordres de grandeur."

    1355, une ordonnance royale réunit les deux cités tourangelles. L'ordonnance promulguée à Beauvais par le roi Jean II le Bon, le 30 mars, rendit définitive la réunion de la ville de Châteauneuf à l'antique cité de Tours, aussi appelée métropole (par ses fonctions organisationnelles épiscopales). Outre l'édification d'une enceinte commune, l'ordonnance définit les règles de gouvernance de la nouvelle cité, avec un gouvernement municipal, composé de six bourgeois élus, chargés de gérer une force armée municipale, la voirie, la Justice, les divertissements publics... et bien sûr de percevoir les impôts autorisant ces charges. Il faudra attendre un siècle de plus pour qu'un maire soit désigné.


    Evolution de la ville de Tours 4/7 : une seule enceinte. Deux plans de la réunification des deux cités sous les mêmes remparts (l'enceinte médiévale), vers 1360. Un siècle plus tard, Tours deviendra la ville royale de Louis XI. + deux articles de Henri Galinié : 1 (vers 1250) 2 (vers 1400) [Ta&m 2007].


    A droite, en avant-plan, la nouvelle enceinte et, en arrière-plan, la cathédrale Saint Maurice (devenue Saint Gatien) ne sera terminée qu'en 1547, sa construction ayant duré 377 ans. [Couillard - Tanter 1986 + la planche avec le plan de la nouvelle enceinte]. Blason de la ville : "De sable à trois tours d'argent ouvertes et maçonnées de sable, pavillonnées et girouettées de gueules ; au chef cousu de France". Devise : "Sustentant lilia turres" (les tours soutiennent les lis). + les armoiries des communes d'Indre et Loire. Débuts en évolution 1/7, 2/7 et 3/7, suites en 5/7, 6/7 et 7/7.

    L'inquisition sévit à Tours. Dans son "Histoire de la ville de Tours" (1873), Eugène Giraudet indique que "La plus redoutable des juridictions était celle des tribunaux de l'
    inquisition créés par la Papauté, pour arrêter le progrès de l'hérésie et livrer aux flammes ceux qui en étaient convaincus, depuis le puissant évêque jusqu'au plus humble moine de couvent. Les Dominicains ou Jacobins après avoir commencé par brûler les écrits condamnés, brûlèrent leurs auteurs. [...] On voyait encore, il y a quelques années, dans les immenses caveaux des Dominicains ou Jacobins, situés près de la place Foire le Roi, de nombreux débris d'appareils de torture, destinés au supplice de ceux qui avaient encouru le terrible justice de ce tribunal. Ces instruments affreux étaient réservés aux hommes ; quant aux femmes, on se contentait de les enterrer vivantes.". J.-M. Vidal, dans un article de 1902 traite le cas du procès de Hervé de Trevalloet (la Bretagne étant rattachée à l'archevêché de Tours) dans une "affaire d'envoûtement au tribunal d'inquisition de Tours" en 1335-1337.


    Le chevalet, un des instruments de torture de l'inquisition (lien). Les démons combattus par Martin ont la vie dure...



  33. La guerre de cent ans, Charles VI le fou et Jeanne d'Arc à Tours


    Démons martiniens moyenâgeux. 1) peinture ouvragée sur bois, XIIIème siècle [musée de Barcelone]. 2) cathédrale de Chartres. 3) Derick Baegert, fin XVème siècle [musée Westphalie]. 4) après 1102, Richer de Metz [Trèves] [Catalogue 2016]. 5) tapisserie de le collégiale Saint Martin de Montpezat de Quercy, Lot et Garonne. 6) idem. 7) idem + tapisserie déjà présentée + autre tapisserie commentée avec deux femmes bavardant pendant la messe ["Les renaissances", Philippe Hamon, Belin 2013] + vue d'ensemble des tapisseries [photo flickr Vaxjo]. 8) BmT 9) cathédrale de Tours, baie 4, XIIIème siècle. 10) Maître François [Miroir Historial, parchemin Poitiers 1460, BnF]. 11) gravure sur cuivre d'un anonyme dans le style de Jérôme Bosch, entre 1540 et 1570, édité à Anvers [univ. de Liège] (lien) [la plupart de ces images viennent du Maupoix 2018, avec un chapitre "Saint Martin et le diable"]. + Martin résistant au diable, vitrail de l'église St Martin de Granville, Aube (lien) et vitrail de St Florentin (Yonne) + vitrail de l'église St Martin le Grand d'York en Grande Bretagne, 1437 [flickr Lawrence OP].

    La Touraine durant la guerre de cent ans. La guerre de cent ans est un conflit entrecoupé de trêves plus ou moins longues, opposant, de 1337 à 1453, la France à l'Angleterre. Le sud de la Touraine fut occupée par les Anglais, alors qu'en 1369 des Gascons ne réussissaient pas à s'emparer de Tours grâce à la protection de compagnons d'armes de Bertrand Du Guesclin. Puis le pays turon fut ravagé, notamment par des bandes armée liées aux troupes anglaise. Pierre Audin, en son livre "La Touraine durant la guerre de cent ans" (2019, lien) : " C’est de Touraine que tout partait, que les troupes se rassemblaient pour lutter contre les bandes de mercenaires à la solde des anglais... Le roi de France Charles VII se trouvait entre Berry et Touraine, dernier carré de sa puissance. Il voulait tout abandonner, découragé de lutter contre les Plantagenêt… Imaginez les seigneurs tourangeaux, ballottés et vassaux des deux. Ils changeaient de camp, se faisaient confisquer leurs biens par le roi qui les leur rendait quand ils se rapprochaient de lui....".


    Deux miniatures des Chroniques de Jehan Froissart. : la bataille d'Auray, près de Nantes, en 1364, et un pillage par des Grandes Compagnies.

    Pire que les Anglais : les Grandes Compagnies. François-Christian Semur dans "Abbayes de Touraine" (Geste Editions 2011) : "En 1356, le Prince Noir arriva en Touraine qui devint la proie des troupes ennemies. La défaite du roi de France, près de Poitiers, engendra le désarroi des Français. Les soldats ennemis pillèrent, ravagèrent le pays et prirent possession des forteresses et abbayes. Ces dernières furent des proies faciles. Au moins cinq abbayes importantes de Touraine, après avoir été pillées et ses occupants massacrés, servirent de repères aux bandes ennemies. Ces dernières firent régner la terreur dans toute la contrée. La population se terra. Les villages et les villes tentèrent de se protéger en édifiant en hâte des remparts. Cependant, l'insécurité persista avec les ravages des "routiers" anglais, bretons, gascons et français [c'est ce que l'on a appelé les Grandes Compagnies] qui ne songèrent qu'à la "rapine". Un climat d'anarchie et d'insécurité, associé à la misère, se manifesta au quotidien par de nombreuses violences jusqu'à la fin du XIVème siècle. La première moitié du XVème siècle sera encore plus terrifiante pour la Touraine. En effet, les troupes mal payées, se "payèrent" sur l'habitant, volèrent, pillèrent, violèrent, capturèrent et réclamèrent des rançons substantielles.". L'abbaye Saint Paul de Cormery fut ainsi pillée et servit de repère aux routiers + récit de Bernard Briais ["Anecdotes historiques de Touraine" 2015].

    En 1408 / 1409, le roi Charles VI le fou en résidence à Tours durant 7 mois. Le roi Charles VI, surnommé d'abord "le bien-aimé" puis "le fol" ou "le fou", à cause de ses états de démence intermittents, pouvant durer plusieurs semaines, régna sur la France en guerre de 1380 à 1422. Eugène Giraudet ("Histoire de la ville de Tours" 1873) : "Charles VI, retombé dans son état de démence, fut enlevé de son palais par les ordres de la reine Isabeau de Bavière, à l'insu même des officiers de sa maison et des bourgeois de Paris, puis conduit à Tours, où Isabeau et quelques seigneurs le tinrent enfermé pendant le mois de novembre 1408. Durant son séjour dans nos murs, la reine présida un conseil royal dans le but d'obliger le duc de Bourgogne Jean sans Peur à faire amende honorable de son crime et le bannit de la cour. Informé des conditions qui lui étaient imposées, Jean sans Peur députa à Tours le comte de Hainaut intercéder en sa faveur auprès du roi ; cette négociation n'ayant pas réussi, Jean de Montaigu, grand maître de la Maison du roi, s'entremit alors avec tant d'habileté, qu'il obtint une nouvelle décision plus favorable au duc. Les Parisiens affligés de se voir privés depuis si longtemps de leur souverain, chargèrent le prévôt des marchands de Paris Jean Jouvenel des Ursins et plusieurs notables bourgeois de se rendre à Tours, afin de supplier le roi de revenir dans sa capitale. Charles VI accueillit fort bien ces envoyés et leur promit de se rendre prochainement à leur désir. Le retour du monarque n'eut lieu cependant qu'au mois de mai suivant, mais ne ramena pas la tranquillité , car les deux factions rivales d'Orléans et de Bourgogne recommencèrent une lutte plus passionnée et plus violente que jamais..


    Charles VI le fou et Isabeau de Bavière en 1420 au traité de Troyes, avec à droite leur fils, futur roi de France, Charles VII alors âgé de 17 ans [Chroniques de Jean Froissard 1472, British Library, Wikipédia]. Ce traité prévoyait que, devenu son gendre, le roi d'Angleterre Henri V succéderait à Charles VI... On peut imaginer une scène un peu semblable à Tours quand Charles et Isabeau ont accueilli le prévôt des marchands de Paris.

    En 1417 / 1418, les Bourguignons occupent Tours durant une année. Protégée pas ses remparts, Tours est moins exposée que les campagnes, comme le raconte Bernard Chevalier dans "Histoire de Tours" [Privat 1985] : "Dans les grandes affaires politiques, Tours s'en tient à cette politique de prudente neutralité, jointe à la déférence envers ceux de ses maîtres qui y exercent le pouvoir régalien, tant ducs que rois. La ville a-t-elle accepté avec aisance l'écrasante pression fiscale exercée par Charles V à la fin de son règne ? C'est peu probable, mais elle n'a pas pris part au mouvement d'insurrections urbaines de 1382 qui affecte sa voisine Orléans. De même se tient-elle autant que possible à l'écart de la guerre des princes. Bourguignonne de principe de 1409 à 1413, armagnaque ensuite sans la moindre conviction. Mais la situation se dégrade de plus en plus ; sans cesse les gens de guerre passent et repassent sous ses murs, semant la ruine. En 1415, la guerre reprend avec l'Angleterre, Henri V reprend la conquête méthodique de la Normandie. Le poids des tailles, l'insécurité généralisée font douter de la sagesse de cette politique d'abstention et de confiance au gouvernement royal. Voici que le 2 novembre 1417, le duc de Bourgogne [Jean sans Peur] se présente aux portes de la ville ; un fort parti lui ouvre les portes et Tours se trouve alors en rébellion contre son maître légitime, le dauphin Charles [futur Charles VII], duc de Touraine, qui la reprend après un mois de siège du 26 novembre au 28 décembre 1418.". Les Tourangeaux se sont rendus sans effusion de sang. Sur la guerre de cent ans à Tours, on pourra consulter l'article en deux parties de Bernard Chevalier en 1974 : 1 2 ; l'auteur estime que la ville a été une "place forte redoutable". + le livre "La domination bourguignonne à Tours", 1877, par Joseph Delaville le Roulx, 71 pages [Gallica].

    1417, la reine de France Isabeau de Bavière prisonnière à Tours. Eugène Giraudet donne des précisions sur les raisons ayant amené les Bourguignons à occuper Tours : la présence de la reine. "Le duc d'Armagnac, dont la puissance avait succédé à celle du duc de Bourgogne Jean sans Peur, exile à Tours la reine Isabeau. La conduite du dauphin Charles son fils, qui la méprise ouvertement et ne lui laisse même pas entrevoir le terme de sa captivité, augmente à un tel point l'irritation et le mécontentement de la reine, qu'elle n'hésite pas à s'allier secrètement avec Jean sans Peur, jusque là son ennemi. Le duc de Bourgogne, entrevoyant le parti qu'il peut tirer d'une telle alliance, l'accepte avec empressement." Et c'est ainsi qu'il alla délivrer Isabeau : "La reine prétexta, un matin, d'aller faire ses dévotions à l'abbaye de Marmoutier. Jean, qui l'attend à deux lieues de Tours, envoie une partie de son escorte s'embusquer près du couvent, afin de favoriser son évasion. A peine la reine est-elle entrée dans l'église, que le capitaine des gardes du duc y pénètre avec ses soldats ; les gardes et les officiers de la reine, surpris et effrayés, prennent la fuite ; Isabeau profite du désordre et s'évade par une des fenêtres de la sacristie."


    [Couillard - Tanter 1986 + la planche]

    Avril et mai 1429, les deux passages de Jeanne d'Arc à Tours. Ensuite, et particulièrement de 1425 à 1429 quand le royaume de France s'enfonce dans l'anarchie, "la ville fait face et assume seule sa défense. Elle renforce son enceinte, construit de nouvelles tours, monte une garde vigilante, obtient à prix d'or [avec la participation du trésorier de Saint-Martin...] le départ des troupes royales voisines, beaucoup plus redoutables aux amis qu'efficaces contre l'ennemi et tente même de mettre sur pied une sorte de milice provinciale avec pour seul allié sûr le sire de Bueil [Jean V de Bueil] qui guerroie sur la frontière du Loir. répondant à l'appel de sa voisine assiégée, elle donne à Orléans secours moral et aide matérielle, accueille avec faveur Jeanne d'Arc, qui pourtant ne séjourne pas plus de quelques jours dans ses murs et se réjouit hautement à l'annonce de son succès. La confiance et l'audace reviennent." + article de Mikerynos en 2017 "Jeanne d'Arc à Tours (lien) (l'emplacement désigné du lieu de résidence de Jeanne correspond à l'étude de Louis de Grandmaison en 1929). + Le livre "Jeanne d'Arc à Tours", 1909, par le chanoine H. Boissonnot, 83 pages [Gallica]. Cet ouvrage estime que Jeanne est restée à Tours du 30 mars au 25 avril 1429, il semble que ce fut un peu plus court (arrivée le 5 avril ?). Avant d'y revenir du 12 au 25 mai.


    Martin et Jeanne, les saints en armure. 1) l'entrevue de Jeanne la Pucelle et du roi Charles VII à Chinon apparaît truquée, d'après les dernières recherches historiques (lien) [gravure de LTa&m 1845] + vitrail de Lucien-Léopold Lobin 1881 en l'église St Etienne de Chinon (lien) + treize illustrations sur cette rencontre : 1 (avec explications] 2 [fresque de la basilique de Domrémy] 3 [LTh&m 1855] 4 5 6 7 8 [Frédéric Lix vers 1890] 9 [église Ste Jeanne d'Arc de Lunéville en Lorraine, lien)] 10 11 12 13 (le lieu de la rencontre) [Robida 1892]. 2) dans l'actuelle basilique (lien). Jeanne d'Arc, qui aimait à fréquenter les lieux saints, est venue, probablement à plusieurs reprises, dans la collégiale Saint Martin (lien). + plaque commémorative au 15 rue Paul-Louis Courrier. 3) et 4) Martin et Jeanne, tous deux protecteurs de la Gaule / France, tous deux militaires, tous deux sanctifiés sont souvent associés, par exemple ces deux statuettes de l'église Roquefort les Cascades en Ariège (lien). + fresque monumentale (3,50 m x 4,20 m) de Nicolas Greschny (1950) représentant les deux saints en l'église des Issards, aussi en Ariège (lien). Plus rare, un double vitrail avec Jeanne en armure et Martin en son habit de prélat [église St Martin de Noeux les Mines dans le nord de la France, lien].


    La pucelle d'Orléans se recueille devant le tombeau de Martin [Fagot, Mestrallet - d'Esme 1996].


    Jeanne en son armure tourangelle sur les bords de la Loire [église St Pierre de Saint Avertin en Touraine, Julien Fournier 1894, Geneste 2018]. + photo (lien). Les armuriers de Tours étaient réputés et Colas de Montbazon, l'un d'entre eux ayant pignon sur la "grande rue", fut chargé de confectionner l'armure de la protégée du roi, tandis qu'un nommé Heuves Polnoir préparait sa bannière (lien). + photos d'une page du site "Un regard sur Tours". + deux pages illustrées du livre de Bernard Briais "Anecdotes historiques de Touraine" 2015 sur les deux étapes tourangelles de Jehanne : 1 (l'armure) 2 (l'étendard).


    A gauche, Jeanne essaye sa tenue de combat dans une armurerie de Tours [Nikto - Kline 1987] + les deux planches : 1 2. Au centre, après avoir délivré Orléans, elle revient à Tours, acclamée par la population [Guignolet 1984]. + la planche. A droite, Jeanne accueille Charles VII, venant de Chinon, dans les murs de la Cité, par Reuillois. Premier tableau du triptyque sur Jeanne d'Arc dans la salle du Conseil municipal, hôtel de ville de Tours [Jean-Paul Laurens 1903, Wikipédia]. En 1929, à l'occasion des 500 ans de sa mort, les fêtes de Jeanne d'Arc à Tours eurent un éclat particulier, comme le montrent ces trois pages et 5 photos ["Mémoire en images, Tours", Brigitte Lucas 1993] : 1 2 3. + vitrail vers 1860 de l'atelier Lobin de Tours dans l'église Ste Madeleine de Montargis, montrant l'entrée de Jeanne dans la ville de Montargis [flickr Sokleine].

    Saint Martin, prière et mystère. "A la nouvelle de l'arrestation et de la captivité de Jeanne (mai 1430), les Tourangeaux consternés, ordonnèrent des prières publiques dans toutes les églises et une procession, composée de tous les ordres du clergé, se rendit au pied du tombeau de saint Martin, afin d'obtenir son intercession en faveur de cette héroïne qui venait de sauver la France" [Eugène Giraudet, 1873]. La guerre de cent ans, commencée en 1337, ne se termina qu'en 1453 avec le traité de Picquigny. Elle fut entrecoupée de périodes calme, notamment en 1444-1448, durant la trève de Tours signé au château de Montils lès Tours, devenu Plessis lès Tours. C'est alors que le roi Charles VII vint souvent en ce château et à Tours. Giraudet signale aussi le 21 février 1444 une réception à Tours "pleine d'enthousiasme" de Charles Ier d'Orléans, après 25 ans de captivité en Angleterre. "Le corps de ville fit représenter, en son honneur, un mystère intitulé : "Les miracles de Monseigneur saint Martin" et lui donna 6 grands brochets, 12 grosses carpes et 3 lamproies."

    Le pouvoir religieux en net recul. Déjà, vers 1379, d'après Eugène Giraudet, le clergé avait perdu le droit d'élire l'archevêque au profit du roi. La prise du pouvoir municipal par une démocratie bourgeoise se fit bien sûr au détriment de l'archevêque et du chapitre de Saint-Martin. Bernard Chevalier : "Leur poids a décru dans l'ensemble urbain. sur le plan de l'exercice de la puissance d'abord, dans la mesure même où la cour royale de bailliage prend de plus en plus d'ascendant. Sur le plan de l'autorité morale aussi. Les archevêques qui se succèdent du milieu du XIVème siècle à celui du XVème sont tous ou presque des hommes prestigieux, mais ce sont des absents. Le Grand Schisme d'Occident [avec deux papes en concurrence], à partir de 1378, marque une date, en effet dans leur recrutement. Fini le temps trop bref des universitaires d'origine plutôt modeste ; voici venir celui de grands serviteurs de la curie d'Avignon ou de la cour du roi de France. [...] Les chanoines des deux grands chapitres, bien que toujours recrutés hors de la ville dans leur grande majorité, tiennent à participer à une gestion qui implique pour eux participation aux charges militaires et pécuniaires. Mais ils sont atteints par la chute vertigineuse de leurs revenus fonciers laminés par la guerre. [...] Marmoutier, qui a été pillée par les routiers en 1360, est une communauté réduite à une vingtaine de moines au lieu de 80 et dont l'abbé à tout moment quitte les rangs pour venir se réfugier dans l'hôtel qu'il possède à Tours. L'abbaye de Saint Julien n'est pas mieux lotie et ne prend aucune part à la vie commune, si ce n'est en prêtant son cloître aux assemblées municipales." + une image de tapisserie vers 1520 montrant deux femmes très distraites durant la messe célébrée par... saint Martin [église Saint Martin de Montpezat de Quercy, "Renaissances", Belin 2013].

    Les innocents démons d'enfants et Martin. Eugène Giraudet (1873) : "Le jour de la fête des Innocents, les enfants de la ville allaient occuper dans la cathédrale et dans l'église Saint Martin, la place des chanoines et, là, choisissaient un évêque parmi eux, qu'ils habillaient de costumes religieux mis à l'envers, puis ils psalmodiaient des sortes de psaumes, après s'être munis de lunettes faites avec des peaux d'orange ou des coques de noix. Ces enfants terribles eurent la fantaisie, en 1423, de se choisir pour évêque un chien, qu'ils coiffèrent d'une mitre et commirent, en célébrant leurs cérémonies habituelles, toutes sortes d'excès. Les chanoines ayant porté plainte, cette coutume fut abolie par un arrêt du parlement, séant à Poitiers, le 16 décembre 1423."


    Après les victoires de Jeanne d'Arc et son couronnement à Reims en 1429, Charles VII devient "le victorieux [Couillard - Tanter 1986 + la planche]. Il installe sa maîtresse Agnès Sorel en Touraine, à Loches. Le dauphin Louis, futur Louis XI, ne supporte pas cette relation et, pour d'autres raisons aussi, vit en conflit permanent avec son père.


    1436, Charles VII et sa cour assistent, à Orléans, à la répétition d'un mystère (pièce de théâtre) + deux planches : 1 2 [série "Jhen", tome 6 "Le lys et l'ogre", scénario de Jacques Martin, dessin de Jean Pleyers]. Ces deux planches mettent en scène le roi Charles VII, sa concubine d'à peine 15 ans, Agnès Sorel (leur première nuit d'amour), la reine Marie d'Anjou et sa mère Yolande d'Aragon, le Dauphin, futur Louis XI, âgé de 13 ans (déjà avec des chiens lévriers), le maréchal et connétable Gilles de Rais et le héros Jhen.

    La relance du pèlerinage de Saint Martin. Pour Charles Lelong en son étude de 2000, du XIII au XVème siècle : "Martin retrouve sa place de protecteur de la cité toute entière, de patron de la monarchie et de saint révéré dans tout l'occident. Localement, son culte a souffert de l'essor de celui de saint Gatien : en 1356, la ville échappe par miracle au Prince Noir mais par le concours des deux saints. Ils sont associés lors de la peste de 1420. D'ailleurs, depuis 1354, une enceinte commune unit Châteauneuf et la Cité, la ville étant placée en 1385 sous un gouvernement unique où les chanoines ont peu de part. En 1481, la basilique perd son droit d'asile. Cependant, saint Martin garde la primauté dans les offices, même à la cathédrale. Dans la basilique les grandes familles fondent des chapelles destinées à recevoir leurs sépultures. Bastien François rebâtit la célèbre aile du cloître entre 1508 et 1509 ; le jubé est reconstruit. En 1420, fut achetée une tapisserie illustrant la vie de saint Martin. Le pèlerinage est encouragé par les indulgences accordées par les papes Nicolas IV en 1289, Boniface VIII en 1299, Jean XXII en 1323. Francesco Florio (1477) et Jérôme Muntzer (1495) nous ont laissé de précieux récits de leur passage. En 1495, Martin Briçonnet [chanoine, fils de Jean premier maire de Tours en 1462] offre de la part de sa mère Jeanne Berthelot un manuscrit sur parchemin contenant le récit des miracles, destiné à être placé près de la châsse pour être consulté par les fidèles et les pèlerins. [...] Mais leur générosité fut surpassée par celle de Louis XI qui considérait que saint Martin était le patron spécial du royaume : "lequel avons toujours et très souvent réclamé en toutes nos affaires"."



  34. Louis XI, le roi citoyen tourangeau, et sa bonne ville


    1436, les Tourangeaux fêtent le mariage du dauphin Louis et de la princesse Marguerite d'Ecosse. Tous deux enfants de rois, ils avaient 6 et 5 ans quand leur mariage est prononcé en 1428, puis 14 et 13 ans le 24 juin 1436 quand le mariage est célébré au château de Tours et dans la ville. Le dauphin Louis deviendra le roi de France Louis XI en 1461. La princesse Marguerite d'Ecosse aura un destin tragique, décédée en 1441 à 21 ans, délaissée par son époux. [LTh&m 1855] + gravure de Claude Chastillon, 1645, du château et de la chapelle attenante (notée A) où a été célébré le mariage (lien).


    1448, Charles VII crée les francs-archers. Par une ordonnance rédigée au château de Montils (devenu Plessis) lès (à côté de) Tours, le roi Charles VII crée des milices de soldats archers (arc, arbalète...) pour l'auto-défense locale et pour multiplier à travers le royaume de France des hommes armés pouvant le servir. Leur efficacité fut critiquée. [enluminure du livre "Les vigiles de Charles VII" de Martial d'Auvergne, 1484, BnF]
    1457, le tragique non-mariage de Tours. Il était Ladislas V, jeune roi de Hongrie âgé de 17 ans, elle était Madeleine de Valois, fille du roi de France Charles VII, âgée de 14 ans. Les ambassadeurs Hongrois furent somptueusement reçus au Plessis et dans la ville de Tours pour préparer leur mariage. Les négociations étaient terminées, ce fut la fête et le banquet quand un messager arriva : Ladislas venait de mourir de maladie ! "Un service funéraire royal est organisé en l'église Saint Martin, avec autant de fastes déployés que lors de l'annonce des projets de mariage. Cette tragique nouvelle marquera durablement les esprits.". [peintre autrichien, seconde moitié du XVème siècle, Musée des Beaux-Arts de Budapest, Wikipédia] + double-page du récit de Hervé Chirault et Aude Lévrier ["Guide secret de Tours et de ses environs", éd. Ouest-France 2019]. Madeleine épousera, en 1462, Gaston de Foix et deviendra mère du roi de Navarre François Fébus.


    Louis XI en son château des Montils, renommé Plessis lès Tours [Couillard - Tanter 1986 + deux planches : 1 2] [image de "Histoire de France pour le cours élémentaire" S.U.D.E.L.].

    A gauche et au centre, le château quand il était demeure royale [BnF + autre vue] et ce qu'il en reste [photo Wikipédia]. + quatre gravures de LTa&m 1845 : 1 2 3 4 + deux gravures de LTh&m 1855 : 1 2 + aquarelle de Picart le Doux 1941.
    A droite, Louis XI, se préparant à la chasse au faucon, en personnage de cire de "L'historial de Touraine", annexe du Musée Grévin de Paris, dans le château de Tours de 1984 à 2005. + carte postale du musée.

    Louis XI, qui régna sur la France de 1461 à 1483, fit de Tours la capitale de son royaume, se considérant comme un citoyen de Tours, habitant le château voisin du Plessis. Il dynamisa l'activité économique de la ville, en particulier en y introduisant l'industrie de la soie (récit, lien). Louis XI, malgré des excès mégalos (récit d'une page voisine), était très attaché à sa capitale et avait pour elle de grandes ambitions. Il lui a donné un grand élan économique, industriel, culturel, urbanistique à tel point que Bernard Chevalier s'interroge : Louis XI a-t-il créé Tours ? Voici sa réponse : ""La formule lapidaire est trop abrupte pour être tout à fait exacte et néglige ce qui avait été commencé par Charles VII. Rares, en effet, sont les progrès encouragés par le fils qui n'ont pas eu leur point de départ dans les initiatives du père. Le roi du Plessis a créé Tours seulement dans la mesure où cette ville, médiocre encore à son avènement, est devenue, mais non point subitement, un centre urbain bien équipé, un foyer d'art et d'industrie, une agglomération digne de tenir son rang, auprès de Paris dont l'étoile a momentanément pâli, de Lyon qui grandit, de Toulouse, de Rouen et de Montpellier. Le roi voyait mieux encore. Il imaginait sa capitale sur le modèle de ces cités italiennes dont l'éclat le séduisait tant, productrices d'armes et de soieries prestigieuses, maîtresses du grand commerce. Forte ambition qui l'opposait souvent aux notables du cru incapables de concevoir pour elle une autre fortune que celle des villes drapantes du temps passé. Rêverie peut-être, mais partagée par quelques bourgeois moins entravés que les autres et sensibles à l'attrait de grandes affaires, prêts à jouer le gros jeu sur mer ou dans les officines de banque. Pouvaient-ils être les Borromée ou les Médicis d'une Florence ou d'un Milan des bords de Loire ? Non sans doute ; ils échouèrent et ne pouvaient réussir. Du moins, grâce à eux, le règne de Louis XI fut à Tours celui des grandes entreprises et des espoirs démesurés."

    Les hommages du roi citoyen tourangeau à Martin. Il honora aussi l'antique évêque, patron de sa ville. Déjà, en 1433, son père Charles VII, qui a élevé une chapelle Saint Martin à Chinon en 1440-1450 [Bruno Dufau, Collectif 2019], avait exprimé l'espoir que saint Martin aiderait au "recouvrement du royaume et à ses autres affaires". Louis XI fit de saint Martin "le spécial tuteur de notre royaume qui a tant aidé nos prédécesseurs" et, en 1481, il accorda de nouvelles faveurs pour que ce saint contribue "à l'entreténement et préservation du royaume... à son accord, paix et union". Bernard Chevalier en une étude de 1997 titrée "Saint-Martin aux XIVème et XVème siècle et le culte du saint" raconte : "A partir de 1468, sa dévotion personnelle va croissant... Il vient entendre la messe à Saint-Martin et prier longuement avant chacun de ses départs. De toute manière il est toujours présent devant son protecteur grâce à la statue d'argent massif placée en 1466 devant la châsse et qui le représente en orant revêtu de l'aumusse de chanoines. Il fit au saint des dons considérables presque toujours en ex-voto pour une victoire : l'image d'une ville toute en argent offerte en 1472, celle du château du Plessis enrichie de pierreries, une lampe somptueuse donnée en 1480, enfin et surtout la fameuse grille d'argent massif placée autour de la châsse en 1478. Il s'agit là de l'exécution d'un voeu fait à l'occasion d'une victoire sur les flamands pendant la guerre de conquête menée en Artois. Dépense fastueuse : il en coûta aux finances publiques 72 846 livres tournois, soit approximativement 2% du montant annuel de la taille." Qu'en aurait pensé Martin ?


    1470, Louis XI préside une assemblée des notables à Tours. Le traité de Péronne, signé en 1468, y est dénoncé,
    ce qui exacerba le conflit avec Charles le Téméraire, duc de Bourgogne. Les états généraux de 1468 s'étaient auparavant tenus à Tours, refusant notamment le démembrement de la Normandie.


    1477 dans la basilique, Louis XI apprend la mort de Charles le Téméraire. "Agenouillé, dans l'attitude d'un profond recueillement, le roi donne tous les signes de la piété la plus fervente. Tout à coup un des seigneurs de la cour s'approche et lui adresse à voix basse quelques paroles ; son visage, habituellement sévère, tout à l'heure plein de componction, s'illumine et devient radieux ; il se redresse avec fierté, il ne peut contenir sa joie et la laisse éclater. Louis XI vient d'apprendre que le plus intraitable de ses ennemis n'est plus : Charles le Téméraire est mort !" [LTh&m 1855]. + miniature commentée présentant Louis XI entouré de ses ennemis, les Grands du royaume ["Les renaissances", Philippe Hamon, Belin 2013].

    1483, le Calabrais François de Paule s'installe à Tours. De même que les Tourangeaux avaient appelé le saint homme Martin en 371, Louis XI, onze siècles plus tard, appela auprès de lui le saint homme François de Paule (1416-1507), qui, venant de Calabre, traversa Italie et France, rencontrant à Rome le pape Sixte IV (+ dessin de Charles Mellin, MBAT], obtenant son appui pour son ordre des Minimes, pour être accueilli chaleureusement au château du Plessis. C'était de façon beaucoup plus égoïste, pour aider sa Majesté à vaincre la maladie. A défaut d'un miracle, Louis XI reçut un apaisement pour les quelques mois qu'il lui restait à vivre. François de Paule restera ensuite 24 ans à Tours, jusqu'à sa mort, vénéré par la cour et les Tourangeaux qui le surnommèrent affectueusement "le bonhomme". Il conseilla la régente Anne de Beaujeu puis les rois Charles VIII et Louis XII et développa, avec le soutien royal, son ordre des Minimes, multipliant les couvents des Minimes, notamment le couvent de La Riche, à côté du Plessis (illustration de droite), qui abritera le tombeau du saint. Alors que leur installation à Tours présente une indéniable convergence, François de Paule ne semble avoir eu aucune attention particulière envers Martin de Tours.


    Arrivée de François de Paule au Plessis [Jacques Dumont, dit le Romain, 1730, MBAT, lien]


    A gauche, autre arrivée au Plessis [Nicolas Gosse, 1843, Château de Loches]. + quatre autres illustrations de la rencontre de Louis et François : 1 2 [Emile Keller, 1880] 3 4. A droite, le couvent des Minimes de La Riche, dessin de Louis Boudan 1699 (photos). + photo du corps de logis dans les années 1970, avant son incendie + recto et verso d'un dépliant des "Amis de saint François de Paule". Sur Francois de Paule, le reste de sa vie et sa mort, voir ci-après.


    [Commentaires du "Magazine de la Touraine" n°41 (1992), gravures de LTa&m 1845].

    Les obsèques de Louis XI dans la basilique Saint Martin. Eugène Giraudet (1873) : "A la nouvelle de sa mort, le 31 août 1483, le chapitre de Saint Martin fit sonner toutes les cloches pendant trois jours ; au bout de ce temps, les chanoines allèrent en grande pompe chercher le corps du roi et le ramenèrent dans leur église, où ils célébrèrent ses obsèques. De là, suivant la recommandation expresse du roi, on conduisit sa dépouille mortelle dans l'église Notre Dame de Cléry, où il avait lui-même, de son vivant, fait préparer son tombeau"".

    La basilique dans toute sa beauté. Dans le Catalogue 2016, Emeline Marot estime que la collégiale atteint sa pleine maturité avec aussi "la construction par Louis XI d'une chapelle au nord de la nef" et la splendeur du tombeau : "A la fin du XVème siècle, au moment où Jean de Ockeghem accède à la fonction de trésorier, la collégiale présente donc un plan et une organisation quasiment définitifs, une composition complexe de maçonneries appartenant à des siècles différents.""

    A gauche, Louis XI priant son saint favori, Martin [tombeau de Louis XI dans la nef de Notre Dame de Cléry, Michel Bourdin (1565-1645), Wikipédia]. Au centre "Tours au temps de Louis XI" de Sylvain Livernet 1983 (dessins Alain Ferchaud). + quatre extraits : 1 (portes et tours de Tours 2 (monuments religieux). 3 (le château du roi à Plessis lès Tours, à l'ouest de la ville) 4 (l'entrée du château, dessin Alain Ferchaud). A droite inscription dans le sous-sol de l'actuelle basilique de Laloux.

    1462 : la bonne ville de Tours a son premier maire, Jean Briçonnet. Progressivement un pouvoir laïc se constitue à Tours qui devient une bonne ville bénéficiant de privilèges et de protections octroyées par le roi de France, assorties en contreparties d'obligations notamment fiscales. Bernard Chevalier ["Histoire de Tours" 1985] : "En 1356, en même temps que la ville avait reçu du roi Jean l'autorisation de se fortifier, elle avait obtenu de lui le droit de s'imposer et de tenir des assemblées générales d'habitants chargées d'élire les responsables de la défense commune. Point de départ de la conquête de l'autonomie administrative." Puis : "A partir de 1389 l'usage se fixe de n'élire que deux élus, tous les deux laïcs, et dès lors s'instaure une coûtume qui tiendra lieu de statut [...] Le dernier pas restait à franchir, celui qui conduisait de la communauté d'habitants organisée au corps de ville constitué. il fut franchi en 1462, mais sous la pression de Louis XI, qui contraignit les Tourangeaux, qui n'en demandaient pas tant, à adopter les statuts de la Rochelle, c'est-à-dire un régime proche des "établissements de Rouen" : à la tête de la ville un maire nommé tous les ans par le roi sur une liste de trois candidats et un collège élu à titre viager de 24 échevins et 75 pairs et conseillers, soit cent membres avec le maire. En exécution de ces nouveaux statuts, le 8 octobre 1462, Jean Briçonnet l'aîné, élu des aides à Tours, fut investi pour la première fois de la charge du maire". Trois pouvoirs s'organisent et se disputent alors : l'Archevêché, le chapitre Saint Martin et le corps de ville (un exemple de conflit en 1603 est raconté par Eugène Giraudet dans son "Histoire de la ville de Tours", lien). + article de Bernard Chevalier 1995 "La religion civique dans les bonnes villes : sa portée et ses limites. Le cas de Tours", présentant le rôle du "corps de ville".

    Photos extraites de quatre cartes postales commentées par Donat Gilbert ["Tours à la belle époque" 1973]. 1) L'hôtel de Jean Briçonnet, place du Grand Marché (+ photo]. 2) L'auberge de la Croix Blanche, place de Châteauneuf, accueillant les pélerins de Saint Martin (+ photo, lien). 3) La maison de Tristan l'Hermite, rue Briçonnet (+ photo). 4) La fontaine de Beaune-Semblançay, construite + deux autres cartes postales et une vieille photo : 1 2 3 + cinq gravures : 1 [LTa&m 1845] 2 [LTh&m 1855] 3 [Robida 1892] 4 [Thérond] 5 [Georges Pons 1977] + photo années 1960 + photo 1971 [P. Leveel] + la dégradation de 2012 [La NR]. Elle est parfois appelée "fontaine des amoureux" (explication, lien).

    Nos ancêtres les bourgeois de Tours. Sous François Ier, l'ordonnance de Villers-Cotterêts d'août 1539 a imposé aux curés une tenue des registres de baptêmes qui ne fut vraiment mise en oeuvre à travers toute la France que vers 1600, certaines paroisses étant plus promptes. Les plus anciens registres de Touraine, devançant même l'ordonnance, sont ceux de Saint Jean Saint Germain (1506) et Thilouze (1516) [atelier de 59 pages sur la généalogie en Touraine]. Il est toutefois possible de remonter à une période plus ancienne en étudiant les registres notariaux conservés de la ville de Tours, ce qui permet de remonter jusqu'à 1462. Près de 17.700 actes du XVème au XVIIème siècle sont ainsi présentés (lien avec moteur de recherche). Cela concerne les bourgeois et artisans qui passaient par notaires. Des recherches généalogiques permettent donc de remonter dans ce monde de la bourgeoisie tourangelle. A titre d'exemples, voici les percées que j'ai effectuées dans mon ascendance, partagées par de nombreux Tourangeaux ou pas, le sachant ou pas :

    Louis XI, considéré comme une universelle aragne, avec deux de ses lévriers et Philippe de Commynes. ["Histoire de France en bandes dessinées", Larousse 1979, texte Jean Ollivier, dessin Eduardo Coelho] + trois planches sur la fin de règne : 1 2 3.

    >>>Voir aussi le chapitre "Louis XI, le mégalo tourangeau du XVème siècle" de la page voisine "Les mégalos Tourangeaux à travers les siècles".



  35. Tours capitale des arts de la pré-Renaissance avant le fatal François Ier

    Les quatre fêtes de Saint Martin. Jean-Louis Chalmel (1756-1829) (cité par Sylvain Livernet en "Tours au temps de Louis XI" 1983) : "L'église de Saint-Martin célébrait chaque année quatre fêtes en l'honneur de son patron : la première, celle de la mort du saint, le 11 novembre, était commune à toute l'Eglise romaine. Il était d'usage que les rois et les grands seigneurs présentassent à l'offrande des monnaies de Saint-Martin ou des vases d'or ou d'argent marqués à son coin particulier. La seconde fête avait pour objet la commémoration de la délivrance de Tours lorsqu'elle fut assiégée la première fois en 841 par les Normands (fête de la Subvention). La fête de la Reversion perpétuait le souvenir de l'époque où la châsse de Saint-Martin fut rapportée d'Auxerre en 887. Enfin, la fête de l'Ordination de Saint-Martin était célébrée le 4 juillet.". Sylvain Livernet poursuit : "Tout en respectant la présence du sanctuaire de Saint-Martin, tout en continuant à l'aider et à le fréquenter, Louis XI chercha à provoquer un développement harmonieux de la cité. Ses successeurs achevèrent son oeuvre en édifiant un tissu urbain entre les deux pôles de la piété tourangelle, basilique et cathédrale."

    Après Louis XI, Charles Lelong poursuit son analyse : "Charles VIII, encore dauphin, fut reçu abbé en 1484 puis en 1493  c'est dans la basilique qu'il fit inhumer ses enfants morts en bas-âge dans un tombeau célèbre, conservé aujourd'hui à la cathédrale. Il fit adresser des prières solennelles à saint Martin lors des guerres d'Italie comme le feront Louis XII et François Ier". Cette période royale amène une prospérité marquée de la cité de Martin. Dans "Tours, ville royale" (1983), Bernard Chevalier estime que, de 1450 à 1520, sa population "serait passée de 9.000 à 12.000 âmes et celle de l'agglomération de 10.500 à 16.000. [...] C'est en somme avec une sage lenteur que la nouvelle capitale s'est hissée à ce rang honorable qui la place dans le royaume aussitôt après Paris, Rouen, Lyon et Toulouse par le nombre de ses habitants."


    1) A gauche, jadis dans la basilique Saint Martin, à présent dans la cathédrale, le tombeau de Charles Orland (influence italienne : Orlando, Roland) et Charles, petits-fils de Louis XI, enfants de Charles VIII et Anne de Bretagne, décédés à 3 ans (rougeole) et à 1 mois (lien). Commandé par Anne en 1499, il est le fruit d'une collaboration entre Français (atelier Michel Colombe, probablement Guillaume Regnault) et Italiens (Giròlamo Paciarotto dit Jérôme Pacherot). + deux gravures : 1 [LTh&m 1855] 2 [Robida 1892] + page dédiée + portrait de Charles-Orland par Jean Hey [1494, Musée du Louvre, Wikipédia]. 2) Au centre, dans la basilique disparue, le tombeau de Jean II le Meigre (1364-1421), dit Boucicaut, maréchal de France, gouverneur de Gênes, mort captif en Angleterre, après avoir été fait prisonnier en 1415 à la bataille d'Azincourt + vitrail de l'actuelle basilique montrant son enterrement en 1421. + aussi dans la basilique, dans la chapelle de sa famille, le tombeau de son père Jean Ier le Meingre (1310-1367), maréchal de France ayant combattu les Grandes compagnies de brigands durant la guerre de cent ans. Jean Ier avait un frère Geoffroy évêque de Laon de 1363 à 1370. + le livre "Sépultures des Boucicault en la basilique Saint Martin", 1873, par Paul Nobileau, 88 pages [Gallica]. 3) A droite, Le superintendant du roi puis cardinal Guillaume Briçonnet (1445-1514), fils du premier maire de Tours et frère du chanoine Martin Briçonnet, aussi gendre de Jacques de Beaune surintendant des finances et maire de Tours, dont on reparlera. Le cardinal avait entamé tardivement sa carrière ecclésiastique en 1487, à la mort de sa femme, en devenant chanoine de Saint-Martin. Il eut deux frères évêques, deux fils évêques et aussi un neveu et un petit-fils évêques (lien) + arbre généalogique des Briçonnet ["Les maires de Tours", Centre généalogique de Touraine 1987].

    1500, Tours capitale des arts. Qui dit fête, qui dit messe dit musique. Pour le clergé et pour le peuple. Si l'on ne dispose guère de témoignages en ce sens avant le moyen-âge, les manuscrits notés se font nombreux à partir du XIème siècle. Yossi Maurey et Agostino Mageo ont étudié "le rayonnement musical de Saint Martin à la fin du Moyen âge" dans un long article du Catalogue 2016 "Martin de Tours, le rayonnement de la cité". A la fin du XVème siècle, Tours capitale politique et culturelle, attirait les plus grands artistes, Michel Colombe (1430-1515) pour la sculpture, Jean Fouquet (1420-1481) et Jean Bourdichon (1457-1521) pour la peinture et l'enluminure, Jean de Ockeghem / Johannes Ockeghem (1420-1497) pour la musique. Parmi les 50 oeuvres qui nous sont parvenues de ce natif des environs de Mons en Belgique, on trouve 14 messes à teneur (d'origine sacrée ou profane), 10 motets et 20 chansons. Il est trésorier de l'abbaye Saint-Martin entre 1456 et 1459 et, de 1465 jusqu'à sa mort, il porte le titre de "maistre de la chapelle de chant du roy". + article "Les répertoires liturgiques latins pour saint Martin (VIe-Xe siècle)" de Jean-François Goudenne, 2012, avec des extraits de sacramentaires du XIIème au XVème siècle. En 2012, l'exposition "Tours 1500, capitale des arts" (couverture du catalogue, de Jean Bourdichon + lien) a voulu "restituer l'importance de Tours au moment de la pré-Renaissance française", quand la ville "concentrait tous les facteurs d'une éclosion artistique sans précédent".


    A gauche une partition, les premières sont apparues au XIème siècle. Au centre , portrait présumé de Jean de Ockeghem. A droite, enluminure d'Etienne Collaut, "Chantres au lutrin" vers 1525, Ockeghem pouvant être le personnage central avec cheveux gris et lunettes [BnF, lien] + autre vue (lien) + image d'un bréviaire de Saint Martin de Tours, XIIIème siècle.

    Succédant à Louis XI, son fils Charles VIII, encore sous la régence de sa grande soeur Anne de Beaujeu, est marié avec Anne, duchesse de Bretagne au château de Langeais, près de Tours en 1491. Avec ensuite, une entrée triomphale dans Tours et, probablement, un passage dans la collégiale Saint Martin. Devenu adulte, il quitte la résidence de son père pour s'installer dans le château d'Amboise. Sauf de passage, les rois de France ne viendront plus à Tours, qui entame un lent et long déclin. Il en est de même pour la basilique Saint Martin, son chapitre et ses moines, même s'ils conservent un important patrimoine. Le culte de Martin perd aussi de son prestige, le pèlerins sont moins nombreux. Charles VIII permet aux habitants de moins dépendre des religieux : "La rédaction de la coutume de Touraine produisit un si grand changement dans l'état des moeurs et des usages, en affranchissant le peuple du despotisme et de l'arbitraire des juges, a été un des plus grands bienfaits apportés à notre pays, par Charles VIII" [Eugène Giraudet, 1873].


    Le mariage de Charles VIII et Anne de Bretagne le 6 décembre 1491 à Langeais. Photo de la reconstitution dans une pièce du château avec des personnages en cire. Les époux, âgés de 21 et 14 ans sont de petite taille, sur la gauche. + gravure du château dans LTa&m 1845.


    On trinque à la santé des jeunes mariés ! [Couillard - Tanter 1986] + la planche.
    La Tourangelle de Milo, à droite. Contrairement à la Vénus de Milo, elle a des bras, elle est très habillée, elle est beaucoup plus petite (72 cm), elle n'a rien à voir avec l'île de Milos. On n'est pas sûr qu'elle soit Tourangelle, mais elle est caractéristique de l'art tourangeau des alentours de 1500, platement nommée "Sainte femme marchant" dans le beau livre "Tours 1500, capitale des arts", 2012, avec une analyse par Béatrice de Chancel-Bardelot. Surtout, elle n'a pas de mains, elle est belle comme une Vénus, elle a la grâce et le déhanchement de celle de Milo, elle loge dans le même musée du Louvre, alors, ici, elle devient la Tourangelle de Milo ou la Vénus de Tours...


    ["Visages e la Touraine", Pierre Leveel, Jacques-Marie Rougé, Emile Dacier, Jacques Guignard 1948]


    L'assemblée de Tours, réunie en 1506, proclame Louis XII "père du peuple" [peinture au plafond d'une salle de la galerie Campana du musée du Louvre] + deux gravures de cette réunion : 1 [LTh&m 1855] 2. Les états généraux de 1484 avaient été convoqués par la régente Anne de Beaujeu à Tours, afin de désigner qui devait occuper la régence après la mort de Louis XI le 30 août 1483 et pendant la minorité de Charles VIII. Seize ans auparavant, Louis XI avait réuni à Tours les Etats Généraux de 1468. Ce furent les deux seules fois où cette assemblée s'est réunie en la ville de Martin.

    Dès 1501, Louis XII, successeur de Charles VIII sur le trône de France et dans le lit d'Anne de Bretagne, décide en secret de marier sa fille Claude à François d'Angoulême, un cousin (au 4ème degré) devenu duc de Valois et son futur successeur François Ier, contre l’avis d’Anne de Bretagne qui projette de l’unir à Charles de Habsbourg. Sa maladie, en 1505, précipite les choses. L'assemblée des notables se réunit à Tours pour annuler le traité de Blois qui avait promis Claude de France à Charles d’Autriche et "supplier" le roi de marier Claude à François. A l'occasion des fiançailles, toutes les notabilités de France sont réunies à Tours pour assister à la bénédiction du puissant cardinal d'Amboise. "Des processions générales eurent lieu pendant huit jours consécutifs et des réjouissances de toutes sortes (tournois, feux de joie etc.) célébrèrent dignement cet événement qui assura l'intégrité et l'indépendance du territoire de la France" [Giraudet, 1873].


    Les fiançailles de François d'Angoulême, futur François Ier, 12 ans, et Claude de France, 7 ans, le 21 mars 1506 au château de Plessis lès Tours [Jean d'Auton, Chroniques de Louis XII enluminées par Guillaume Leroy, Lyon, vers 1507. BnF]. Sont présents trois cardinaux et les mères, Anne de Bretagne à gauche (très hostile à cette union...), avec sa couronne de reine, et Louise de Savoie à droite ; au-dessus, couronné, Louis XII. Dix ans plus tard, le 21 août 1516, Tours accueillit François Ier de façon somptueuse : double-page du récit de Hervé Chirault et Aude Lévrier ["Guide secret de Tours et de ses environs", 2019]


    François Ier à 5 ans et à 20 ans et la mort de François de Paule [Nikto -Kline 1987 + les trois planches sur la vie du saint en Touraine : 1 2 3. Sur Francois de Paule, voir ci-avant.


    La basilique Saint Martin d'Hervé, reconstruite en 1180, au Moyen-âge. A droite, gravure de Claes Jansz Visscher 1625, ci-dessous en entier, anotée, le pont d'Eudes à gauche [Ta&m 2007] + variante.



    La bonne ville. Après 1360, une même enceinte réunit la cathédrale Saint Gatien (au centre gauche) (sur sa droite le château de Tours, lien) et la basilique Saint Martin (au centre droit) (sur sa gauche l'église St Pierre le Puellier et haut clocher) [gravure de Joris Hoefnagel, "Tours, le jardin de la France", 1561] (à gauche, gros plan sur la Tour Feu-Hugon) + variante [Jacques Chereau le jeune, 1688, MBAT] + reprise dans un dessin de Joël Tanter, 1986 + article de Henri Galinié sur la fusion des deux villes en une seule [Ta&m 2007].

    La Renaissance tourangelle. Dans son "Histoire de Tours" (1985), Bernard Chevalier montre combien les hommes d'affaire tourangeaux et "leurs cousins entrés dans l'Eglise", au premier rang desquels se trouve Guillaume Briçonnet, ont "acclimaté en France l'idée d'orner le façade des bâtiments" à la mode italienne. "Que l'on aimerait pouvoir encore jouir de ces chefs-d'oeuvre ! La façade de l'hôtel Gouin exécutée vers 1520 pour René Gardette et sauvée de justesse en 1940, celle de l'hôtel Babou sont là encore heureusement pour nous en donner une idée." Et aussi la porte du trésorier du chapitre et le cloître Saint Martin. "Après tout ce n'est pas sans raison que la première Renaissance en France peut être donnée comme tourangelle". Tours n'en reste pas mois une ville moyenne du royaume (environ 24.000 habitants d'après Bernard Chevalier, vers 1520), comme le montre cette carte de l'armature urbaine en 1538 ["Les renaissances", Belin 2013]. A Tours des édifices portent la marque de la Renaissance (ci-dessous + planche de Guignolet 1984) et en Touraine, des châteaux renommés ont éré édifiés (+ planche de Guignolet 1984).


    La Renaissance et le chapitre Saint Martin. 1) 2) et 3) La porte du trésorier. Ce portail du XVème siècle est celui de l'ancien hôtel des trésoriers de Saint Martin. Situé au nord dans l'ancien bourg de Châteauneuf (plan), l'hôtel du trésorier était le symbole de l'autorité temporelle des chanoines (droit de haute justice attaché à la charge du trésorier). Il a conservé un portail typique du gothique flamboyant : une porte cochère donnant sur une cour, au-dessus deux baies encadrant une niche veuve de sa statue. L'édifice actuel n'est qu'un vestige d'un important ensemble de bâtiments disparus. Situé au bout de la place du Grand Marché, à côté des Halles, il est encadré maintenant par deux maisons du XIXème siècle. + carte postale du début du XXème siècle. + deux gravures: 1 [Robida 1892] 2 [Georges Pons 1977]. 4) Le balcon d'époque Renaissance de l'archevêché (aujourd'hui Musée des Beaux-Arts) donnant sur la place Grégoire de Tours, à l'arrière de la cathédrale. C'est de ce balcon qu'était donnée lecture publique des jugements de justice (imaginez le suspense et les réactions...) [Wikipédia]. 5) A droite, l'hôtel Gouin, construit par le maire de Tours Nicolas Gaudin et son épouse Louise Briçonnet, en son état actuel [Wikipedia]. + présentation ["Tours, guide de l'étranger", 1844] + trois gravures : 1 [Clarey-Martineau 1841] 2 [LTh&m 1855] 3 [Robida 1892] + en son état de 1940 après le grand incendie ["La Touraine dans la guerre" C.L.D. La NR 1985]. Le cloître Saint Martin est aussi d'époque Renaissance (1515 environ), comme le montre cette photo et sa légende parlant de "chef-d'oeuvre" ["Centre d'études supérieures de la renaissance" à Tours, 1982, site]. Au sujet du cloître, voir ci-après.

    1522, aux ordres de François Ier, des soldats s'emparent de la grille d'argent ! Il faut beaucoup d'argent pour faire la guerre et la fabuleuse grille d'argent du tombeau de Martin, offerte par Louis XI, était trop tentante... Albert Robida ["La Touraine" 1892] raconte : "François Ier, qui préparait une expédition en Italie, se souvint avoir admiré souvent la grille en argent massif entourant le tombeau. Ce qu'un roi avait donné dans un accès de magnificence, un roi aux jours de gêne pouvait le reprendre. La grille fut enlevée manu militari. Les moines eurent beau lutter et s'enfermer, les archers forcèrent la porte ; d'ailleurs, le bourreau marchait derrière eux pour accentuer la contrainte. La grille fut transmuée en espèces sonnantes, mais l'argent de saint Martin ne porta pas bonheur au roi qui s'en allait à Pavie, et qui fut pris là-bas dans un champ faisant partie d'un domaine donné jadis au chapitre de Saint Martin par Charlemagne. " Après sa défaite à Pavie et le long emprisonnement qui suivit, François Ier accomplit à Tours une espèce d'amende honorable.

    Un illustre Tourangeau pendu au gibet de Montfaucon ! Mais l'affaire de la grille d'argent eut d'autres rebondissements, comme le raconte Albert Robida : "Une partie de cet argent avait d'ailleurs été détournéee au passage par la reine mère [Louise de Savoie], ce qui amena la perte du surintendant des finances, Jacques de Beaune-Semblançay, celui que François Ier appelait son père en signe d'affection particulière, Tourangeau illustre [maire de Tours en 1498] dont il reste comme souvenir dans la ville de Tours une portion de son hôtel rue Saint-François, et une charmante fontaine place du Grand-Marché [présentée en fin de chapitre précédent]. Semblançay périt victime de Louise de Savoie ; accusé de concussions, ne pouvant présenter les reçus justificatifs que la reine mère lui avait fait voler, il fut condamné et impitoyablement conduit au gibet de Montfaucon, à 83 ans, malgré le cri général." Son fils, Guillaume de Beaune, alors général des finances, fut banni. En 1529, François Ier le rétablit dans ses biens et ses dignités, ce qui constitue une sorte de réhabilitation posthume et indirecte de son père. Un autre de ses fils, Martin de Beaune-Semblançay, avait été, en 1519, le premier archevêque de Tours nommé par le roi (François Ier) en vertu du concordat de Bologne signé avec le pape Léon X.


    A gauche, François Ier, roi de 1515 à 1547, se repentant (?) d'avoir pris la grille d'argent [vitrail Lobin de l'actuelle basilique]. Puis portrait de Jacques de Beaune-Semblançay dans un vitrail de l'église St Martin de Semblançay (avec Saint Jacques, lien) + gravure XIXème siècle. Puis restitution par Jacquemin du jardin et de l'hôtel de Beaune-Semblançay, de style Renaissance, près de l'actuelle Rue Nationale à Tours (lien). Il ne reste qu'une façade (photo, lien) devant laquelle se situe la fontaine de Beaune présentée ci-avant. La chapelle attenante en ruine par l'incendie de 1944 (photo Vitry 1948) a été réaménagée (photo Arcyon37 2014). A droite, le gibet de Montfaucon, à Paris (à l'emplacement des actuelles Buttes-Chaumont) [gravure Firmin Maillard, lien]

    1538, les chanoines des Saint Martin se mobilisent contre les brigands. Eugène Giraudet dans son "Histoire de la ville de Tours" (1873), suite à la campagne d'Italie de François Ier en 1536-1538 : "Cette nouvelle guerre exigea des sacrifices d'autant plus lourds des habitants de la ville de Tours, qu'ils devaient en même temps suffire à la sûreté de leur ville, sans cesse menacée par les entreprises des bandes de pillards et aux exigences pécuniaires du roi, dont le trésor était toujours vide. Ces aventuriers profitèrent de la guerre et recommencèrent les ravages des temps passés. La ville de Saint Epain et le château de Montgoger [+ gravure de LTa&m 1845], tombés en leur pouvoir, sollicitèrent secrètement l'intervention du corps de ville de Tours ; cet appel leur réussit ; deux compagnies d'arquebusiers et d'artilleurs se portèrent en toute hâte à la poursuite de ces "gens mal vivants" et les repoussèrent dans le Poitou, après une lutte de peu d'importance. A leur retour de cette expédition, ces compagnies reçurent les félicitations des échevins ; une récompense de 30 sols fut accordée au sergent Martin Bresche et une somme de 10 livres au trésorier de Saint Martin (Claude de Longvy), qui avait bien voulu prêter l'artillerie des chanoines."

    François Ier : un mauvais roi ? Oui.... Sous forme interrogative, Frank Ferrand pose la question dans un livre puis article de L'Express en 2015 et y répond plutôt positivement. Localement pour la ville de Tours et la Touraine, il n'y a aucun doute, son règne fut très mauvais, nous venons d'en voir les raisons. Mais la période suivante, bien que mettant moins en cause ses successeurs, fut plus tragique encore...



  36. Les cent jours des Huguenots, du pillage au massacre


    Rues commerçantes au début du XVIème siècle. A gauche échoppes de tailleur, fourreur, barbier, vendeur d'hypocras, à droite un magasin d'orfèvrerie-joaillerie, comme il y en avait à Tours ["Les renaissances", Belin 2013].


    Tours et l'eau 2/6 : navigation commerciale, pêche, loisirs. Les Tourangeaux ont un accès facile à quatre cours d'eau, la Loire bien sûr, et aussi à proximité le Cher et deux ruisseaux. A gauche, un chaland de Loire [gravure du XVIIIème siècle, lien]. Au centre, un bateau de pêche [The British Libray, Harley] + carte postale (pêche près du pont Napoléon, alors suspendu). A droite un jeu de quintaine sur l'eau illustrant un calendrier, le mois de juillet, avec la fête de saint Martin le 4 [Musée Condé de Chantilly, "Les renaissances", Belin 2013]. + carte postale (sport nage) + cinq pages et 6 photos de loisirs du début du XXème siècle ["Mémoire en images", Brigitte Lucas 1993] : 1 2 3 4 5. + dossier d'Abel Poitrineau, 1996, "L'histoire de la Loire de la Guerre de cent ans à nos Jours". + récit du cuisant échec de Louis XI à vouloir rattacher l'île Saint Jacques à Tours.


    Remblaiement des bords de Loire et de la ville. Se protéger des inondations et élargir l'espace urbain en remblayant les rives trop souvent inondées a été une préoccupation constante. Les schémas ci-dessus [Ta&m 2007] montrent l'élargissement progressif de la ville vers le nord en occupant des parties de la rive gauche de la Loire et, en incrusté, l'épaisseur des remblais sur la ville de fin du XVIIIème siècle. + article "L'interfluve entre Loire et Cher, petite échelle et longue durée" [Ta&m 2007].
    Début en Tours et l'eau 1/6, suites en 3/6, 4/6, 5/6, 6/6.


    A gauche, à l'endroit de l'actuelle place Plumereau (la maison de droite ayant disparu), rue de Tours [LTa&m 1845] +  trois gravures du même lieu : 1 [Clarey-Martineau 1841] 2 [LTh&m 1855] 3 [Robida 1892] + carte postale + photo 1927 + photo 1970 ["Tours" P. Leveel 1971] + photo récente avec au premier plan la maison du milieu). A droite, entrée solennelle d'un nouvel évêque dans la ville + gravure "Premier dîner d'un archevêque de Tours" [LTa