Le langage retrouvé

    Message publié le 4 mars 2004 sur le forum Manset "Revivre"
    "On marche de travers comme un crabe, et la mer descend". Je ne sais pas si cette phrase éclaire la vie de Manset, mais je crois qu'elle éclaire son oeuvre. C'est pourquoi il n'est pas possible d'y trouver une logique. Pas de fil conducteur, peut-être des périodes, surtout des retours, des avancées, des arrêts, des essais, des variations, beaucoup de variations...

    Contrairement à d'assez nombreux amateurs, j'avais beaucoup apprécié "Jadis et Naguère", c'est un des albums les plus homogènes, son unité est très forte et conquiert ceux qui acceptent de se lover dans le passé. Mon seul regret reste que "Bergère" en soit absent, l'ensemble aurait eu un plus bel éclat...

    "Le langage oublié" apparaît comme un contre-point à l'album précédent. C'est un patchwork de morceaux regroupant les divers styles de Manset, avec une avancée vers d'autres nouveaux ("Mensonges aux foules", "Que ne fus-tu"). Ici point d'unité, pas de véritables cohérence, hormis la fréquente nostalgie du passé, mais ce n'est plus l'objet du discours. Il me semble que l'enchaînement des morceaux a été très soigné. Celui de "langage oublié" juste derrière "mensonges..." est particulièrement grandiose.

    Il a été longuement discuté ici de la verbosité de cet album. Je trouve qu'elle est indéniable, l'épure du génial "vases bleues" peut paraître lointaine, oui... Mais comme d'autres l'ont souligné, cette verbosité n'est pas vraiment nouvelle. D'ailleurs, réfléchissez, quel autre album album de Manset est un patchwork verbeux ? Cherchez bien, cherchez loin, oui... l'album "1968".

    Ne vous y trompez pas, ne croyez pas Manset lui-même, le langage dont il parle n'est pas oublié, il l'a été, il ne l'est plus. Le seul fait de se rendre compte qu'il a été oublié est déjà une façon de le retrouver.

    Ce langage, Manset l'a longtemps rejeté, il osait même dire qu'il n'était pas "chanteur", tout juste ne rejetait-il pas qu'il était "auteur compositeur". Car oui, ce langage oublié et retrouvé est celui de la chanson.

    "1968" était un album de chansons, celui-ci en est un aussi, précédé par les chansons qu'il a faites pour Birkin, Raphaël et Gréco. Je ne veux pas dire que les abums précédents n'étaient pas constitués de chansons, elles l'étaient, mais moins... Parce que c'est quoi la chanson ? C'est l'art de mélanger paroles et musiques. Ce duo, Manset l'a mis à dure épreuve et il s'est souvent évertué à séparer l'un de l'autre. Or cet album est comme un achèvement de la communion entre ses mots et ses sons.

    N'avez-vous pas remarqué comme le mariage des deux y est constant et d'une qualité extraordinaire ? J'ai toujours considéré que c'était la specificité marquante du style Manset, et il la met ici en exergue. Certains considèrent chaque élément séparemment. Ils pensent que pour les paroles il y a eu mieux et que la musique est altérée par la présence constante des paroles. C'est sûrement vrai, mais, comme considérer séparemment le dessin et le texte d'une BD, cette dissociation n'a pas lieu d'être dans un album de chansons. Son écoute me fascine d'abord par la richesse du jeu continuel entre paroles et musique, d'autant plus qu'il y a la troisième dimension de la voix, celle toujours aussi belle de Manset...

    Que de chemin parcouru depuis "1968", comme quoi marcher de travers n'empêche pas de marcher loin. La comparaison de ces deux albums montre à quel aboutissement l'artiste est parvenu.

    Aboutissement ? Ca pourrait davantage être une transition, mais, je l'ai dit, il n'y a pas de fil conducteur, seulement des fils qui se croisent et s'étendent... Qui sait, peut-être un jour retrouvera-t-il Orion et nous présentera-t-il sa résurrection ? Ou alors pourquoi n'irait-il pas plus loin encore dans la redécouverte du langage oublié, pourquoi ne pas aller jusqu'à retrouver le rythme des refrains et couplets ?

    Pour terminer, malgré 5 ou 6 écoutes, j'ai, comme d'habitude, beaucoup de mal à décanter ma perception de chaque titre, comme s'il y avait toujours à découvrir.... Il n'y a pas vraiment de chansons que je rejette. "A quoi sert" n'arrive pas à accrocher ma mémoire, "Mensonges aux foules", après une première bonne impression perd de son intérêt à la réécoute. "Que ne fus-tu" est d'une rugosité décapante et très originale, "A un jet de pierre" a un rythme extrêmement prenant, "Le coureur arrêté" est la chanson la plus ciselée, "A un ami perdu" est bouleversant, les autres titres sont très manséens, émouvants et charmeurs.

    Ce ne sont que mes impressions ;-), un peu nourries des votres et qui les nourriront peut-être un peu...

    Alain Beyrand

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